Articles et interventions

Quel droit pour quel développement – Université d’été à Lille – 11p – 05.07.2006 – Droit, développement, solidarité

Les enjeux

Intervenants :
Gustave Massiah
Président du CRID

Cette Université d’été de la solidarité internationale est la 4ème édition et a pour thème « Quel droit pour quels développements ? ».

La première a eu lieu en 2000 à Chamrousse et portait sur l’économie solidaire, la seconde en 2002 à Rennes sur le développement durable (juste avant Johannesburg) et la troisième en 2004 à Angers sur les droits économiques sociaux et culturels (DESC).

Gustave Massiah a ensuite rendu hommage à Pierre Castella qui nous a quittés il y a quelques mois. Il a notamment suivi pour le CRID le groupe de travail sur les DESC, mais aussi joué un grand rôle dans la préparation de Rio en tant que président de Solagral, au conseil d’administration du CRID … et dans toute sa carrière militante.

 

Le thème de cette université « Quel droit pour quels développements ? » correspond, comme lors des éditions précédentes, à des questions fondamentales du mouvement de solidarité internationale.

Les questions que nous nous posons aujourd’hui

Les enjeux de la solidarité internationale : Qu’est-ce que la solidarité internationale ? Comment la concevons nous ?

La solidarité internationale prolonge la solidarité et fait partie de nos valeurs fondamentales. Elle est une solidarité active et non passive : prises de position par rapport à nos propres valeurs fondamentales, à nos propres actions et à notre propre devenir.

La solidarité internationale trouve une actualité importante dans la période de mondialisation car elle est porteuse d’alternatives aux valeurs dominantes de concurrence et de domination, auxquelles nous opposons les valeurs de coopération et de solidarité.

Cette valeur est porteuse de pratiques, à l’image de cette Université où 79 associations participent à sa préparation et sa mise en œuvre. Toutes ces associations portent des pratiques de solidarité internationale ou prolongent dans leurs pratiques de solidarité la dimension de solidarité internationale.

C’est aussi un mouvement de lutte et de résistance qui s’inscrit dans un mouvement social et citoyen beaucoup plus large.

La solidarité internationale se définit à différents niveaux auxquels se construit l’action civique, citoyenne et politique : local (territoires, entreprises), national (définition des politiques), grandes régions, mondial. Elle se nourrit des liens entre ses différents niveaux.

Elle doit lier la question de l’urgence et la question de la transformation structurelle : on doit agir dans l’urgence pour répondre aux situations inacceptables mais ce n’est pas une réponse suffisante, il faut aussi agir sur les causes. La stratégie que l’on doit développer pour répondre a ces questions constitue un débat fondamental dans le milieu de la solidarité internationale.

 

Que représente un mouvement de solidarité internationale ? Quelles sont les questions rencontrées, en tant que mouvement qui veut porter cette dimension ?

Nous définissons ce mouvement de solidarité internationale au niveau associatif, c’est à dire non gouvernemental et non lucratif. Mais le modèle dominant veut que la transformation sociale soit le résultat de 2 grands acteurs : les entreprises et les Etats rabattus au niveau des administrations. Par rapport a ce modèle qui définit la démocratie comme le rapport entre l’action économique et l’action politique, nous pensons qu’il existe d’autres acteurs qui émergent : les associations et les collectivités locales.

Toutes nos associations rencontrent deux grandes contradictions : la professionnalisation et l’institutionnalisation. Si l’on veut intervenir dans l’échelle des problèmes, il faut se professionnaliser et si l’on veut intervenir dans la durée, il faut d’une certaine manière s’institutionnaliser. Or les modèles qui nous sont donnés sont ceux des entreprises et des institutions, nous devons donc trouver le moyen de répondre à ces nécessités a notre manière, en tant qu’associations, de façon à construire une professionnalisation qui ne soit pas une réduction des associations à des quasi-entreprises et éviter la bureaucratie des administrations.

 

Quels sont les problèmes que rencontre le mouvement de solidarité internationale ?

D’abord, il rencontre le problème de la concentration : les grosses associations s’imposent au détriment des plus petites. Que fait-on également par rapport à la mondialisation des ONG, à l’apparition de grosses associations qui représentent l’ensemble du mouvement de solidarité internationale et qui parfois jouent un rôle extrêmement important ? Elles représentent un équilibre possible par rapport aux grosses entreprises et aux Etats, mais aussi des dangers car elles portent des projets qui ne sont pas neutres, comme on a pu le voir avec l’intervention des associations issues des courants évangélistes aux Etats Unis par exemple.

