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Migration et culture – 3p – 17.08.2020 – Migration, culture

Migration et culture

Gustave Massiah
17-08-2020

 

On ne peut comprendre les migrations sans prendre en compte la culture et les dimensions culturelles. Dans beaucoup de cultures, les migrations et les comportements culturels sont liés de multiples manières. La culture des migrations et les cultures migratoires mêlent de nombreuses dimensions à la recherche d’une solution à un moment de paralysie sociale et/ou individuelle. Les transports, l’accès aux médias globaux, l’école, les inégalités croissantes de revenus et de santé alimentent les aspirations et les fantasmes liées aux migrations.

Dans les sociétés occidentales, les migrations sont expliquées d’abord par des raisons économiques. Ceux qui ne partent pas pour fuir les guerres ou les catastrophes environnementales, partiraient pour fuir la misère. La recherche de l’emploi et du revenu associé serait la raison majeure d’émigrer. Ce peut être le cas, mais ce n’est pas suffisant et c’est loin d’expliquer toutes les migrations. Pour de jeunes générations, le départ reste une nécessité même quand les signaux sont très négatifs sur l’emploi dans les pays d’arrivée. Dans beaucoup de sociétés, les jeunes doivent à un moment donné partir ; cela fait partie de leur formation et du passage à l’âge adulte. C’est en partant que les jeunes contribuent à l’avenir de leur communauté, de leur village, avec ce qu’ils y apportent en revenant, économiquement et culturellement.

Les migrations participent à la culture mondiale. Cette culture est à la fois hégémonique et contradictoire. Elle reflète l’hégémonie culturelle du mode de production dominant et de son évolution, du capitalisme national à la mondialisation néolibérale. Les migrants portent un autre regard que celui de l’hégémonie culturelle en rappelant les autres histoires, les autres cultures. Ils mêlent de manière originale les cultures des pays d’origine, celles des pays d’accueil et celles des pays de passage. Ils combinent l’enracinement et le nomadisme. Le nomadisme n’est pas seulement une manière de vivre, c’est aussi une manière de comprendre le monde qui nous entoure, les cycles de la vie, les interactions avec la nature et la construction philosophique imaginaire du monde[1]. La culture des migrants rappelle que le monde moderne peut beaucoup apprendre des cultures nomadiques[2].

La culture des migrations est un des volets de l’état du monde, de la culture du monde. Les migrations s’insèrent dans la mondialisation. Les identités et les citoyennetés sont confrontées à de nouvelles modernités. La culture mondiale propose une histoire formatée en s’arrogeant le monopole de la modernité, alors qu’il existe plusieurs modernités. La mondialisation produit de l’acculturation comme on le voit avec les médias internationaux, les marques mondiales et le tourisme. Les migrations ne participent pas à l’acculturation. L’apport culturel des migrations est riche et complexe. Les migrations intègrent dans la culture mondiale de nouveaux regards et de nouveaux apports. Elles le font sous différentes formes, parfois en les marchandisant comme on peut le voir avec la musique.

Le processus migratoire est à l’origine de plusieurs bouleversements sociaux et anthropologiques ; notamment la diversité culturelle et le plurilinguisme. La diversité culturelle se manifeste sous de nombreuses formes qui enrichissent le patrimoine culturel de l’humanité à travers divers modes de production, de diffusion, et de création artistique, au-delà des technologies et les moyens utilisés. Le plurilinguisme implique des personnes et des communautés qui utilisent plusieurs langues. Avec le plurilinguisme plusieurs parlers se combinent dans la plupart des productions orales et littéraires et leur confèrent une certaine spécificité.

Aux impératifs du présent, la culture des migrations mêle ceux du futur, comme la préservation de l’environnement et des ressources naturelles, la culture, les diversités linguistiques et économiques, le retour des mémoires historiques. Soulignons aussi que l’irruption du numérique porte une nouvelle culture qui marque les nouvelles générations. Ce nouveau langage et cette nouvelle écriture sont partagés par ces générations à l’échelle mondiale. Elle sert aussi de lien entre ceux qui partent, dans les entreprises et les universités, et ceux qui restent, souvent confrontés à la situation de chômeur diplômé. Les jeunes migrants sont une part importante de cette nouvelle culture mondiale, celle de l’ère du numérique.

