Démocratisation et mondialisation
Entretien avec Gus Massiah, vice-président d’Attac
19-10-2003
Comment poser aujourd’hui la question de la démocratisation de la mondialisation ?
Commençons par un constat : Le système mondial actuel est caractérisé par des inégalités géopolitiques massives en termes de sécurité ; par des rapports structurels de domination entre le Nord et le Sud ; par des inégalités sociales massives liées aux multiples discriminations qui se perpétuent ; par un mépris des droits des générations futures du fait d’un développement écologiquement incontrôlé. Tout cela sur fond d’absence de respect des droits et libertés individuels et collectifs.
La prise de conscience croissante de cette réalité et donc, du caractère radicalement anti-démocratique du monde, accompagne aujourd’hui l’émergence de l’idée qu’un monde plus juste est possible, que ces inégalités et ce mépris des droits ne relèvent pas de la fatalité. De même, le développement de processus de démocratisation contribue à rendre crédible la perspective d’une démocratie mondiale.
La démocratie ne réside pas dans la définition d’un système idéal qu’il s’agirait d’appliquer, mais dans le processus qui la construit. L’enjeu est désormais de s’assurer que ce processus converge bien vers un système plus démocratique, de définir les critères qui permettent d’en juger, d’identifier enfin les forces sociales porteuses d’un tel projet.
En quoi le fait de poser le problème à l’échelle mondiale conduit à renouveler la réflexion sur la démocratie ?
Sur le plan institutionnel, on ne peut se contenter de transposer la manière de penser la démocratie à l’échelle nationale au niveau mondial. Une démocratie mondiale ne peut résulter de la simple addition des démocraties nationales. Car cette somme, quand bien même tous les Etats seraient démocratiques, ne produirait pas pour autant de la démocratie au niveau international.
Si la démocratie consiste à satisfaire « l’exigence pour les êtres humains de prendre en charge leur avenir individuel et collectif », la réponse ne peut prendre son sens de manière pertinente qu’au niveau mondial, en agissant pour résoudre les principales contradictions du monde actuel. Respecter les droits et des libertés, veiller à ce que soient satisfaits les besoins essentiels et la justice sociale, s’assurer que chaque collectivité ait la capacité de maîtriser son avenir sont autant d’exigences qui doivent être désormais posées au niveau mondial si l’on veut les voir mises en œuvre partout. Ce qui ne veut pas dire négliger les dimensions nationales et locales.
Et plus concrètement ?
Les luttes pour la démocratisation du monde s’articulent aujourd’hui autour d’un certain nombre de priorités. Elles impliquent pour commencer une conception du développement fondée sur les droits et les libertés qui laisse toute sa place à la justice sociale. Le rapport entre démocratie et développement n’est ni mécanique, ni linéaire, sa forme résulte toujours d’un choix politique. Les luttes pour la démocratisation appuient également toutes les avancées du droit international et notamment la reconnaissance effective de l’universalité des droits civils et politiques mais aussi économiques, sociaux et culturels. Des droits qui devraient être garanties par des instances judiciaires internationales. Par ailleurs, il faut encadrer le pouvoir économique, et notamment les firmes multinationales. La responsabilité sociale des entreprises ne peut être fondée sur le volontariat. Elle doit être définie par des normes publiques. Enfin, la démocratisation du monde suppose de profondes transformations des institutions internationales. Réforme des Nations-Unies avec la redéfinition du Conseil de sécurité et la création d’un Conseil de sécurité économique et social, mise en cause de la domination Nord-Sud dans les institutions financières internationales et à l’OMC, nouveaux modes de participation des différents acteurs…
Qui porte aujourd’hui ces revendications ?
Depuis Seattle, le mouvement citoyen mondial contribue à faire émerger une société civile mondiale, porteuse d’une conscience universelle. Nous avons réussi à faire converger de nombreux mouvements, en provenance du Sud et du Nord, qui tous s’opposent au monde insupportable qui est le nôtre : syndicats de travailleurs et mouvements paysans, consommateurs et écologistes, mouvements de chômeurs, mal-logés et de sans-droits, mouvements féministes ou de jeunes, mouvements de solidarité internationale et de défense des droits et libertés. Les forums sociaux mondiaux, et maintenant régionaux et locaux, ont permis de confronter leurs objectifs, d’élaborer des propositions communes. Ce mouvement est parvenu jusqu’à présent à écarter les doctrines dogmatiques. Il constitue une minorité active mais refuse de se prendre pour une avant-garde.
