Déconstruire l’universalisme occidental pour construire un universalisme universel,
Gustave MASSIAH, membre fondateur du CEDETIM/IPAM (Centre d’études et d’initiatives de solidarité internationale/ initiative pour un autre monde).
15-03-2012
J’ai choisi d’aborder la question de l’universalisme occidental parce que ça me parait être une des interrogations majeures de la situation actuelle. Nous ne sommes pas seulement en crise ; nous sommes, aussi, dans une situation de rupture. Ceci est nouveau car toutes les crises ne provoquent pas des ruptures. Je partirai de l’hypothèse que la démarche historique ne part pas du passé vers le présent mais du présent, et des problèmes que nous nous posons pour l’avenir, en retournant dans le passé pour comprendre comment ces questions se sont formées.
Le principal défi est celui de la construction d’un nouvel universel. Mon hypothèse, c’est que pour la construction d’un nouvel universel, il faut déconstruire l’universalisme dominant c'est-à-dire l’universalisme occidental. Mon propos n’est pas principalement la critique de l’universalisme occidental, il est de savoir comment nous pouvons construire, aujourd’hui, une des sorties possibles de la rupture à savoir un universalisme universel. Et qu’est-ce que cela implique.
Quelles sont donc les questions qui se posent aujourd’hui, dans la perspective de l’avenir ? Je partirai des quatre ruptures dans lesquelles nous sommes engagés. La 1ère est la rupture sociale. Nous sommes dans une phase de rupture par rapport à l’évolution précédente ; elle rejoint l’analyse faite par Marc Dugois sur le rapport entre l’argent et l’économie. La phase néolibérale est une phase de la mondialisation capitaliste qui correspond à la financiarisation. Cette phase arrive aujourd’hui, à l’épuisement. Du point de vue du marché mondial, la rupture politique profonde a été analysée par Alain Joxe autour de la notion d’oligarchie. Nous sommes, en fait, dans un capitalisme généralisé de la rente et de la corruption. Joseph Stiglitz disait déjà, il y a quelques années, que le risque est celui d’un capitalisme mafieux, dominant à l’échelle mondiale.
La 2ème rupture en cours, est la rupture géopolitique. Nous sommes dans une phase du basculement du monde. Les pays émergents, qui ne sont pas trois mais une trentaine, montrent qu’il y a une recomposition des rapports de force, politiques et géopolitiques ; une transformation de la structure même de l’organisation mondiale. Mais, le plus important, ce ne sont pas les dits émergents qui sont la conséquence du déclin de l’hégémonie des Etats-Unis et de l’Europe. Ce qui est en cours et qui me parait, tout à fait, fondamental c’est l’ouverture d’une nouvelle phase de la décolonisation. La 1ère phase de la décolonisation est entrée en crise, après avoir donné naissance à des Etats qui se sont référés au modèle de l’Etat-nation. Mais, aujourd’hui, s’ouvre une nouvelle phase de la décolonisation, pleine d’incertitudes, de risques et d’opportunités. Il s’agit d’aller plus loin dans l’émancipation autour de l’autodétemination des peuples. Cette rupture géopolitique nécessite de prendre en compte l’ensemble de la question militaire, et de s’interroger sur les rapports entre la puissance et l’argent.
La 3ème rupture est nouvelle, c’est la rupture écologique. Je citerai Fernand Braudel qui disait « l’organisation du monde est entrée en contradiction avec l’écosystème planétaire ; et c’est une première dans l’Histoire de l’Humanité ». Cette rupture, fondamentalement nouvelle, pose, de façon totalement différente, la question des autres crises et des autres ruptures. Une des réponses faites à cette rupture écologique et que nous voyons bien dans la préparation de Rio + 20, est la limitation du marché mondial qu’amène cette rupture écologique. Pour répondre à cette contradiction, plusieurs propositions sont avancées. Les forces économiques et politiques dominantes ont trouvé une réponse : retrouver la croissance du marché mondial et aller même plus loin par la marchandisation et la financiarisation de la nature et du vivant. Il s’agit donc d’aller, encore plus loin, dans le modèle qui a généré cette crise. Cette proposition est contestée par ceux qui pensent qu’il faut établir de nouvelles formes de régulation par rapport à une dérégulation dangereuse. Pour d’autres, il faut aller plus loin car la régulation ne suffira pas et il faudra remettre en question les modes de production et les modes de consommation c'est-à-dire la nature même du système capitaliste. La rupture n’est pas alors seulement celle du néolibéralisme comme phase de la mondialisation capitaliste ; elle ouvre la possibilité d’une rupture avec la mondialisation capitaliste elle-même.
Peut-être, faudrait-il aller, encore plus loin, pour comprendre les enjeux et partir, non pas, de la continuité historique mais des contradictions qui existent. Pour les comprendre, il faut partir des mouvements qui portent les contradictions et qui sont une réponse à ces contradictions. Au Forum social mondial de Belém, il y a deux ans, un certain nombre de mouvements ont pris de l’importance : le mouvement des femmes, le mouvement des paysans, le mouvement des écologistes et celui des peuples indigènes. Ils ont pris la parole pour dire que cette question de la rupture écologique est celle d’une remise en cause des rapports entre l’espèce humaine et la Nature qui sont aux fondements de la modernité occidentale Et qui concernent aussi certains des fondements de la science contemporaine. Nous sommes, alors, non seulement, dans une crise du capitalisme mais aussi, dans une crise de civilisation et notamment, dans une crise de la civilisation occidentale.
