GTN
Une stratégie d’émancipation,
en réponse aux alliances des droites et des extrêmes droites
Gustave Massiah
Ancien vice-président d’ATTAC-France
Représentant du CRID au Conseil international du FSM
12-07-2023
Les idées d’extrême droite, les alliances entre les droites et les extrêmes droites progressent dans chaque société et dans le monde. Contre l’égalité, elles ont mis en avant l’identitarisme, le nationalisme et le sécuritarisme. Aujourd’hui, trois propositions remplacent la division gauche/droite : Le néolibéralisme toujours dominant ; le courant national-identitaire qui structure les droites extrêmes ; le progressisme à la recherche de nouveaux repères. La tendance est à l’alliance entre le néolibéralisme et les courants d’extrême droite. L’extrême droite n’a pas encore gagné. Les contradictions sociales, écologiques, politiques, idéologiques sont toujours très présentes dans chaque pays et à l’échelle mondiale. La rupture écologique, l’explosion des superprofits et les résistances des couches populaires ont mis en évidence les contradictions de la croissance néolibérale exacerbées par la crise de la pandémie et du climat.
La crise rappelle la crise de 1929 et le passage à une nouvelle phase du mode de production capitaliste avec le passage au capitalisme fordiste et keynésien, mis en œuvre par le new deal. Trois grandes contradictions sont présentes. La nouvelle crise pourrait correspondre au passage à une nouvelle phase du mode de production capitaliste amorcé notamment par le numérique. La liaison entre démocratie et guerre, est marquée aujourd’hui par la montée des autoritarismes de différentes natures. La troisième, accentué par la phase sécuritaire du néolibéralisme, depuis 2008, est celui de la rupture écologique. Immanuel Wallerstein avance l’hypothèse qu’il s’agit d’une crise structurelle qui met en cause les fondements du mode de production capitaliste[1]. Mais, cette crise du capitalisme ne déboucherait pas sur le socialisme. C’est un autre mode de production, inégalitaire mais différent qui pourrait lui succéder.
La crise est d’abord la crise du dépassement du capitalisme, celle des utopies socialistes et communistes. Celle d’un nouveau projet de transformation radicale qui se différencierait d’un socialisme d’Etat. Ce projet n’a toujours pas émergé. Mais, il existe, fort heureusement, des mouvements de contestation puissants porteurs de nouvelles radicalités. Le mouvement social et le mouvement syndical, ouvrier et paysan. Les mouvements féministes, antiracistes, écologistes, des peuples premiers, des migrants, des droits au logement, à la santé, … Ces mouvements sont porteurs de valeurs fondamentales et notamment de l’égalité. Mais, ils n’ont pas encore construit un projet d’ensemble qui propose une alternative politique par rapport au néolibéralisme et aux nouvelles droites.
La prise de conscience de la rupture écologique est un élément déterminant. La pandémie du covid l’a accentué. Le climat, la biodiversité, la cohabitation des espèces, interrogent le rapport entre l’espèce humaine et la Nature ; il s’agit d’une remise en cause philosophique, la fin du temps infini. La rupture écologique remet en cause les conceptions dominantes de la croissance et du développement, fondements du capitalisme dominant. Elle renforce l'hypothèse d'une crise de civilisation. Ce que certains appellent aujourd’hui l'effondrement, n’est pas la fin du monde ; ce pourrait être la préparation d'une nouvelle civilisation.
La question sociale reste déterminante. Elle renvoie au salariat qui reste encore la forme dominante d’appropriation de la plus-value et de séparation entre les classes sociales.
La revendication n’est pas tant de travailler moins, elle est d’être moins exploité ; elle est au cœur des luttes. Elle interpelle aussi les opportunités ouvertes par l’économie sociale, solidaire et associative qui ont accompagné les débats sur l’avenir du capitalisme dès son origine.
Les mouvements sociaux révèlent que les inégalités, les injustices, les discriminations sont devenues insupportables. Les révoltes deviennent des révolutions quand des issues apparaissent possibles. Si les inégalités et les injustices sont devenues insupportables et inacceptables, c’est aussi parce qu’un monde sans inégalités et sans injustices apparaît aujourd’hui possible.