La mondialisation facilite les échanges et diminue les barrières frontalières mais ne semble pas pour autant atténuer les revendications identitaires. Même si le citoyen, quelle que soit son origine, tend à sortir de son cercle national. Pour les cultures qui se vivent comme majoritaires, le migrant représente une modernité mobile, une identité mobile ; il invite à repenser l’identité. Le migrant est ressenti comme une menace qui suscite un sentiment de dangerosité. Ce ressenti conduit à la méfiance et à une négation de l’altérité. Ces cultures majoritaires tentent d’empêcher ou d’assimiler l’histoires des minorités en niant l’existence de plusieurs modernités.

Une approche nouvelle dans les études postcoloniales met en avant la vivacité de la présence contemporaine des restes du colonialisme[3] trop absente dans les références à la migration. Tous ceux issus de l'immigration, rattachés à la colonisation et l’esclavage, sont considérés comme des citoyens de seconde classe pérennisant ainsi une précarité du migrant. Plus que la référence à la migration, ce sont l'identité, la culture, la modernité et la citoyenneté, qui, au sein d'un espace national, modifient et façonnent les horizons politiques et culturels. La critique s’élargit au concept de culture qui aurait remplacé le concept de race, reproduisant un certain nombre de stéréotypes essentialistes. Certains proposent pour le remplacer d’approfondir les notions d'identité et de citoyenneté, et de les confronter à la mondialisation[4].

Les migrations conduisent à revisiter la notion de culture et ses manières de penser le monde, les individus, la famille, les processus identitaires et l’autonomie individuelle. Les frontières des États modernes ont généré de nouvelles fictions et réalités : un « nous » collectif, le dedans et le dehors des pays, ainsi que des langues nationales souvent en conflit avec des langues régionales et étrangères. Tous ces changements ont abouti à des nouvelles formes d’appartenance supplantant plus ou moins les anciennes appartenances claniques, ethniques, religieuses, etc. Les métissages culturels et identitaires semblent être un compromis face à l’impossible choix d’être seulement d’ici ou seulement d’ailleurs[5]. La migration vient bousculer les limites de l’universel et du particulier. «Je voyage et donc je suis» définit une nouvelle dimension de la culture des migrations[6].

Accorder une plus grande attention à la dimension culturelle de la migration et aux échanges culturels, permet de promouvoir le partage des valeurs et d’améliorer le dialogue entre les communautés d’accueil et les migrants. Abderrahmane Sissako, le réalisateur de Timbuktu, déclare « tout est immigration, la notion même d’humanité n’est faite que de rencontres ».  Une approche complémentaire de celle de Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau qui mettent en avant les identités multiples et la mondialité en réponse à la mondialisation.

[1] Claire Sallaberry, « Migration, Culture et Identité », Les Cahiers du MIMMOC [En ligne], 5 | 2009
Compte-rendu de la conférence du Professeur Ian Chambers (Université de Poitiers, 6 mai 2010)

[2] Rafis Abazov, Ce que le monde moderne peut apprendre des cultures nomadiques, The Stories of the Great Steppe, Cognella Academlic Publishing, 2013 ; cité dans le rapport du Programme des Nations Unies sur le développement, Rapport mondial sur le développement humain 2009 : Lever les barrières : mobilité et développement humains

[3] Ian Chambers, Migrancy, Culture, Identity, London Routledge 1994

[4] Albin Wagener L'échec culturel, vie et mort d’un concept des sciences sociales, Editions Peter Lang, 2015

[5] Issam Idris, Cultures, migrations et sociétés : destin des loyautés familiales et culturelles chez les enfants de migrants, Dialogue 2009/2  n°184

[6] Louis César Dione, « je voyage donc je suis » culture de migrations et transferts culturels, le cas des migrants sénégalais, IUT de Reims

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