L’expertise citoyenne, une démarche démocratique et alternative
Revue Sarkophage
Gustave Massiah1
Avril 2011
L’expertise citoyenne conteste le monopole de l’expertise dominante
A partir du début des années quatre-vingts, avec la dictature des actionnaires et la régulation par le marché mondial des capitaux, une nouvelle rationalité économique et sociale est imposée. La crise ouverte permet aujourd’hui d’en mesurer les conséquences : la pauvreté, les inégalités et les discriminations ; les risques majeurs écologiques ; les conflits et les guerres largement liés à l’accès aux matières premières ; l’insécurité et les idéologies sécuritaires.
Par rapport à cette phase néolibérale de la mondialisation capitaliste, le mouvement que l’on appelle altermondialiste, en soutenant que « un autre monde est possible », proclame le refus de la fatalité. L’expertise citoyenne naît de la contestation du monopole de l’expertise dominante. Elle rappelle que le monopole de l’expertise est une des principales sources d’affirmation et de légitimation de l’autorité. Elle affirme qu’il y a des alternatives ; que pour tout problème, il y a plusieurs solutions possibles et que la liberté est dans les choix.
L’expertise citoyenne répond à la demande des mouvements sociaux et citoyens et s’imprègne de leur nature. Elle tient compte de la diversité de ces mouvements et de la multiplicité des attentes (syndicales et salariales, paysannes, écologistes, de consommateurs, de femmes, de jeunes, des droits humains, de solidarité internationale, etc.). Elle propose une autre rationalité et substitue à la régulation par le marché mondial des capitaux une organisation de chaque société et du monde par l’accès aux droits pour tous. Elle affirme qu’il n’y a pas de modernisation technique qui ne soit aussi sociale et environnementale. Elle articule les réponses économiques, sociales, écologiques et idéologiques. Elle combine les échelles locales, nationales, continentales et régionales, mondiales. Elle défend l’impératif démocratique dans l’entreprise, les territoires locaux, à l’échelle nationale et à l’échelle mondiale.
Cette expertise citoyenne se renforce, dès les années 1960, à partir de deux approches ; celle des salariés et celle des écologistes. Les experts non patronaux dans les entreprises ont dû surmonter des difficultés dans l’apprentissage du savoir-faire et l’accès aux informations et se sont trouvés en butte à l’hostilité du milieu des experts patronaux verrouillé dans les entreprises, contrôlé dans les bureaux d’études liés aux entreprises, organisé par des Ordres corporatistes. Avec les experts étatiques (les grands corps de l’Etat, les bureaux d’études publics et parapublics puis privatisés, les laboratoires universitaires), les relations parfois plus courtoises ne sont pas plus faciles.
L’expertise écologique, tout en étant attentive aux comportements individuels et collectifs, se situe d’emblée au niveau de l’évolution mondiale et des négociations internationales. Cette expertise citoyenne, qui a su faire converger les approches des sociétés civiles du Nord et du Sud, a multiplié des propositions alternatives. Elle l’a fait à travers les Forums Citoyens qui ont accompagné l’organisation par les Nations Unies des Conférences Internationales depuis 1992 : A Rio sur Environnement et Développement, à Copenhague sur la Question sociale, au Caire sur la Population, à Vienne sur les Droits Fondamentaux, à Pékin sur les Droits des Femmes, à Istanbul sur l’Habitat et la Ville.
Dans les forums des sociétés civiles, se dégage une culture qui se nourrit de l’expertise citoyenne et qui l’alimente. Elle combine plusieurs formes d’interventions. D’abord la résistance à l’inacceptable, en apprenant à voir que « résister c’est créer ! ». Ensuite, la revendication de politiques publiques fondées sur l’égalité des droits. De même, l’élaboration et les nouvelles approches théoriques avec la puissance de la pensée critique et la revendication de la démarche scientifique résumée par « liberté d’inventer et obligation de vérifier ». Enfin, la formidable floraison, dans les interstices des sociétés actuelles, des pratiques alternatives qui préfigurent, en les soumettant à la critique, d’autres mondes possibles
L’expertise citoyenne s’inscrit dans le nécessaire renouvellement de la démarche scientifique
A Rio, en 1992, l’Appel de Heidelberg, signé par des scientifiques de renom, adjurait les chefs d’Etat, de ne pas succomber aux sirènes des écologistes et de ne pas remettre en cause la sainte alliance de la science et de l’industrie. La crise écologique a mis en avant le rôle que des politiques et des scientifiques veulent faire jouer à la science comme fondement d’une certaine religion du progrès et de la modernité. Elle a aussi ouvert le débat sur les conséquences des recherches scientifiques subordonnées au profit, notamment à la brevetabilité du vivant, et aux interpellations des mouvements sociaux comme on l’a vu pour les OGM, l’ADN, les biotechnologies, les nanotechnologies, le nucléaire, etc.