L’autre question qui est posée est celle des alliances. Une des alliances très importantes pour ce qui concerne l’institutionnalisation est celle avec les collectivités locales. Car les deux acteurs émergents qui se posent la question du rapport entre l’efficacité, la démocratie et la solidarité, l’une par rapport aux territoires et l’autre par rapport aux sociétés, sont justement les collectivités locales et les associations. Nous avons donc à construire une alliance stratégique privilégiée tout en assumant les conflits et les contradictions que nous pouvons avoir avec les collectivités.

Enfin, se pose la question du rapport entre nos associations et les pouvoirs publics. La question qui est posée, aussi bien par rapport aux Etats qu’aux partis, c’est : comment notre autonomie est la seule manière de peser réellement pour avancer des propositions qui ne soient pas immédiatement récupérées ; comment nos associations sont des associations citoyennes et non des substituts de partis ou d’administrations ; comment nous agissons sur l’opinion publique ; comment l’éducation populaire, l’éducation à la solidarité internationale, sont des formes directes de notre action politique.

Il faut également en finir avec le complexe qui fait que beaucoup d’entre nous pensent que nos idées sont minoritaires dans la société. L’idée de la solidarité internationale n’est pas minoritaire dans la société (cf. baromètre du CCFD, sondages d’opinion par exemple sur le droit de vote des immigrés, etc.), nous devons donc assumer nos opinions et exiger des autorités politiques qu’elles en tiennent compte. C’est le rôle des campagnes que nous menons (Le CRID a mené sa première campagne sur les élections en 1978, deux ans après sa naissance).

 

Quelles sont les réorientations qui ont eu lieu récemment avec la mouvance alter-mondialiste ?

Nous sommes dans une période nouvelle où la mondialisation a changé de phase et les défis qu’elle a apportés sont liés à la solidarité internationale : la question des inégalités sociales liée essentiellement à celle des discriminations ; la question de l’écologie, des limites du modèle productiviste et du droit des générations futures ; la question des guerres et des conflits ; la question des formes de domination, notamment les dominations Nord-Sud mais aussi la manière dont la décolonisation n’est pas achevée dans nos sociétés ; la question des idéologies sécuritaires en réponse à l’insécurité sociale, écologique, culturelle …

La solidarité est une réponse réelle, active et large à ces défis, comme on le voit actuellement avec les menaces d’expulsion d’enfants scolarisés sans papiers.

Dans les années 90 la réaction à cette mondialisation est le mouvement altermondialiste : un autre monde est possible. Nous n’acceptons pas la fatalité, nous pensons que nous pouvons nous battre et que cela peut servir à quelque chose. Ce mouvement nous concerne et nous en faisons partie car il prolonge et renouvelle le mouvement historique de la décolonisation. Le fondement de ce mouvement - chaque peuple a le droit de participer à son avenir et à l’avenir de l’humanité - est repris par le mouvement altermondialiste. Il est aussi le prolongement du mouvement de la fin des années 60 (en France mais aussi en Tchécoslovaquie, au Mexique, en Côte d’Ivoire, au Sénégal, en Allemagne, en Italie …) qui voulait lier la question sociale à la question de la démocratie et des libertés.

Ce mouvement altermondialiste ne fait pas que prolonger ces deux mouvements, il les renouvelle. Il ne s’agit plus d’une question Nord-Sud mais d’une question mondiale, c’est la question des inégalités dans chacune des sociétés, y compris dans nos sociétés. Nous devons donc inventer un nouveau type de solidarité internationale.

C’est pourquoi nous nous retrouvons dans ce mouvement et que nous avons modifié la nature du CRID pour ne plus être uniquement entre ONG de solidarité internationale, mais ouverts à tous les mouvements qui sont porteurs de la dimension de solidarité internationale. C’est pourquoi au CRID, 29 des 54 associations membres sont entrées depuis moins de 3 ans : ce sont des associations écologistes (4D, les Amis de la Terre et bientôt Greenpeace), de défense des droits de l’Homme (Ligue des droits de l’Homme), sur la paix (Mouvement de la Paix), sur les droits d’une manière générale. Nous avons inscrit la construction du CRID comme le mouvement des mouvements porteurs de la solidarité internationale.

