La Palestine vue par les non-alignés
Gustave Massiah
25 avril 2021
La Palestine occupe une place particulière dans le processus de décolonisation. Elle en a démontré les difficultés et les contradictions. Les Non-Alignés ne résument pas la décolonisation, même si ce mouvement en est significatif. La Palestine a beaucoup apporté aux Non-Alignés, aux peuples du Sud et au mouvement de solidarité internationale.
L’histoire des luttes anticoloniales commence par la résistance aux conquêtes coloniales. Les peuples ont résisté de mille façons, à la domination coloniale. Le droit à l’autodétermination des peuples est affirmé à l’issue de la première guerre mondiale. Un mouvement politique international de la décolonisation se construit. Le Congrès des Peuples d’Orient, à Bakou en 1920, propose l’alliance stratégique entre les mouvements de libération nationale et les mouvements ouvriers. Le Congrès des Peuples Opprimés, à Bruxelles en 1927, met en avant le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et à l’indépendance nationale.
La Palestine, détachée de l’empire ottoman, est placée, sur proposition de la Société des Nations en 1920, sous mandat britannique. Les puissances européennes occidentales craignant de voir les juifs d’Europe centrale arriver chez elles pour échapper aux pogroms convergent avec le mouvement sioniste et le Congrès juif mondial. Les affrontements entre nationalistes juifs et nationalistes arabes palestiniens sont très violents. A la fin du mandat britannique et la déclaration d’indépendance de l’Etat d’Israël, le 15 mai 1948, près de 800000 palestiniens sont expulsés de leurs foyers entre novembre 1947 et l’été 1949 ; c’est la Nakba. Les Nations Unies votent en décembre 1948 une résolution pour le droit au retour acceptée par Israël en mai 1949, mais jamais appliquée. La Palestine devient une question centrale, dans le monde arabe pour commencer, avant de concerner l’opinion mondiale.
De 1945 à 1955, ce sont les massacres coloniaux et les premières indépendances en Afrique et en Asie. En 1955, a lieu, à Bandoung (en Indonésie) la rencontre des 29 premiers Etats indépendants d’Afrique et d’Asie. On y retrouve Soekarno pour l’Indonésie, Nehru pour l’Inde, Chou en Lai pour la Chine, Nasser pour l’Egypte, Tito pour la Yougoslavie, … On y discutera de la poursuite de la décolonisation, des risques de troisième guerre mondiale et du non-alignement, des politiques de développement des nouveaux Etats, des débats aux Nations Unies. La Palestine est présente dès Bandoung. La courte déclaration finale y consacre un paragraphe : Considérant la tension existant au Moyen Orient, tension qui est causée par la situation en Palestine, et considérant le danger que cette tension constitue pour la paix mondiale, la conférence afro-asiatique déclare appuyer les droits du peuple arabe de Palestine et demande l’application des résolutions des Nations Unies sur la Palestine et la réalisation d’une solution pacifique pour le peuple palestinien.
En 1956, Nasser nationalise le canal de Suez. Il fait face à une agression militaire conjointe d’Israël, de la France et de la Grande-Bretagne. Malgré leur succès militaire, les trois pays sont contraints de se retirer à la suite de la pression internationale, y compris des Etats Unis et de l’Union Soviétique. Les puissances coloniales françaises et britanniques sont affaiblies ; Israël a consolidé ses positions. L’Egypte de Nasser, devient le porte-parole, dans le monde arabe, des mouvements de lutte pour la décolonisation. Le Tiers Monde désigne les pays du Sud exclus de la décision politique mondiale. Une opinion publique tiers-mondiste les soutient.
Le Mouvement des Non Alignés est créé en 1961 à Belgrade. Après Bandoung, la décolonisation s’étend avec le Ghana en 1957, la Guinée en 1958, l’Algérie en 1962, les colonies portugaises en 1975, la défaite américaine au Vietnam en 1975, la fin de l’apartheid en 1990. L’élargissement du mouvement à l’Amérique Latine est renforcé dès la révolution cubaine en 1959 et la préparation de la rencontre de la Tricontinentale à La Havane en 1966. Préfiguré par Bandoung, le Mouvement des Non Alignés, créé en 1961 à Belgrade, participe à l’évolution des équilibres géopolitiques.
