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Capitalisme, c’est par où la sortie – Forum de Bayonne – 5p – 29.04.2011 – Capitalisme, ESS

Forum « capitalisme, c’est par ou la sortie ? »

 

Plénière du vendredi 29 avril 2011
Retranscription de l’intervention de Gus MASSIAH

 

L’intervention de Gus MASSIAH porte sur deux propositions et deux exemples.

 

Première proposition : Définir une méthode pour construire une sortie du capitalisme

Les sorties ne sont pas toujours visibles. Et elles peuvent être très différentes. Il n’y a pas non plus de progression linéaire. Parfois, on a l’impression de s’en approcher et l’évolution ramène vers le système dominant et peut même le renforcer.  Il nous faut définir une méthode pour construire une sortie qui permette de dépasser le capitalisme dans un sens de justice sociale, écologique, démocratique et géopolitique.  Pour cela, je vous propose de relier entre elles les quatre démarches suivantes.

1- Renforcer les luttes et les résistances. C’est à partir des luttes et des résistances que nous pouvons comprendre la situation dans laquelle nous nous trouvons, ses contradictions, nos marges de manœuvre et les évolutions possibles.  Les luttes et les résistances sont aussi les sources d’invention des solutions alternatives concrètes au capitalisme. Comme de disait Deleuze « Résister, c’est créer ». (A ce titre, le travail mené par le syndicat ELA est exemplaire ; lire l’intervention d’Amaia MUNUOA, secrétaire générale adjointe d’ELA).

2- Promouvoir des politiques d’égalité d’accès aux droits. L’égalité des droits constitue une alternative aux inégalités et à la remise en cause des droits fondamentaux qui caractérisent le système capitaliste et sa phase actuelle, le néolibéralisme. Toute politique d’égalité d’accès aux droits s’inscrit dans la remise en cause de la logique dominante ; elle peut contribuer à affaiblir le capitalisme et à ouvrir des perspectives pour en sortir.

3- Construire des alternatives concrètes au capitalisme. Il s’agit dès maintenant de préfigurer, à travers des alternatives concrètes d’émancipation, une société d’avenir en rupture avec le capitalisme. Rappelons que les rapports sociaux capitalistes se sont construits dans les sociétés féodales. Ils étaient incomplets et embryonnaires mais ils ont préfiguré le dépassement du féodalisme. Il existe donc aujourd’hui, dans le capitalisme, des rapports sociaux qui amorcent son dépassement. Ce sont eux qu’il faut inventer et renforcer, en évitant que ces avancées ne soient retournées à leur profit par les forces dominantes du capitalisme.

4- Développer la réflexion et la pratique théorique à partir des mouvements. Cette élaboration intellectuelle collective est le fondement d’une démarche critique. Elle permet d’abord de percevoir ce que les luttes et les résistances portent de nouveau. Elle permet ensuite de déterminer des propositions qui se traduiront dans des politiques favorisant l’égalité d’accès au droit. Elle permet enfin de maîtriser les pratiques alternatives concrètes d’émancipation par rapport aux risques de récupération.

C’est la mise en œuvre de ces quatre démarches et leur articulation qui constitue la démarche pour sortir du capitalisme et le dépasser.

Deuxième proposition : Se doter d’un critère pour évaluer le sens de la progression

La démarche proposée n’est pas celle du grand soir qui se traduirait par l’élimination de tous les rapports sociaux dominants et leur remplacement par des nouveaux rapports prévus et définis à l’avance. Nous sommes dans une démarche d’approximations successives qui cherche à renverser la logique dominante pour la subordonner à une nouvelle logique, celle d’un système permettant le dépassement du capitalisme dans le sens qui a été défini plus haut.

Cette démarche d’approximations successives définit une stratégie. Cette stratégie correspond à la manière de surmonter la contradiction entre l’urgence et la rupture. L’urgence correspond à la nécessité d’améliorer les conditions de vie des couches populaires dans chaque pays et dans le monde, d’exiger le respect des libertés individuelles et collectives, de préserver l’écosystème planétaire, de lutter contre la domination de peuples, de pays et les guerres. Mais, l’urgence ne permet pas les changements structurels qui nécessitent des ruptures radicales. Même si nous sommes amenés à améliorer, adapter le système dominant pour améliorer les conditions de vie des peuples, nous devons inscrire ces actions dans une démarche au long cours qui a pour objectif de dépasser ce système et qui nécessite des ruptures qualitatives. (Voir l’exemple d’EHLG qui non seulement améliore le système mais pose également les fondations d’une société post capitalisme : lire intervention de Michel BEROCO).

Une démarche d’approximations successives nécessite la définition d’un critère d’évaluation pour savoir si les actions engagées vont dans le sens de l’objectif recherché, le dépassement du capitalisme, ou si elles ne sont pas retournées, voire suscitées, pour sauvegarder le capitalisme et même le renforcer.

