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Les révolutions en perspective – FSU – 4p – 11.05.2011 – Révolutions

Les révolutions : un événement à mettre en perspective


Entretien avec Gus Massiah

De Daniel Rallet, Institut de Recherches de FSU

Gustave Massiah
11-05- 2011

*Ces révolutions sont une surprise, en même temps on a le sentiment qu’elles viennent de loin.

C’est un événement au sens fort du terme. Un événement, c’est quelque chose qui rompt une continuité. Après coup, on peut toujours expliquer pourquoi il devait arriver. Mais en général il n’est pas prévisible. D’autre part, il ouvre de nouveaux possibles. De ce point de vue, on peut considérer que c’est un mouvement révolutionnaire parce qu’il bouleverse.
Pour comprendre d’où il vient, il faut prendre en considération que cet événement s’est produit dans 10 à 12 pays, tout en prenant une forme différente dans chacun. Cela confirme que les situations sont spécifiques à chaque pays, la dimension nationale étant liée à des formations nationales, des Etats, des enjeux différents.
En même temps, cet événement n’est pas réductible à une addition de situations nationales.

Pour comprendre d’où il vient, il faut réfléchir à deux dimensions, la dimension mondiale et la dimension des régions du monde.
Au niveau mondial, ces événements sont des réponses spécifiques à la crise pour chacun de ces pays et pour la région. Ces peuples mettent en avant des revendications sociales, demandent des libertés et l’indépendance, ce qui touche trois des quatre contradictions majeures qui caractérisent la crise mondiale, c'est-à-dire la crise sociale, la crise démocratique, la crise géopolitique.
Ils n’abordent pas la quatrième contradiction de la crise mondiale qui est la dimension écologique, pour des raisons spécifiques, laquelle par contre avait été abordée en Amérique Latine à Belem, en Amazonie, et qui là est moins présente explicitement.
Ces émeutes sur les prix alimentaires, le pouvoir d’achat, les libertés, l’indépendance sont une réponse à la question de la crise mondiale, en même temps elles mettent en évidence les formes nationales que ces questions prennent dans chaque pays.

 

Qu’est ce qu’on voit au niveau régional ?

En premier lieu, on constate une différenciation sociale majeure, liée à l’évolution de la mondialisation, avec la montée en puissance d’oligarchies qui partagent les bourgeoisies, prennent le pouvoir sur la question de la finance, des multinationales, des matières premières…Une des conséquences du néolibéralisme, c’est l’accumulation fantastique d’argent spéculatif. Cela met en évidence le caractère structurel de la corruption dans l’économie mondiale. C’est ce phénomène qu’on lit dans les dictatures au Moyen Orient.  Ces oligarchies sont arrivées au pouvoir par les armées, mais elles ont cherché s'en autononomiser par crainte d’être débarquées par les militaires. Elles s'en sont donné les moyens par les privatisations et en construisant des formes de milice, en marginalisant ces armées. Ceci explique que certaines armées ont pu rejoindre des revendications populaires. En Egypte, l’armée depuis Nasser avait des pouvoirs économiques importants, des entreprises industrielles, commerciales, agricoles. Le clan Moubarak a privatisé tout cela, et s’est mis à dos une partie de l’armée.

Quel rôle ont joué ces dictatures ?

Elles sont arrivées soit avec l’accord des puissances dominantes, soit en s’imposant à elles. Elles ont joué un rôle géopolitique autour de quatre fonctions qu’on leur demandait d’assurer : 1) garantir l’accès aux matières premières, au pétrole 2) garantir des alliances militaires, d’où l’importance stratégique des traités avec Israël 3) contrôler les flux migratoires 4) servir de rempart à l’islamisme.
La divine surprise créée par ces révolutions, c’est la remise en cause de la question de l’islamisme. Le fondement de ces dictatures pour les puissances dominantes et pour une partie des peuples, c’était le danger islamiste.
Brutalement à un moment donné, les peuples n’ont plus ey peur ni des dictatures, ni de l’islamisme. Plusieurs facteurs ont joué.
D'abord, il y a eu l’évolution de certains courants islamistes dans la région notamment en Turquie. L’AKP est un parti issu de l’islamisme mais qui d’une certaine manière se révèle soluble dans la politique classique en évoluant vers un islamisme modéré. Arrivé au pouvoir, il n’essaie pas de le contrôler par un coup d’Etat.
Un autre élément très important est que les dictatures ont passé des accords avec les islamistes : en Egypte, Moubarak avec les Frères musulmans, en Algérie…
L’idée que ces dictatures étaient un rempart contre l’islamisme s’est effondré.