Il y a enfin une 4ème rupture qui est la rupture démocratique qui sera discutée tout au long de ce colloque.
Pour partir de ces éléments-là et pour comprendre tout ce que cela implique, il faut revenir sur le passé et les contradictions telles qu’elles se sont développées et donc, historiciser cette situation. Qu’est-ce que l’universalisme occidental qui représente, aujourd’hui, la pensée occidentale ? La pensée occidentale ne se résume pas à la Grèce antique avec quelques emprunts à l’Egypte ancienne ; les questions posées ont beaucoup changé. Retenons trois thèmes qui expliquent son expansion et aussi les refus qu’elle suscite. Ces trois thèmes sont : le marché mondial ; l’affirmation de l’universalisme et l’universalisme scientifique ; la référence aux droits et à la démocratie.
Le premier thème est celui du marché mondial. Il faut remonter aux environs de 1492, il y a cinq siècles, qui marque la montée en puissance de l’universalisme européen. Le capitalisme est mondial dès le début et n’est pas, devenu mondial, Venise en est l’exemple emblématique. Une des premières formes de l’universalisme occidental, c’est le marché mondial et les vérités scientifiques du marché mondial. Aujourd’hui, La modernité proposée et imposée, c’est l’alliance entre le marché et la démocratie qui est supposée fonder et légitimer le capitalisme. Le 2ème thème, que je ne développerai pas faute de temps, est la conviction érigée comme une évidence de la supériorité d’une civilisation fondée sur des valeurs universelles et notamment, sur l’universalisme scientifique. Le 3ème thème est celui des Droits et de la Démocratie.
Il est nécessaire de revenir aujourd’hui sur ces évidences. Revenons sur la question des Droits qui est, dès le début, centrale dans l’idée de l’universalisme occidental. Dans son livre magistral sur l’Universalisme européen, Immanuel Wallerstein revient sur la controverse de Vallolid, qui discutait de savoir si les indiens avaient une âme, pour montrer que le débat sur la colonisation et le droit d’ingérence est constitutif de l’universalisme occidental. Cette controverse soulève plusieurs questions.
Première question : mais qui a donc le droit d’ingérence ? Qu’a-t-on le droit d’imposer à d’autres ? Cette question explicite le rapport entre la civilisation occidentale et les sociétés dites primitives. Elle est abordée, dès 1530. Rony Brauman explique que, aujourd’hui encore, dans l’humanitaire, on voit fleurir l’idée du sauvage, du primitif auquel la civilisation doit être apportée ; ce qui légitime le droit d’ingérence. Non plus forcément par la force mais parfois même avec de bons sentiments, avec l’idée d’être que « le meilleur » doit sortir les gens de la misère et, par extension, de la barbarie. Cette idée du « barbare » et du primitif est bien un des fondements de la construction de l’universalisme occidental.
Deuxième question : comment répondre au défi des autres civilisations ? L’universalisme européen va rencontrer d’autres civilisations qu’il ne peut pas considérer comme primitives parce qu’elles ont des bureaucraties d’Empires, des religions, des langues et des littératures qu’il sait reconnaître. Comment, alors, répondre à ce défi des autres civilisations ? En les enfermant dans une représentation qui s’appellera l’Orientalisme et en considérant que ce sont de grandes civilisations, mais qu’elles se sont arrêtées dans leur histoire. Et puisqu’elles se sont arrêtées dans leur histoire, on peut, par le commerce et par les armes, les ramener dans l’Histoire. On peut mesurer l’actualité des critiques d’Anouar Abdel Malek et d’Edouard Saïd sur l’orientalisme et sur la pertinence de leur démarche dans la déconstruction de l’occidentalisation du monde.
La troisième question est celle de la science. La civilisation occidentale a fait de la science son chef-d’œuvre et a mis, au cœur de sa légitimation, l’universalisme scientifique. Il lui a pourtant fallu séparer la culture scientifique de la culture humaniste pour mettre une conception de la science au service de la supériorité de la civilisation occidentale. C’est à ce niveau que se situe une rupture fondamentale qui a été explicitée dans les forums sociaux mondiaux. Pour prendre la mesure de cette rupture, rappelons qu’il y a 20 ans, au Sommet des Nations Unies sur Environnement et le développement, des scientifiques de renom avaient rédigé un Appel de Heidelberg. On y trouvait un article de foi qui affirmait : « nous adjurons les chefs d’Etats de ne pas succomber aux obscurantistes écologistes et de ne pas rompre l’alliance entre la science et l’industrie qui est le facteur principal du progrès et de la modernité.»
Je n’ai pas le temps d’expliciter comment l’approche par les droits fondamentaux a été construite à partir d’une succession de révolutions et comment elle est au cœur du nouveau cycle de révolutions que nous vivons.
L’enjeu aujourd’hui est de construire un nouvel universalisme. Pour cela, il faut déconstruire l’universalisme dominant, l’universalisme occidental. L’objectif n’est pas de magnifier les particularismes. Le défi est de construire un universalisme universel qui ne soit pas imposé par la force mais qui soit construit en commun, co-construit, par toutes les civilisations et l’ensemble des sociétés.
