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Le Forum social mondial, questions pour un mouvement – Interview – 2p – 16.02.2003 – FSM

Questions pour un mouvement
Le FSM

Gustave Massiah
16-02-2003

 

Interview pour FDM

 

À la fin du mois se tiendra la troisième édition du Forum social mondial à Porto Alegre, rendez-vous d’un mouvement citoyen mondial qui reste confronté à la nécessité de définir les stratégies pour changer le réel. Gustave Massiah, président du Crid*, fait le point sur l’état des débats.

Le vaste mouvement citoyen qui s’est mobilisé pour mettre en cause le cours dominant de la mondialisation n’est pas homogène. Pour bien comprendre les débats qui l’animent aujourd’hui, il faut rappeler que c’est le résultat de la convergence de mobilisations plus ou moins anciennes, fédérées aujourd’hui par l’idée que le néolibéralisme, en particulier dans sa version actuelle conservatrice et autoritaire, n’est pas le seul modèle possible pour la mondialisation, et que le G8, les Institutions financières internationales ou l’Organisation mondiale du commerce (Omc) ne constituent pas un cadre institutionnel légitime pour conduire la mondialisation.

Parmi les composantes de ce mouvement citoyen mondial, on peut citer les mouvements de luttes organisées dans les sociétés des pays du Sud autour de la question de la dette et les résistances aux plans d’ajustement structurel imposés par le Fonds monétaire international dans les années 80.

Dans cette émergence, le forum des Ong à l’occasion du Sommet de la Terre à Rio en 1992 est un autre temps fort, au cours duquel des organisations du Sud et du Nord se sont retrouvées autour de l’idée que problèmes environnementaux et modèles de développement entretenaient des liens forts à une échelle planétaire. Les grandes manifestations de 1994-95 (en Italie, en France, en Allemagne, aux États-Unis, en Corée du Sud) et le fait que les opinions se soient senties solidaires de ces mouvements sociaux, témoignent de l’élargissement de la prise de conscience que la précarisation sociale doit se penser dans la perspective de la mondialisation néolibérale. En même temps, elles ont accru la confiance dans la possibilité d’infléchir son cours. Le phénomène s’accélère à la fin des années 90 avec les rapprochements entre écologistes et associations de consommateurs, la revendication d’une taxation des transactions financières, les préoccupations à propos des Ogm, la contestation du Fmi et de la Banque mondiale à l’occasion de leur cinquantenaire… Les crises financières à répétition à partir de 1997 (Asie du Sud-est, Russie, Brésil…) ont mis en lumière les graves insuffisances d’une régulation par les marchés financiers et dégagé un espace de légitimité pour des visions alternatives.

Une nouvelle génération

Les manifestations à Seattle en décembre 1999, qui ont contribué à l’échec du Sommet de l’Omc, ont réuni toutes

les composantes, les syndicats de travailleurs (y compris ceux du Sud et des États-Unis – l’Afl-Cio), les organisations de consommateurs, les écologistes, les paysans, les organisations de solidarité internationale, les Ong… autour du même rejet de la mondialisation ultra-libérale. À Seattle, on a assisté également à l’arrivée dans le paysage d’une nouvelle génération politique, une jeunesse radicalisée dont la culture politique est postérieure à la chute du Mur.

Désormais, le Forum social mondial est le lieu où se matérialise cette convergence et où s’exprime une diversité à l’image de la diversité des sociétés qui tentent de reconquérir du pouvoir. Si l’idée centrale du Fsm est « Un autre monde est possible », cela n’exclut pas les confrontations sur les stratégies à adopter, elles font partie de la vie du mouvement citoyen.