C’est là que se pose la question de la récupération. Autant, il faut être attentif à cette question, autant il faut éviter d’être obnubilé par elle. De ce point de vue, nous sommes confrontés à un double risque. D’une part, le premier risque, celui d’être récupéré et d’être obligé de faire des choses qui sont contraires à nos objectifs. D’autre part, le deuxième risque c’est, tout simplement, de ne pas être récupéré, parce que nos propositions n’intéresseraient ou n’inquiéteraient personne. Etre récupéré, ce n’est pas toujours le résultat d’une erreur stratégique ; ce peut être aussi la conséquence d’avoir visé juste.

Pour éviter que la récupération l’emporte, il n’est pas nécessaire de s’épuiser à l’éviter ; faut aller plus loin.  Il faut mener une action continue dans la durée et aussi être prêt à des moments de rupture radicale. Il faut disposer d’un critère qui permette de s’assurer que les actions convergent vers le dépassement du capitalisme et ne se résumeront pas à un aménagement du capitalisme, à sa reproduction, voire sa modernisation et son renforcement.

Ce critère, qui doit pouvoir servir de boussole, est directement relié à la transformation des rapports sociaux. La Révolution ne se résume pas à la prise du pouvoir, elle concerne d’abord la remise ne cause des rapports sociaux capitalistes, et plus précisément de la subordination du travail au capital, de la domination des sociétés et du monde par ceux qui contrôlent le capital. C’est ce critère qui permet d’apprécier l’intérêt et les limites des différentes actions qui se traduisent par quelques grandes orientations, comme par exemple, la recherche d’autonomie, la préservation des ressources rares, la prospérité sans croissance, les relocalisations, etc.

Le critère qui permet de juger de la démarche vers le dépassement du capitalisme est celui de la remise en cause de la division entre le capital et le travail et des formes de propriété qui en sont issues.  Les actions correspondantes sont difficilement récupérables et même quand elles le sont, elles mettent en déséquilibre le système et ouvrent des perspectives nouvelles.

Deux exemples 

Pour illustrer les alternatives concrètes d’émancipation et les propositions alternatives, leurs intérêts, leurs limites et leurs contradictions, je prendrai deux exemples : le premier emprunté à l’ancienne génération des mouvements sociaux, les mutuelles ; l’autre à une nouvelle génération, les logiciels libres.

Premier exemple : les mutuelles

Dans l’histoire du mouvement ouvrier, au 19ème siècle, trois formes d’organisation étaient considérées comme porteuses de la lutte contre le capitalisme et de la construction du socialisme : les syndicats ; les partis politiques ; les mutuelles et les coopératives.

Les mutuelles et des coopératives répondaient à l’urgence tout en ouvrant des perspectives de dépassement du capitalisme.  Elles étaient porteuses de propositions alternatives qui découlaient de la critique du système capitaliste. Elles recherchaient une amélioration pour les couches populaires dans le système tout en remettant en cause les formes de propriété qui le caractérisent.

Mais, dans le cas des mutuelles et des coopératives, on doit aussi constater la capacité du système capitaliste à récupérer les alternatives. La transformation de la propriété formelle n’est pas suffisante pour remettre en cause la propriété réelle et la subordination du capital au travail. En fait, le système qui reste dominant sur l’ensemble de la société impose sa propre logique et finit par « rattraper » les avancées. La logique dominante surdétermine les avancées partielles ; elle les contraint ou les « retourne ». Tant qu’il n’y a pas de rupture avec les rapports sociaux dominants, les avancées, quelle que soient leur intérêt restent limitées et contradictoires. Elles montrent des pistes possibles mais ne suffisent pas à transformer le système.

Le cas des mutuelles d’assurances est très éclairant de ce point de vue. On peut en effet distinguer trois modèles différents d’évolution.

Une des évolutions possibles des mutuelles est représentée par AXA. C’était une mutuelle au départ qui, après avoir changé son statut, participe au cœur du capitalisme financier français.  Les formes de propriété capitaliste classique finissent par s’imposer de manière directe ou indirecte.

Une deuxième évolution possible est représentée par la propriété publique étatique qui peut-être une des formes d’arrivée de la propriété sociale collective ou qui peut la précéder.  C’est le cas de la Caisse nationale d’épargne et de prévoyance, bureaucratisée puis privatisée. Le secteur public est en général incomparablement supérieur au secteur privé en matière de service public. Mais la nature de la propriété étatique n’est pas en soi une garantie de rupture avec les formes de propriété capitaliste ; elle dépend de la nature de l’Etat et de la manière dont celui-ci gère ses entreprises. Ce qui n’empêche pas que les avantages pour les salariés et les usagers puissent être sensibles. Ce qui n’empêche pas aussi que les privatisations se traduisent par le passage complet au capital privé classique.