En 2008, au Forum social mondial de Bélem, les mouvements des peuples indigènes, paysans et écologistes ont affirmé qu’au-delà de la crise du capitalisme, nous vivions une crise de civilisation, celle de la civilisation occidentale. La remise en cause d’une conception des rapports entre l’espèce humaine et la Nature interroge la modernité dominante et certains des fondements des sciences modernes.
La recherche et l’expertise sont déterminées par la logique dominante néolibérale et par les critères de solvabilité et de rentabilité économique à court terme, qui conduisent à la privatisation des savoirs académiques et à la marginalisation des visions politiques de long terme. Les citoyens éprouvent le sentiment que la science s’éloigne de plus en plus de leurs préoccupations, avec la complicité active ou par un désengagement voulu ou subi des pouvoirs publics.
Sans prétendre résumer toute l’activité scientifique mais pour contribuer à son renouvellement, des associations se sont réunies dans les réseaux du tiers secteur scientifique pour proposer des critères, des concepts et des outils de travail plus démocratiques et qui répondent plus directement à la demande des citoyens. Elles proposent que l’expertise et la recherche associatives et citoyennes construisent des savoirs selon un mode participatif. Elles récusent la division du travail qui s’est instaurée entre experts et “profanes” (praticiens et usagers des savoirs) et la délégation de fonction et de pouvoir aux professionnels de la recherche et de l’expertise, qui se sentent ainsi investis du droit de parler au nom de tous.
Il s’agit de s’inscrire dans un mouvement plus général de définition d'un nouveau contrat entre science et société, qui doit se traduire par une maîtrise sociale et une démocratisation participative de la science. La montée de l’expertise et de la recherche associatives et indépendantes, comme celle des lanceurs d’alerte, participe de l’affirmation des sociétés civiles comme instance de discussion démocratique des innovations et des choix scientifiques et techniques. Les sciences pour tous doivent se construire avec tous, dans le dialogue avec des savoirs et savoir-faire souvent dévalorisés - ceux des malades, des paysans, des associations, des profanes, des “communautés indigènes”, etc. Le Forum Social Mondial Science et Démocratie, lancé au Forum Social Mondial, à Bélem, au Brésil, le 26 janvier 2009 s’inscrit dans cette démarche.
L’expertise citoyenne propose une démarche démocratique, celle de l’évaluation publique et contradictoire
Le refus de l’injonction de la norme et de l’argument d’autorité rejoint la méfiance que toute démarche scientifique devrait nourrir à l’égard de l’évidence. L’expertise citoyenne a adopté de ce point de vue une démarche, celle de l’évaluation publique et contradictoire. Cette démarche s’oppose à l’évaluation de contrôle et à l’évaluation de pouvoir qui cherchent surtout à renforcer le point de vue des responsables qui s’arrogent la légitimité d’une évaluation qui serait scientifique.
Cette méthode, formalisée il y a plus de vingt-cinq ans, cherche à garantir un minimum d’indépendance par rapport aux intérêts contradictoires en présence. Elle soumet le choix des critères d’évaluation à une discussion politique entre les différentes parties prenantes aux décisions et à leurs conséquences. Elle propose à chacune des parties aux discussions de se doter de leurs experts et de soumettre des rapports argumentés correspondants à leurs points de vue. Ces rapports sont diffusés et ils peuvent être critiqués ou complétés publiquement. Ensuite, une confrontation des points de vue est organisée. La décision relève des responsables politiques à l’issue de cette procédure qui se veut transparente et démocratique.
Cette démarche fait partie des tentatives qui visent à favoriser le pluralisme et la démocratie participative. Comme le budget participatif expérimenté à Porto Alegre et adopté par des milliers de collectivités locales dans le monde, cette démarche combine la démocratie participative et la démocratie représentative qu’elle permet d’enrichir. A titre d’exemple, imaginons que le Parlement engage une démarche d’évaluation publique et contradictoire pour apprécier le bilan qui pourrait être tiré des politiques de privatisation des services publics par rapport aux politiques alternatives possibles.
[1] Membre du Conseil international du Forum social mondial. Membre fondateur de l’AITEC (Association Internationale des Techniciens, Experts et Chercheurs)
Ces questions sont développées dans :
Gustave Massiah, Une stratégie altermondialiste, Editions La Découverte, Paris, janvier 2011
