Repenser les sociétés grâce aux mouvements citoyens
Gustave Massiah
Président du centre de Recherche et d’Information sur le Développement (CRID)
Membre du Haut Conseil de la Coopération internationale
25-04-2003
Les mouvements citoyens renouvellent les modes de pensée et ouvrent de nouvelles perspectives. La coopération ne se définit plus uniquement entre les Etats et les administrations, mais aussi entre les sociétés. Pour penser une situation, nous devons nous poser la question suivante : « Dans quelle situation sommes-nous ? ». Nous sommes dans une période de crise. Une difficulté méthodologique se pose alors sur la manière d’appréhender cette période car nous ne disposons que de concepts forgés pour comprendre la crise précédente. Nous sommes bien obligés de construire nos concepts et penser en même temps que nous agissons, travaillons et résistons. Les mouvements citoyens sont à la fois des mouvements de résistance et de pratique qui permettent une analyse critique du monde. Il faut saisir le monde dans sa complexité et mettre l’accent sur les défaillances du système afin de pouvoir se lancer dans de nouvelles entreprises.
Réinterpréter les quatre grandes tendances génératrices de crises
Les inégalités sociales. Le développement de ces inégalités n’est pas dû à la pauvreté puisque le monde est globalement plus riche. Elles relèvent d’un problème de distribution et de répartition des richesses et sont structurellement liées aux discriminations. L’expérience montre l’impossibilité de s’appuyer sur les politiques économiques pour créer de la croissance, réduire la pauvreté, éliminer les inégalités et endiguer les discriminations. Pour lutter contre les inégalités, les politiques doivent donc s’attaquer directement à la question des discriminations.
Les contradictions entre le Nord et le Sud. Ceci renvoie à la question des conflits, des guerres et du développement en général. Sommes-nous dans une situation de guerre permanente interrompue par des périodes de calme pendant lesquelles nous nous développons ou dans une situation de paix interrompue par des crises et des guerres ? Il est donc nécessaire de repenser le développement par rapport à la question des conflits et de leur prévention.
La relation à l’écosystème. Le rapport entre environnement et développement s’est illustré à Johannesburg. En référence à Fernand Braudel, le système monde qui s’est étendu à l’ensemble de la planète a eu des conséquences considérables sur la nature des risques et sur les droits des générations futures.
Libertés et démocratie. Ces valeurs ont remis en cause les tentatives de dépassement du système, illustrées par le système soviétique qui a révélé ses limites pour ne pas avoir pris en compte les libertés et la démocratie.
Les éléments fondamentaux du changement
On ne peut pas analyser un système sans tenir compte des forces anti-systémiques. Un système est composé à la fois d’une logique dominante et de ses contradictions, notamment celles issues de ses manques. Il n’est donc pas possible de comprendre le système actuel sans tenir compte des mouvements citoyens et des pistes de réflexion qu’ils proposent. Il ne s’agit pas d’additionner les différentes revendications pour en déduire une nouvelle politique du développement. C’est pour cette raison que ce mouvement doit créer sa propre expertise. C’est ce qu’il a commencé à faire, notamment à Porto Allègre, dans les forums civils ou dans les nouvelles discussions entre les acteurs. Saisir la richesse de ce mouvement est important car la périphérie est le lieu où naissent les nouveaux systèmes. Braudel expliquait que le système capitaliste est né dans les marges du système féodal et non pas au centre. De la même façon, l’évolution des grands empires ne s’est pas faite dans leur centre, mais dans leur périphérie.
Le mouvement citoyen s’oppose aux politiques néolibérales. Il propose une nouvelle perspective, à savoir, substituer à la régulation par le tout marché, une régulation par le respect des droits qu’ils soient civils, politiques, économiques, sociaux ou culturels. Pour inscrire ces droits dans des politiques publiques, il est nécessaire d’articuler les différents niveaux de réponse car aujourd’hui, les politiques se situent au niveau local, national, des grandes régions (pour nous l’Europe) et enfin au niveau mondial. Les forums des collectivités locales de Porto Allègre où les questions urbaines ont été abordées, donnent un exemple de ce que signifie la construction de cette expertise. Il en ressort cinq idées :
- La lutte contre les discriminations est liée à la lutte contre les ségrégations spatiales, les premières étant fondées sur les secondes.
- L’accès au service public est une manière d’inscrire les droits dans les politiques publiques, aussi bien locales que nationales. Ce thème renvoie au travail de la Commission sur l’accès aux services essentiels, présenté à Johannesburg [1].
- La production des richesses locales est un élément déterminant dans lequel il faut mettre en avant la pluralité des formes de production, y compris celles liées à une économie sociale solidaire.
- L’accès au logement.
- La démocratie et les libertés renvoient à la diversité culturelle, à la citoyenneté de résidence et au rapport entre démocratie participative et démocratie représentative. C’est là le point le plus important car, en permettant la mobilisation citoyenne, la participation peut engendrer une dynamique de développement. C’est pourquoi, l’accent doit être porté sur les coalitions locales entre les institutions démocratiques locales, les associations et les opérateurs économiques locaux.
La démocratie peut avancer et avec elle une nouvelle façon de penser pourra se mettre en place à condition de mettre en synergie la capacité des responsables de lier leur éthique de responsabilité à leur éthique de conviction, le mouvement associatif et le rôle de l’opinion publique.
[1] Cette commission est présidée par Claude Martinand, vice-président du CGPC