Les débats sont structurés autour de différents points de vue. Les différences de cultures politiques déterminent les stratégies. Sommairement, on peut en distinguer trois. La culture plutôt latine mise sur une régulation publique, un renforcement de l’État face au marché, c’est pour l’instant le courant dominant à Porto Alegre. La culture anglo-saxonne répond à la mondialisation libérale par « le pouvoir des pauvres » (empowerment of the poors), par une innovation locale et associative autonome. Une troisième tendance, disons afro-asiatique, met l’accent sur la prédominance géopolitique et militaire par rapport à l’économique et se situe dans la lignée des conceptions anti-impérialistes et anti-racistes qui ont inspiré le mouvement des non-alignés. Elle s’est notamment exprimée à Durban, lors du Sommet sur le racisme en septembre 2001, avec, par exemple, la revendication d’une réparation de l’esclavage. Chacune contient ses dérives possibles, nationalisme, libéralisme ou intégrisme…

Une autre manière de lire la diversité du mouvement citoyen mondial, c’est de distinguer les différentes définitions de ce qu’est une alternative. S’agit-il de propositions « réalistes » qu’on peut négocier ? Autrement dit, s’agit-il de réformer le système ? S’agit-il de revendications de ruptures dont l’expression renforce le mouvement et améliore le rapport de forces ? L’exemple typique de cette différence d’approche est le débat sur les Institutions financières internationales : faut-il proposer de les réformer ou de les supprimer ? Pour dépasser cette vision dichotomique, comment peut-on définir des réformes radicales : créer un conseil de sécurité économique, intégrer le Fmi au système des Nations unies… ?

Une autre question plus globale se pose : faut-il s’appuyer sur les contradictions internes du capitalisme et peser pour renforcer une tendance aujourd’hui critique (en particulier les partisans d’une version néo-keynésienne de la mondialisation qui s’oppose au courant ultra-libéral dominant) ou bien peut-on imaginer un dépassement du capitalisme ?

Du social au politique

Toutes ces approches coexistent au sein du mouvement citoyen mondial, elles s’exprimeront à nouveau lors du prochain Fsm. Ce n’est pas une faiblesse du processus, c’est sa force. Ce qui l’affaiblirait, c’est la prise de pouvoir d’un courant sur les autres ; pour l’instant, le processus du Forum empêche cette prise de contrôle.

Cela ne signifie pas que le mouvement n’ait pas de stratégie. Il en a une : il exprime des demandes sociales, se prévaut de droits (au logement, à la nourriture, à l’accès à l’eau…) qu’il oppose à la seule logique du droit des affaires et de la régulation par le marché financier mondial. Par sa capacité de mobilisation et grâce à une expertise croissante, il soumet à un débat public international les mécanismes qui structurent le monde et permet aux différentes mobilisations de dépasser le sentiment de fatalité. Même si son rôle n’est pas de définir des politiques, il pèse sur les décideurs politiques et économiques en les obligeant à tenir compte de ses propositions. Ce qui pose une autre question, celle du passage du social au politique. En d’autres termes, comment transformer le monde ? C’est là que réside l’une des questions centrales pour le mouvement citoyen mondial. Est-ce en faisant pression sur les partis existants pour qu’ils intègrent ses propositions à leurs programmes ? Est-ce en créant une force politique répondant à ses objectifs ? Ou bien faut-il concevoir un exercice de la politique en dehors d’une compétition entre partis politiques pour le contrôle des institutions, redéfinir le rôle de l’État dans la transformation sociale, repositionner les instances représentatives dans l’exercice de la démocratie… ? Comment intégrer les nouveaux acteurs que sont les collectivités locales et les associations, porteurs de nouvelles formes de relations sociales ? À l’échelle nationale, l’action citoyenne et le pouvoir judiciaire garantissent l’intérêt général et le respect des règles qui maintiennent l’équilibre entre les différents intérêts. Ce modèle est-il transposable à l’échelle internationale ? Le mouvement citoyen saura-t-il inventer de nouvelles formes d’organisation adaptée à l’échelle mondiale ?

*Le Crid, Centre de recherche et de développement pour le développement, regroupe 45 associations de solidarité internationale. www.crid.asso.fr

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