La Palestine est toujours au premier plan de l’actualité mondiale avec la guerre de 1967. Entre 250000 et 420000 palestiniens sont expulsés. Les Palestiniens cessent de compter sur les armées arabes pour défendre leurs droits. Les palestiniens se saisissent du combat de libération nationale de la Palestine. Comme dans la plupart des luttes de libération de cette époque, le choix est celui de la lutte armée. C’est en 1967 que Che Guevara est assassiné en Colombie. L’image du palestinien est passée du réfugié au combattant, de l’exilé au fedayin. L’OLP, L’Organisation de Libération de la Palestine, déclare en 1968, que la Palestine est la patrie du peuple palestinien dans sa lutte pour la libération de son pays et l’exercice de son droit au retour et à l’autodétermination et affirme en 1971, la volonté de créer un Etat palestinien démocratique.
La résistance palestinienne devient une référence de plus en plus importante dans l’opinion. La résistance à une armée impitoyable alliée aux puissances mondiales dominantes interpelle. La résistance palestinienne fait face à toutes les offensives. En 1970, elle survit à septembre noir en Jordanie. En 1982, l’invasion du Liban par Israël force l’OLP à se réfugier en Tunisie. La première Intifada en décembre 1987 suscite l’admiration pour ce mouvement de masse de résistance civile. Cette résistance populaire non armée de la société palestinienne, réalise l’unité sur le terrain et s’impose à tous. En 1988, Yasser Arafat, que l’on n’attendait plus, engage une nouvelle étape en Palestine même et sur la scène internationale. Le peuple palestinien à travers l’Intifada a imposé l’unité malgré les divergences. Les négociations d’Oslo en 1994, permettent à l’OLP de revenir physiquement sur le territoire palestinien et d’entreprendre l’édification d’un Etat Palestinien avant la libération du pays. Malgré ces quelques avancées, le peuple palestinien n’a toujours pas obtenu le respect de son droit à l’autodétermination. L’intransigeance des gouvernements israéliens successifs et la poursuite de la colonisation des terres palestiniennes, avec le soutien des Etats Unis, a montré les limites de ces accords.
Depuis 1948, l’histoire des rapports entre Israël et les autres peuples de la Région se caractérise par une suite de plus de douze guerres, répressions violentes et conflits armés. La série des guerres menées par Israël a marqué l’évolution de toute la région du Moyen Orient. En 1995, l’assassinat de Yitzhak Rabin marque la défaite d’un courant du peuple israélien qui aurait pu être tenté par une intégration dans le Moyen Orient. Après 1989, l'arrivée de près de 500000 migrants des pays de l’Est a bouleversé les équilibres démographiques et culturels en Israël. Israël vit, sans conteste, son avenir comme celui d’une tête de pont occidentale dans le Moyen Orient.
La Palestine va mener une bataille politique et diplomatique, notamment à travers le mouvement des non-alignés. Ce mouvement s’élargit mais il va perdre son tranchant. En 2012, il regroupe 120 Etats, qui représentent près de 55% de la population mondiale. La Palestine est présente à toutes les rencontres du Mouvement des Non Alignés. Le Comité des ministres des Affaires étrangères sur la Palestine est très actif. L’OLP est présente comme observateur en 1973 à Alger et comme membre du Mouvement dès le Sommet de Colombo en 1976. Le mouvement pose systématiquement la question de la Palestine aux Nations Unies. Il se réfère aux résolutions des Nations Unies qui à la suite de la résolution 181 du 29 novembre 1947 de l’Assemblée Générale ont déclaré nulles et non avenues les mesures prises par Israël pour changer le statut de Jérusalem, appelé à la cessation des implantations israéliennes déclarées sans valeur légale, réaffirmé l’applicabilité de la Quatrième convention de Genève aux territoires arabes et palestiniens occupés par Israël depuis 1967, Jérusalem incluse, et appelé au retour des réfugiés palestiniens. Récemment, le 24 mars 2021, le Conseil des droits de l'homme des Nations Unies a adopté deux résolutions : la décision concernant les colonies israéliennes illégales dans le territoire palestinien occupé, y compris Jérusalem-Est ; et la décision sur le droit du peuple palestinien à l'autodétermination. La Palestine rappelle au Mouvement des Non-Alignés que la décolonisation n’est pas terminée.