La troisième évolution possible est représentée par les mutuelles qui restent des sociétés caractérisées par une propriété sociale collective garantie par l’implication des adhérents. C’est le cas par exemple des mutuelles comme la MAIF ou la MACIF. Ces mutuelles sont le siège de contradictions permanentes. D’un côté, elles sont surdéterminées par la rationalité dominante.  Elles sont dépendantes du système général de protection sociale, des modèles de productivité et de fonctionnement du marché capitaliste, des formes de salariat, d’organisation du travail et de hiérarchie qui sont imposées.  D’un autre côté, les avantages ne sont pas négligeables pour les adhérents et les salariés, même si les avancées sont fragiles. De plus, leur existence ne suffit pas à transformer le système dans son ensemble, mais elle limite la prédominance et les dérives du capitalisme dans le secteur des assurances. C’est pourquoi elles sont la cible d’attaques constantes pour les faire rentrer dans le rang des entreprises « normales ». A l’intérieur de ces mutuelles, il reste des espaces pour ceux qui veulent aller plus loin et refuser la récupération du principe mutualiste par le capitalisme.

Prenons un exemple des innovations qui répondent à des limites rencontrées. A la MACIF par exemple, il y a eu, il y a quelques années, un débat significatif autour de la question de la démocratie participative et de la représentation des adhérents. Comment faire pour renforcer la représentation quand on compte plusieurs millions de mutualistes ? La mutuelle a proposé une nouvelle méthode pour former les conseils d’administration en demandant à des syndicats et à des organisations professionnelles de siéger dans les conseils proportionnellement aux résultats obtenus dans les élections prud’homales.

Il existe beaucoup d’autres exemples analogues à celui de la MACIF. Il est tout à fait possible d’éviter la bureaucratisation et l’institutionnalisation dans le fonctionnement des mutuelles. Mais, cela suppose de fortes mobilisations et une action commune entre les salariés, les usagers, les territoires, l’Etat, etc. Voilà un premier exemple qui montre que même des formules anciennes peuvent conserver une actualité dans la recherche de pistes de sortie du capitalisme.

Deuxième exemple : les collectifs de logiciels libres

Les collectifs d’individus qui créent et font vivre les logiciels libres sont des formes d’organisation inventées par une nouvelle génération. Le principe des logiciels libres est très intéressant. Au départ, il y a la volonté de maîtriser une technologie qui découle directement du système capitalisme triomphant. Mais à l’intérieur de ça, il y a une génération qui revendique une autonomie. Ils contribuent ainsi à la remise en cause du système capitaliste en réinvestissant et en réinventant le champ de la gratuité. Il s’agit de faire en sorte que de plus en plus de gens puissent avoir accès librement à un produit informatique (un logiciel par exemple). Pour permettre un accès libre, il faut que les utilisateurs potentiels du logiciel disposent des codes sources et ne puissent pas les commercialiser en interdisant l’accès à ceux qui ne paieraient pas.

Mais, il y a aussi un renouvellement du débat sur la gratuité en prenant en compte la légitimité de rémunérer le travail de ceux qui créent un nouveau logiciel. Autrement dit, comment inventer et pérenniser un système de gratuité qui permet quand même de payer le travail des créateurs, sans tomber dans le système des brevets, symbole d’une course au profit rendue possible par la privatisation du savoir qui exclut bien plus qu’il ne rassemble ? Les collectifs de logiciels libres interpellent alors sur la question des nouvelles formes de propriété dans lesquelles tout le monde peut continuer à avoir accès à des systèmes, des inventions, etc.

Ces collectifs de logiciels libres illustrent comment une génération renouvelle de valeurs à travers de nouvelles pratiques comme par exemple la coopération, le partage, le rapport entre le collectif et le respect sourcilleux des individualités.  Ces pratiques ne sont pas exemptes de contradictions mais elles ouvrent des voies à explorer pour le dépassement du capitalisme. Le mouvement des logiciels libres, comme les mutuelles, doit inventer de nouvelles voies pour faire face aux contradictions. Insistons à nouveau sur la liaison entre l’engagement individuel - l’individualisme même d’un certain nombre des membres de ces collectifs de logiciels libres - et des nouvelles formes de collectifs - à travers aussi les réseaux sociaux, comme on a pu le voir dans les révolutions arabes. C’est un nouveau champ de réflexion sur la liaison entre les formes de propriété et les formes d’organisation que peuvent se donner les mouvements.

En conclusion : la nécessité de lier le dépassement du capitalisme à l’impératif de la démocratie.

Aussi bien dans l’exemple des mutuelles que dans celui des collectifs de logiciels libres, on se rend compte qu’on peut inventer des nouvelles formes de propriété, on peut inventer des nouvelles formes de rapports sociaux, on peut inventer des nouvelles formes de démocratie, mais il y a un moment où on se retrouve confronté effectivement au pouvoir de l’oligarchie, au pouvoir de ceux qui ont des privilèges et qui vont venir essayer de brouiller le rapport entre la question des rapports sociaux et celle des libertés.

C’est pour ça que la question de la démocratie est totalement liée à celle du dépassement du capitalisme. Il ne peut pas y avoir de dépassement du capitalisme sans qu’il y ait une lutte constante pour garantir les libertés et pour conquérir de nouvelles libertés.

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