Au travers du mouvement allermondialiste, et notamment des forums sociaux mondiaux, se construit l’alternative au libéralisme actuel, qui est la construction de la société autour de l’accès aux droits pour tous.

Dans les pratiques de nos associations, tout ce qui va dans le sens de faciliter l’accès aux droits pour tous est une bonne politique, c’est un critère d’évaluation que nous nous donnons. La déclaration universelle des droits de l’Homme peut devenir un programme et pas simplement une déclaration.

 

Les leçons à tirer du passé

 

En 1976, quand le CRID s’est créé, sa stratégie était le développement, la synergie et l’éducation au développement. Ensuite s’est construit, en partie par nos associations, l’idée du partenariat. Le partenariat est en même temps un objectif et un moyen pour construire de l’égalité en droits.

Le CRID est confronté à la remise en cause de la signification du développement. Ce qui nous a amené à nous interroger sur l’histoire du développement.

Avant les années 60, il y avait deux théories du développement :

  • Le caritatif classique (depuis le 15ème siècle), qui se renouvelle dans les années 60 à travers un humanitaire moderne, surtout issu des guerres. Certaines des associations du CRID sont issues de ce mouvement : La Cimade, le Secours populaire …
  • Les mouvements de soutien à la libération nationale (décolonisations).

Ces deux héritages se retrouvent dans le CRID. Près de 2 milliards d’habitants vivent dans des zones de conflits, on ne peut donc pas réfléchir séparément au développement et à la paix.

Ces deux mouvements ont été plus ou moins en opposition, les anti-colonialistes considéraient les tiers-mondistes comme des doux rêveurs (ils posaient la question de la paysannerie, construisaient des puits …), et les tiers-mondistes trouvaient que les anti-colonialistes soutenaient des Etats qui devenaient de plus en plus répressifs.

Dans les années 60, il y a eu convergence entre ces deux mouvements. Les tiers-mondistes se rendaient compte qu’on ne pouvait pas uniquement répondre à l’urgence et qu’il fallait aussi poser la question du développement, tandis que les anti-colonialistes se posaient la question de la démocratie.

A la fin des années 60, avec la guerre du Biafra notamment, le débat s’est accentué sur la question de l’implication des Etats dans les crises humanitaires. Les débats portaient aussi sur la nature du développement, et le rapprochement des deux courants s’est fait autour de l’idée d’un développement autocentré, avec toujours la question du rôle de l’Etat.

Cette question de l’Etat va s’accentuer dans les années 80 avec son affaiblissement, qui n’est pas comme on pouvait le penser une si bonne nouvelle car il vient de l’importance accrue des multinationales, du marché mondial des capitaux et du fait qu’il y ait de moins en moins de régulation publique. Les Etats sont donc contestés à la fois par le marché et par la demande de démocratie de proximité.

Dans les années 80, les questions les plus importantes vont se poser par rapport à la nouvelle phase néolibérale, qui passe par une reprise en main par les pays de G8 : gestion de la crise de la dette au cas par cas, mise en place des politiques d’ajustement structurel afin
d’ « ajuster » chacun des pays au marché mondial, et reprise de l’idée d’un nouvel ordre économique international confié à la Banque mondiale, au Fonds monétaire international et à la Banque des règlements internationaux.

Pour ces raisons, la dette, la réforme des institutions financières internationales et le financement du développement vont devenir des campagnes prioritaires dans l’action du CRID en 1983-1984.

Le CRID définie donc sa nouvelle stratégie :

  • Construire ce mouvement dans sa diversité à partir de l’engagement des associations, qu’elles soient dans le CRID ou non : toutes les actions du CRID sont construites sur l’engagement de ses membres.
  • Développer, diversifier, approfondir le partenariat et travailler avec nos partenaires pour définir nos propositions, car ce n’est pas un problème de Nord-Sud et que nous avons besoin d’eux, y compris pour comprendre ce qui se passe chez nous. Le CRID lui même n’a pas de partenaires mais les 54 associations du CRID en ont à peu près 1500 avec lesquels ils ont des actions permanentes.
  • Travailler avec tous les secteurs, tous les mouvements (mouvement syndical, mouvement paysan, mouvement écologiste, mouvement féministe, mouvement des consommateurs, etc.) pour construire ce mouvement nouveau de solidarité internationale, partie prenante du mouvement citoyen mondial, concrétisé par une présence commune et collective dans tous les forums sociaux mondiaux.

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