 

Comment peut-on analyser la nature de ces s mouvements ?

Qu’est ce qui se passe ? C’est un moment où les peuples n’ont plus peur et où la situation devient insupportable. C’est la conjonction des deux phénomènes qui crée des mouvements insurrectionnels, lesquels peuvent prendre des formes différentes : insurrection populaire, intifada, révolution, …L’’autre facteur de l’évolution, c’est la transformation de la structuration sociale et idéologique des couches populaires sur la question des libertés.

Cette évolution est liée à la marginalisation des classes moyennes et même d’une partie de la bourgeoisie, à la précarisation qui s'est étendue comme partout. Ce qui est encore plus marquant, ce sont les conséquences de l’explosion scolaire. Même si le système d’éducation est en crise, il n’en reste pas moins qu’il y a eu une scolarisation massive. Celle-ci a eu deux conséquences : l’exode des cerveaux qui paradoxalement alimente les centres de recherche du Nord et l’émigration, mais aussi introduit un trait d’union entre les jeunesses et le monde. Ces sociétés ne sont plus du tout coupées du monde. Elles sont en lien avec les grands réseaux de communication, la culture, les valeurs, …
Le deuxième élément c’est le phénomène massif des chômeurs diplômés. C’est une forme d’alliance de classes entre les enfants de la petite bourgeoisie et ceux des classes populaires, qui eux aussi se branchent sur les nouveaux moyens de communication, les nouvelles valeurs, manifestant à la fois une attirance pour les modes de consommation dont ils sont exclus et en même temps une adhésion à un mélange de libertés individuelles et de formes d’action collective, à travers les réseaux sociaux, internet…

Ce sont ces couches sociales qui portent l’insurrection. De la même manière qu’en 1968 des formes de spontanéité, d’auto-organisation avaient beaucoup marqué le mouvement étudiant en Europe, et avaient aussi marqué l’alliance entre le mouvement étudiant et le mouvement ouvrier en France, en Italie, en Allemagne, …on a un peu des caractéristiques de même nature dans ce qui se passe aujourd’hui.
Ces mouvements se retrouvent ensuite pays par pays confrontés à la question du débouché politique de ces insurrections. Ils n’ont pas d’avant-garde, pas de partis organisés, ce ne sont ni les islamistes, ni les partis classiques qui contrôlent le mouvement. Ils se sont appuyés sur certaines structures existantes notamment les structures syndicales qui étaient celles qui avaient le mieux résisté. Certes en général, elles avaient été contrôlées au niveau des sommets, mais les sections locales échappaient en grande partie à ce contrôle.

Ils n’ont pas d’expression politique autonome sur la scène politique classique. Ils vont réagir de façon nouvelle en laissant faire les forces politiques traditionnelles en Tunisie Egypte et ils leur demandent de faire des propositions

Ils ont des objectifs clairs sur le social, les libertés, l’indépendance, mais ils n’ont pas de programme, au sens de ce que le gouvernement devrait faire.

Ils demandent des élections, et aux partis de mettre en œuvre des programmes, mais ils gardent une très grande vigilance. « Dégage ! », cela veut dire : on sait ce qu’on ne veut pas. C’est évidemment une situation transitoire.
Dans certains pays, ces mouvements vont s’épuiser, dans d’autres ils vont régénérer des forces politiques classiques, dans d’autres encore, ils vont peut-être créer des nouvelles formes politiques. Si on fait une analogie avec la Révolution française, de nouveaux leaders, de nouvelles formes d’organisation vont surgir du mouvement, pour l’instant on n’en est pas là. D’où l’importance de se mettre en perspective.

En réalité, plutôt que de révolution démocratique, on peut parler de démocratisation révolutionnaire.

Les démocratisations révolutionnaires se font par grandes régions car il y a un fondement géoculturel et pas seulement géopolitique

J’ai retrouvé une très belle phrase de Césaire qui dit : « avant tout changement du monde, il y a un préalable culturel ». Celui-ci ne s’enferme pas dans une frontière, par exemple les révblutions de 1848 ont eu l’Europe comme horizon.
Dans les années 1970, on a la démocratisation de l’Europe du Sud (Espagne, Portugal, Grèce), dans les années 1980, c’est en Amérique Latine est sortie de la dictature en 1985 : 25 ans au niveau historique ce n’est rien...