La Palestine à travers le conflit israélo-palestinien va revenir au premier plan. En 1973, le Mouvement des Non Alignés, réuni à Alger adopte le Nouvel Ordre Economique Mondial qui sera voté aux Nations Unies en 1974. Il propose le contrôle des matières premières, le financement du développement, l’industrialisation, le contrôle des technologies, le contrôle des multinationales. Fin 1973, à la suite de la guerre entre Israël et les pays arabes, les pays du Golfe réduisent leur production. Le prix du pétrole est multiplié par quatre. En 1979, la révolution islamique en Iran se traduit par un nouveau doublement des prix. La création en 1975 du G5 qui deviendra G6, puis G7, organise la riposte : endetter les pays du Sud, imposer des plans d’ajustement structurel, mettre en place le néolibéralisme, contrôler le Sud et accentuer la crise du bloc soviétique. La réponse par les non-alignés est rendue difficile par la division entre pays pétroliers et pays non-pétroliers.
Le Mouvement des non-alignés refuse, dans un premier temps, de suivre les orientations du consensus de Washington et des institutions de Bretton Woods (FMI, Banque Mondiale et OMC). Les Non Alignés sont confrontés après la chute du mur de Berlin, en 1989 à la définition même du Non Alignement. Les pays occidentaux désignent un nouvel ennemi au nom du choc des civilisations : l'Islam. Les guerres d’Afghanistan, les deux guerres d’Irak, la destruction de la Lybie, les interventions israéliennes, le jeu trouble des monarchies du Golfe, vont donner du souffle au djihadisme et renforcer les discriminations contre les musulmans en Europe et aux Etats-Unis.
Le mouvement altermondialiste s’affirme comme le mouvement anti-systémique du néolibéralisme. Dès 1980, il met en avant le refus de la dette et des plans d’ajustement structurel. A partir de 1989, il affirme que le droit international ne doit pas être subordonné au droit des affaires. A partir de 2000, il organise les Forums sociaux mondiaux. La Palestine, emblématique de la décolonisation inachevée, est au cœur de l’altermondialisme. Les délégations palestiniennes sont en tête des marches d’ouverture. Un Forum Social Mondial de l’Education est organisé à Ramallah en 2010.
Poussés par leurs opinions publiques, les Non Alignés ont pesé de tout leur poids pour obtenir une légitimation internationale de la Palestine. Ils ont investi le système des Nations Unies et mené des batailles difficiles. En 2011, à la suite de la reconnaissance de la Palestine comme membre de l’Unesco, les Etats Unis ont suspendu leur contribution qui représentait 22% du budget de l’Agence. L’Etat de Palestine a été reconnu comme Etat observateur non-membre de l’ONU en 2017, par 136 Etats sur 193 membres des Nations Unies. La décision de la Cour Pénale Internationale d’ouvrir une enquête pour les crimes commis depuis juin 2014 dans les territoires palestiniens occupés a été soutenue par les Non Alignés, contre l’opposition des pays occidentaux.
La décolonisation est marquée par quelques luttes emblématiques qui vont mobiliser l’opinion publique. Citons notamment les luttes des peuples algérien, vietnamien, contre le colonialisme français puis contre l’intervention armée des Etats Unis, Sud-Africain contre l’apartheid. La lutte du peuple palestinien fait partie des luttes emblématiques de libération. Le soutien d'une partie de l’opinion publique internationale a été illustrée par les tribunaux d’opinion, notamment le tribunal Russell pour le Vietnam en 1966 et contre les dictatures en Amérique Latine en 1967, et le Tribunal Permanent des peuples créé à l’initiative de Lelio Basso à Rome. La Charte pour la Déclaration universelle des droits des peuples adoptée à Alger, en 1976, sert de référence. Le Tribunal Russell sur la Palestine a organisé, de 2010 à 2013, cinq sessions à Barcelone, Londres, Le Cap, New-York et Bruxelles.