La question de la démocratie est une question centrale qu’il faut approfondir. Elle définit les chemins de la transition ; démocratie dans les entreprises, démocratie locale, démocratie dans l’action publique et dans les Etats, démocratie internationale.
Dans un excellent article, Kavita Krishnan, pose la question « la multipolarité est-elle le mantra de l’autoritarisme ?»[2] Les sociétés sont confrontées à une triple panique, panique économique, panique identitaire, panique écologique.
A partir de 2011, de nouveaux mouvements renouvellent l’approche de la démocratie. Ils sont réprimés mais ils ouvrent de nouvelles voies. Ils ont développé une approche générationnelle de la démocratie. Ils mettent en avant le refus de la représentation et de la délégation et s’engagent plus individuellement ; ils sont fortement présents sur les réseaux sociaux. La stratégie de ces mouvements donne une plus grande place au local. Parmi ces mouvements, citons : les zapatistes (démocratie, justice, liberté ; diriger en obéissant, insurrection indienne et résistances planétaire) ; les jeunes iraniennes (Femme, vie, liberté) ; les Kurdes du Rojava (Femme, écologie, démocratie ; municipalisme)
La décolonisation n’est pas terminée. Après l’indépendance des Etats, la période ouverte est celle de la libération des Nations et de la révolution des Peuples. La réponse aux nationalismes identitaires est la construction d’un système international, d’un nouvel internationalisme qui prolonge la solidarité internationale et l’altermondialisme.
Il faut réfléchir à la question des alliances stratégiques. L’échec du projet socialiste et communiste a créé un vide sur la question du sens de l’Histoire, du sens de la vie. Les religions et les spiritualités s’en sont emparées. Les nouvelles droites se sont imposées dans chacune des religions en s’appuyant sur les intégrismes. Que l’on pense à l’islamisme radical dans l’islam ; aux catholiques intégristes ; aux évangélistes et aux pentecôtistes extrêmes chez les protestants ; aux juifs intégristes dans le sionisme ; aux hindouistes de Modi ; aux boudhistes extrêmes en Birmanie ; sans oublier les laïcards chez les athées. Il faut repartir du débat dans chacune des religions entre les intégristes et les tenants d’une universalité solidaire ; mobiliser dans chaque religion les personnes qui sont engagées dans des politiques d’ouverture et d’émancipation. En donnant la parole à celles et ceux qui s’opposent aux divers intégrismes et à leurs prolongements vers les extrêmes-droites. C’est une alliance de long terme, analogue à celle qui avait relié les mouvements de libération nationales et les mouvements communistes pendant la première phase de la décolonisation.
La stratégie d’émancipation, reste à définir. L’Etat s’est révélé plus apte à construire le capitalisme et à le reproduire qu’à le dépasser. Et, un parti créé pour conquérir l’Etat se transforme en parti-Etat avant même d’avoir conquis l’Etat. C’est ce qui explique ies débats sur les rapports entre forme-mouvement et forme-parti. Elle passe par la valeur de l’égalité qui permet de s’opposer aux valeurs de l’extrême droite, aux inégalités et aux discriminations. L’émancipation est portée par la radicalité des mouvements. Ces mouvements suscitent des réactions très violentes, mais ils creusent leur sillon. Ce qui manque, ce à quoi il faut travailler, c’est à un projet commun, un projet qui permettrait de renouveler une utopie d’émancipation, un nouvel internationalisme. Tout est à construire : une approche théorique et philosophique, un projet de société, un récit mobilisateur, une stratégie et des alliances. Ce sont les tâches de la période à venir.
[1] Immanuel Wallerstein, "Dilemnas of the Global Left" ; préface to Gustave Massiah, Strategy for the Alternative to Globalisation, Montréal, New-York, London, Black Rose Books, 2015
[2] https://www.theindiaforum.in/politics/multipolarity-mantra-authoritarianism