Les dictatures latino-américaines sont tombées à la suite de mouvements insurrectionnels et leur ont succédé des démocraties bourgeoises. Les bourgeoisies nationales ont pris le pouvoir, mis en œuvre des programmes classiques : un peu de croissance, un peu de démocratie. Il se trouve qu’elles sont arrivées au pouvoir en même temps que la vague néolibérale dont elles se sont inspirés. Dans le cas du monde arabe, la différence est que la crise du néo-libéralisme peut permettre d’envisager autre chose. On ne sait pas. Ces bourgeoisies mettent en place des politiques correspondant au système dominant.
En Amérique Latine, les Etats-Unis sont arrivés à passer d’un contrôle des dictatures à un contrôle des démocraties. C’est un peu ce qu’essaie de faire Obama en reprenant la politique de Carter. Puisque les dictatures ne sont plus viables, ils essaient de soutenir d’autres régimes. On pourrait dire : faire une révolution pour ça, est-ce que ça veut la peine ?
L’expérience de l’Amérique Latine nous apprend qu’au bout d’une dizaine d’années commencent à se construire, sur la base des mouvements populaires de refus des dictatures, de nouveaux mouvements sociaux et civiques. Parce qu’il y a des marges de manœuvre, des degrés de libertés.

Pour les révolutions arabes, ce n’est pas sur les deux ou trois prochaines années qu’il faut réfléchir, mais sur les 20 prochaines années, en regardant quels sont les nouveaux mouvements sociaux qui vont se construire sur la base de cette rupture.

 

Qu’est ce que ça change du point de vue de la situation internationale, et plus particulièrement de l’altermondialisme ?

Ce mouvement prolonge et renouvelle l’altermondialisme. L’altermondialisme, ce n’est pas seulement les forums sociaux mondiaux. Ce mouvement dans le monde arabe s’inscrit dans le grand courant dans lequel s’inscrit aussi l’altermondialisme. Ce n’est pas l’altermondialisme qui l’a créé, il n’y a pas de marque déposée de l’altermondialisme.

Si on définit l’altermondialisme comme un mouvement anti-systémique par rapport au néolibéralisme et à la mondialisation capitaliste, ce mouvement est aussi un mouvement anti-systémique et un mouvement historique d’émancipation, il est donc de même nature.

L’altermondialisme n’est pas une internationale ; il n’organise aucun mouvement, ce sont les mouvements qui le renouvellent.

Prenons l’évolution du FSM. En 2010, il y a eu 55 forums intermédiaires entre Bélem et Dakar dont 11 dans la région (un forum sur l’éducation à Ramallah, deux forums au Maroc, un forum syndical en Algérie, en novembre il y a eu un forum sur la santé en Egypte, …). Ils n’ont pas organisé les mouvements, mais ils sont dans le même courant de pensée, on y retrouve les mêmes formes de culture politique, d’auto-organisation, les mêmes objectifs par rapport à la crise.

Ces mouvements renouvellent profondément l’altermondialisme en montrant, qu’à certains moments, il y a des ruptures de type révolutionnaire. A partir du moment où les peuples prennent la parole au niveau de mouvements généraux et larges et pas seulement au niveau de l’action des mouvements sociaux et citoyens.
Qu’est-ce que cela change au niveau international ?

D’abord cela montre les limites de la sortie néoconservatrice de la crise, laquelle s’appuie sur des dictatures, des guerres. Cette sortie répressive rencontre la limite du refus des peuples. Les plans d’austérité parce qu’ils ont été appliqués ont engendré des révoltes.
Cela devrait développer les contradictions au sein même du système capitaliste, entre la financiarisation, les oligarchies et ceux qui sont ouverts à des formes plus modernes de gestion de la crise. Rien n’est joué là-dessus car pour le moment ce qui domine très clairement ce sont les pouvoirs financiers néolibéraux.

Ce qui va se jouer dans certains pays comme en Lybie, au Yemen c'est la tentative de ramener les insurrections populaires vers des formes de guerre plus classiques. Par exemple le mouvement insurrectionnel lybien est pris en otage entre un dictateur et une coalition internationale qui ont tous les deux intérêts à rabattre cette insurrection vers une guerre civile. Tout dépend des capacités d’innovation de ces mouvements pour arriver à sortir de ce piège. Ce n’est pas perdu car comme c’est un mouvement régional il n’est pas sûr qu’on arrivera à le réduire pays par pays.

 

Propos recueillis par Daniel Rallet

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