La Palestine a joué un rôle dans la prise de conscience de la question stratégique du racisme et des discriminations. Les Non Alignés ont été très actifs à la conférence mondiale de Durban, en 2001, contre le racisme, la discrimination la xénophobie et l’intolérance. Les débats ont été houleux (et passionnés), notamment sur la question israélo-palestinienne, Pourtant, le rapport final déclare « Nous rappelons que l’Holocauste ne doit jamais être oublié », condamne dans son 61e point la « montée de l’antisémitisme et de l’islamophobie dans diverses régions du monde », et affirme dans son 63e point Nous sommes préoccupés par le sort du peuple palestinien vivant sous l’occupation étrangère. Nous reconnaissons le droit inaliénable du peuple palestinien à l’autodétermination et à la création d’un État indépendant, ainsi que le droit à la sécurité de tous les États de la région, y compris Israël, et engageons tous les États à soutenir le processus de paix et à le mener à bien rapidement ». Durban II à Genève, en 2009, relie le racisme et les discriminations, dans leurs formes actuelles, aux séquelles de la colonisation.
La résistance palestinienne innove encore. La campagne BDS (Boycott, désinvestissements, sanctions), campagne non-violente et antiraciste, a mis en lumière les trois questions de l’apartheid, de la colonisation et de l’occupation. Elle est révélatrice des formes de domination dans le monde. L’apartheid traduit un régime discriminatoire fondé juridiquement. La colonisation structure le territoire et rend impossible un Etat palestinien. L’occupation sert d’exemple mondial dans la stratégie de la guerre du fort au faible.
Ce qui se passe en Palestine et en Israël n’est pas une question marginale. Elle met en évidence trois grandes questions stratégiques mondiales. Celle de la dimension géopolitique de la crise globale. Le Moyen Orient est, lui aussi, au centre du monde. La contradiction est ouverte entre les manipulations et les interventions d’une part, et le nouveau cycle de luttes et de révolutions de l’autre. Celle du droit international et des Nations Unies qui sont minées par le système des inégalités de traitement par rapport aux valeurs et aux principes. Celle de la décolonisation inachevée dont la Palestine est l’exemple le plus emblématique. La première phase de la décolonisation, celle de l’indépendance des Etats, est presque achevée. On a pu en mesurer l’importance et les limites. La deuxième phase de la décolonisation, celle de la libération des nations et des peuples commence. Elle interroge la nature des Etats et de la démocratie. La Palestine est à l’articulation des deux phases de la décolonisation, celle de l’indépendance des Etats qui n’est pas encore achevée et celle, qui s’ouvre, de la définition des nouveaux possibles.
Le Mouvement des Non Alignés ne s’est pas résumé à une conglomération d’Etats ; il a aussi contribué à créer une opinion publique mondiale qui ne se limite pas à celles des pays et des médias dominants. Cette opinion publique mondiale, appuyée par des mouvements sociaux et citoyens déterminés, soutient la résistance du peuple palestinien contre la domination, la colonisation et l’apartheid. Elle soutient aussi les courants du peuple israélien qui soutiennent les palestiniens car ils savent qu’un peuple qui colonise un autre n’est pas un peuple libre. Einstein avait déclaré en 1938, à New York, J’aimerai infiniment mieux un accord raisonnable avec les arabes basés sur le vivre ensemble que la création d’un Etat juif, préfigurant ainsi la position de nombreux israéliens aujourd’hui, qui, par rapport à un état juif identitaire, revendiquent un état démocratique. Aimé Césaire, dans le Discours sur le colonialisme, écrivait déjà en 1955, à propos de l’Europe, la colonisation avilit le colonisateur. Nous sentons monter la barbarie dans notre civilisation.
Le peuple palestinien s’est définit à partir de l’histoire de ses luttes. A partir de ce qu’il a subi et de ce qu’il a apporté, il a gagné à travers ses résistances une humanité qui contribuera à construire l’avenir. Edward Saïd, Mahmoud Darwish, Leila Chahid et tant d’autres ont porté la voix de cette humanité. La décolonisation est une étape dans le chemin de l’émancipation.
Nils Andersson, Le droit à l’autodétermination, Revue Les Possibles N°15, déc 2017
Philippe Braillard, Mythe et réalité du non-alignement, Graduate Institute Genève, 2015
Gustave Massiah, intervention au Tribunal Russell sur la Palestine, New York, oct 2012
Bernard Ravenel, la parabole de l’OLP, Confluences Méditerranée n°62, mars 2007
