Entrevue avec Gustave Massiah, 21/04/2016
Réflexion pour une stratégie internationale
ATTAC
Gustave Massiah
26-05-2016
Dans le contexte des profondes mutations qui affectent nos sociétés depuis la fin des années 2000, les mouvements sociaux sont confrontés à la nécessité de redéfinir leur stratégie. La montée des BRICS et de la Chine en tant que première puissance économique mondiale relativise la puissance des Etats Unis et l’Europe, ce qui modifie la façon dont les peuples se situent et envisagent leur destin politique au sein de cette reconfiguration du monde. La crise mondiale de 2008 n’a pas amené la fin du capitalisme, et a au contraire précipité le « système néolibéral » dans une nouvelle phase de radicalisation, autant sociale que sécuritaire et identitaire. Le processus des FSM a permis de construire une convergence des mouvements qui dessine une orientation stratégique universaliste, égalitaire et cosmopolite au niveau mondial, ainsi qu’un programme de mesures d’urgence et de transformation structurelle à court et moyen terme. Pour autant, il n’a pas permis de remporter la bataille hégémonique au niveau mondial, et si un nouveau cycle de lutte et de résistance s’est ouvert avec les soulèvements arabes et les nouveaux mouvements sociaux, la situation globale reste celle de la suprématie de l’oligarchie. En quoi ces bouleversements invitent ils les mouvements à repenser leur stratégie ?
Dans le contexte du séminaire qu’Attac organise le 19 juin afin de prendre la mesure de ces enjeux dans la construction de ses priorités au niveau international, Gustave Massiah nous livre ses pistes d’analyse. Pour lui, nous sommes confrontés à 3 grands défis : redéfinir notre représentation du système mondial, en lien avec les évolutions du système financier et le tournant civilisationnel qu'impose la révolution écologique ; redéfinir notre rapport au politique, ce qui comprend notre rapport à l’Etat et à l’autre; résister à la montée de l’extrême droite, en livrant bataille sur les questions de l’égalité, de la sécurité, des migrations et des racismes.
La crise de 2008 nous invite tout d’abord à redéfinir notre compréhension de l’évolution du système mondial, et en particulier financier avec le mécanisme de la dette. Il y a ainsi une continuité historique de la question de la dette comme instrument de domination, avec l’ajustement structurel, l’endettement des Etats (avec l’exemple notoire de la Grèce), et l’endettement des jeunesses, qui rallient aujourd’hui les enfants des classes moyennes et ceux des couches populaires dans la précarité.
Par ailleurs, la révolution écologique que constitue la conscience de la finitude du monde et de ses ressources nous impose de sortir du dogme de la croissance ainsi que de redéfinir le rapport de l’homme à la nature, appelant ainsi à un véritable renouveau civilisationnel. Les mouvements sont donc confrontés à la nécessité d'ancrer leur stratégie dans la perspective d’une transformation radicale du système politique, économique et social, ce qui correspond à l’idée de transition écologique, sociale et démocratique (née au Forum social de Belém en 2009).
Ensuite, l’apparition des nouveaux mouvements pose la question de notre rapport au politique et au renouveau de la démocratie dans son ensemble. Face à la dénonciation des politiques étatiques et la globalisation des rapports de force, des imaginaires et des pratiques politiques (notamment via le web), les mouvements de places expérimentent des pratiques politiques alternatives, créent de nouveaux lieux et identités politiques. Pour Gustave Massiah, la remise en question de « l'équation politique dominante depuis le XVIIIème siècle qui consiste à créer un parti, pour conquérir l’Etat, pour changer la société » chamboule notre rapport à l’Etat, qui, bien qu’incontournable en tant qu’instrument d’action collective dans la structuration actuelle de nos sociétés, semble insuffisant pour répondre aux défis de la globalisation.
La mise en avant de la figure de l’individu dans les nouveaux mouvements, en lien avec les nouveaux outils de mobilisation et d’organisation qu’apportent les NTICs et la généralisation de la forme organisationnelle du réseau (plus horizontale, flexible et ouverte que les structures traditionnellement pyramidales) nous invite également à repenser le lien entre collectif et individuel. Le mouvement 68 rejetait l’individualisme et la société de consommation autant que le collectivisme lié à l’idée de parti d’avant-garde politique dans la conception léniniste. Les nouveaux mouvements rejettent l’idée de délégation et de représentation, comme l’illustrent les initiatives Global Occupy Forum et Occupy WSF à Tunis en 2013, ainsi que les « Nuit Deboutistes » qui s’expriment sur le plateau de Médiapart en leur nom propre, et non en celui du mouvement. Cela entrave leur traduction politique dans le système institutionnel de l’Etat, tout en ouvrant de nouvelles perspectives pour la transformation politique et sociale.
La question de la structuration organique et fonctionnelle des mouvements entre horizontalité et verticalité est également un enjeu pour l’élargissement de leurs bases sociales. A l’image de la composante sociologique dominante dans les FSM, les Indignés, Occupy et Nuit Debout rencontrent des difficultés pour rallier les couches populaires dans les quartiers. Pour ce faire, Gustave Massiah suggère d’intégrer à la réflexion ce qu’ont apporté le mouvement des droits des femmes et celui des droits des peuples, c’est-à-dire appréhender la diversité comme composante essentielle de la stratégie des mouvements et décolonialiser nos imaginaires, nos rapports sociaux et nos pratiques politiques. Cela veut dire reconnaître l’égale importance de toutes les luttes, et construire un nouveau regard sur l’Autre et sur soi, un nouveau rapport à l’identité, qui ne soit pas discriminant mais incluant.
Cela nous amène à notre troisième point : la réaction conservatrice, la montée de l’extrême droite, oblige les mouvements à entrer en résistance sur les questions sociale, identitaire et sécuritaire. Cela demande de se positionner notamment par rapport à la crise des migrants et à la montée des racismes, sur l’islamophobie par exemple. Cela requière également d’engager une bataille idéologique afin de fonder un nouvel universalisme à même de répondre aux défis de la décolonialité et à celui de la diversité.
La question stratégique demande ainsi d’intégrer ces 3 défis à une réflexion prenant en compte les 4 niveaux d’action, local, national, régional et mondial. L’échelle locale est celle des alternatives concrètes ; l’échelle nationale est celle de la souveraineté, de l’autonomie politique (sans pour autant être suffisante puisqu’elle ne permet pas de répondre aux défis mondiaux); l’échelle régionale est celle où se réorganise le capital et où se rencontrent les bourgeoisies nationales et mondiales ; et l’échelle mondiale est celle de la financiarisation, du climat, des migrations, et des NTICs.
Comment, dans ce contexte de mutation globale des sociétés, donner sens à notre action internationale et notre participation au sein des nombreux espaces et réseaux thématiques actifs (climat, libre-échange, finance, droits des femmes, droits des travailleurs...), ainsi qu’au sein du FSM ? Sur quels principes et selon quels objectifs pouvons-nous former le cadre qui nous permettra de situer la redéfinition de la stratégie internationale d’Attac, et la construction de priorités pour sa Commission internationale ?
