Articles et interventions

Quel nouveau monde – Mairie Nanterre – 2p – 09.05.2003 – Prospective

Quel nouveau monde mettre en place ?
Intervention à la mairie de Nanterre

Gustave Massiah
9 mais 2023

Gustave MASSIAH

Président du Centre de Recherche et d’Information pour le Développement (CRID)
et de l’Association internationale des techniciens, experts et chercheurs (AITEC)

Nous vivons une période contradictoire, à la fois enthousiasmante et angoissante, marquée par un certain nombre de dangers et d’espoirs. Nous sommes dans une phase agressive, une phase de réaction par rapport à la mondialisation et nous vivons aussi la montée des prises de conscience et des mobilisations. Gramsci disait : « L’ancien monde tarde à disparaître ; le nouveau monde tarde à apparaître. Dans ce clair-obscur surgissent les monstres. » Nous devons donc travailler contre ces monstres afin de faire apparaître le nouveau monde et de nouveaux rapports sociaux.

Si nous souhaitons construire un nouveau monde, quelles sont les politiques et les mobilisations que nous souhaitons mettre en place ? Quatre grands problèmes, qui ne sont pas liés à des crises de décroissance, doivent être pris en considération. Nous sommes dans un monde où la richesse augmente. La société française est deux à trois fois plus riche qu’il y a trente ans. La pauvreté et l’exclusion ne sont donc pas dues à une diminution des richesses mais à une distribution inégalitaire de ces richesses.

Le premier problème auquel nous sommes confrontés concerne la croissance des inégalités sociales. Ces inégalités sont structurellement liées aux discriminations. Il ne faut pas attendre des nouvelles politiques de croissance et de développement qu’elles réduisent les inégalités et permettent ainsi de réduire les discriminations. Il faut, à l’inverse, commencer par lutter contre les discriminations pour parvenir à lutter contre les inégalités. Nous devons également exiger que les politiques économiques et sociales prennent directement en compte les problèmes de discrimination. Les discriminations des jeunes et des migrants, auxquelles les rencontres d’aujourd’hui sont consacrées, sont constitutives de nos villes.

La deuxième question à laquelle nous sommes confrontés est liée aux inégalités entre le Nord et le Sud de la planète. Cette question est délicate car le Nord et le Sud ne sont pas des entités homogènes. Globalement, il existe des inégalités géopolitiques qui constituent le fondement des conflits et des guerres. Ne pas prendre en compte ces inégalités constitue une erreur et mène à une impasse. Aujourd’hui, nous devons nous poser la question de la redistribution des richesses mondiales, y compris au niveau local.

La troisième question concerne les équilibres écologiques. La question des générations futures est une problématique tout à fait fondamentale. Nous devons prendre en compte, dans la construction de nos politiques, la question des droits des générations futures.

Enfin, la quatrième question concerne les libertés et la démocratie car la situation actuelle est caractérisée par une remise en cause des droits et par des politiques autoritaires et répressives.

Chacun, à son niveau, doit apporter une réponse à ces quatre questions. La prise de conscience de ces inégalités et de ces questions est un phénomène récent qui s’appuie sur des mouvements populaires, intellectuels et sur l’idée du passage nécessaire des résistances aux alternatives. Cette idée se fonde sur la crise de l’évidence libérale. Le système libéral se heurte aux mouvements qui s’y opposent et à ses contradictions internes. Face à ce système, nous devons construire un autre point de vue à partir d’une démarche s’appuyant sur les mouvements de résistance et de lutte, sur les pratiques nouvelles développées localement et sur les périphéries. Les périphéries sont des espaces dominés, mais ce sont aussi des espaces d’innovation. Fernand Braudel a insisté sur le fait que les rapports nouveaux étaient nés des périphéries, y compris au niveau des grands modes de production. L’imposition des rapports dominants étant moins évidente dans les périphéries, les marges de manœuvre et les espaces de liberté peuvent s’y développer plus facilement. Les villes de périphérie ont un rôle à jouer non seulement parce qu’il s’agit de lieux de résistance et de contradiction, mais aussi parce que ce sont des lieux où peuvent se construire de nouvelles alternatives.

Face à cette crise de l’évidence libérale, nous devons donc imposer un autre point de vue. A la régulation par le marché, nous devons opposer l’idée qu’il est possible d’avoir une régulation par l’accès aux droits. Nous devons nous interroger sur la manière d’inscrire les droits dans les politiques. L’une des idées principales qui a émergé lors du Forum social de Porto Alegre concernait la nécessité de réfléchir à des politiques locales en articulant le niveau local, national, mondial et l’espace des grandes régions géo-culturelles. Un certain nombre de propositions de politiques locales mettant en avant l’évidence des droits par rapport à l’évidence libérale ont émergé.

Ces propositions s’organisent autour de cinq ou six idées :

  • la lutte contre les ségrégations, qui va de pair avec des politiques foncières et des politiques de transport dont l’objectif est de lutter contre les discriminations et les ségrégations ;
  • la nécessité d’assurer l’égalité d’accès aux services publics ;
  • la lutte pour une redistribution des richesses au niveau international et donc pour des taxes internationales comme les écotaxes ou la taxe sur les transactions financières ;
  • l’accès au logement ;
  • l’importance de la production des richesses locales ;
  • la question de la démocratie et des libertés.

Pour parvenir à traiter ces problèmes, la formation de coalitions locales auxquelles participent les associations, les comités et les institutions locales démocratiques est nécessaire et permettra de faire valoir politiquement nos revendications.

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