Pour une démarche convivialiste
Sortir du néolibéralisme
Gustave Massiah
Décembre 2013
Dans la démarche convivialiste, il y a l’attention apportée aux changements des comportements et des mentalités comme une des conditions d’une transition radicale. Cette interrogation sur les fondamentaux, sur le sens de l’accélération et de la démesure, complète et approfondit l’importance de l’action politique.
Ce texte « Sortir du néolibéralisme » s’inscrit dans une démarche stratégique. Il répond à une question qui avait été discutée au Forum social mondial de Tunis en mars 2013. La question résultait de la situation. Que pouvaient proposer des mouvements sociaux et citoyens à des gouvernements convaincus que les politiques néolibérales sont les seules possibles. Dans la confrontation avec ces gouvernements, il ne suffit pas de les accuser d’être néolibéraux, il faut aussi mettre en avant ce qu’on peut faire dans l’immédiat.
La démarche est donc la suivante. D’abord, proposer des mesures crédibles pour rompre avec le néolibéralisme. Et pour cela s’inspirer des situations, en Amérique Latine et dans certains pays émergents, où des gouvernements, sans prendre de distance avec le capitalisme, ont tenté de se distancer des oukases du néolibéralisme. Ensuite, inscrire les mesures immédiates dans la définition d’un cadre plus large pour consolider ces politiques. Il faut pour cela mener la bataille pour une refonte indispensable du système international et rechercher les alliances contre la financiarisation néolibérale. Enfin, il faut inscrire ces mesures dans une perspective de transition sociale, écologique, démocratique et géopolitique qui corresponde aux aspirations d’un changement radical.
L’hypothèse d’une nécessaire rupture radicale découle de la caractérisation d’une crise structurelle du capitalisme. Celle-ci résulterait de l’épuisement de la financiarisation néolibérale en tant que phase de la mondialisation capitaliste ; de la crise de l’hégémonie des Etats-Unis et de l’Europe et de la géopolitique occidentale ; de la crise écologique. Comme l’ont défini les mouvements présents au FSM de Belém, en 2009, il s’agit d’une triple crise : celle de la financiarisation néolibérale ; celle des modes dominants de production et de consommation ; celle des rapports entre l’espèce humaine et la Nature qui ouvre une crise de civilisation, celle de la modernité occidentale.
Le temps de la transition radicale est un temps long et n’est pas linéaire. C’est une révolution de longue durée qui passe par des moments révolutionnaires et des insurrections populaires. L’émergence de nouveaux rapports sociaux et culturels ne se fait pas par la disparition des anciens rapports dominants. C’est l’articulation, entre les anciens et les nouveaux rapports, qui caractérisent la nouvelle situation. C’est l’adhésion au cours nouveau et au changement qui est le gage du succès et qui permet d’éviter les restaurations. Il y a des courants de la société qui sont sensibles à la transition, qui adhèrent aux idées nouvelles ou qui sont sensibles à de nouveaux possibles. Il faut que l’adhésion s’élargisse, éviter le retournement d’une partie de ceux qui étaient à l’écoute et convaincre une partie de ceux qui étaient hostiles.
La question fondamentale est celle des changements des comportements et des mentalités. Ces changements sont très longs. Vouloir imposer « un homme nouveau » par la contrainte et la répression a montré ses limites et se retourne souvent contre les objectifs premiers. Les manières dont les nouvelles classes dominantes émergent à partir des « nomaklenturas » déconsidèrent largement les idées nouvelles. Il faut un temps très long pour que des valeurs nouvelles qui s’amorcent puissent l’emporter. Les moments révolutionnaires sont des accélérateurs de ces changements ; ils ne s’y substituent pas. Il est essentiel de combattre l’hégémonie culturelle sur lesquelles s’appuient les couches dominantes et qui, comme l’a explicité Gramsci, sert de ciment à leur domination.
Pour comprendre l’hégémonie culturelle, sa force et ses contradictions, il est intéressant de voir comment le néolibéralisme a imposé ses idées et a réussi à changer les comportements. La bourgeoisie financière a fait accepter l’accumulation et la croissance sans limites ; la consommation jusqu’à saturation ; l’ivresse de l’argent et du pouvoir. Pour cela, elle a mené une offensive idéologique, au départ minoritaire, autour de quelques idées : l’inégalité est naturelle ; la démocratie est réduite au marché ; la liberté d’expression est celle des médias sans se poser la question de leur contrôle par les financiers ; le privé est plus légitime que le public. La stratégie politique mise en œuvre est passée par la prise de contrôle des Etats par les marchés financiers ; la précarisation et l’invisibilité du travail ; la reconquête par le capitalisme des pays qui avaient tenté une rupture ; la mise en crise de la décolonisation par les plans d’ajustement structurel et la gestion de la crise de la dette. Et surtout l’idée tatchérienne : there is no alternative ! Parmi les offensives qui ont été marquantes, signalons la formation de centaine de milliers de jeunes par des MBA (master of business administration) qui véhiculent sans état d’âme, dans les entreprises et dans tous les secteurs de la société, l’idée que l’efficacité financière est une évidence et passe par la réussite individuelle.
Dans cette bataille des idées et des valeurs, le front est culturel et scientifique. Dans la culture d’abord, dans toutes ses dimensions ; dans la création culturelle et dans le champ de la culture populaire. Mais aussi dans la production scientifique qui est le siège d’une véritable révolution de la pensée scientifique. La science qui a pu porter la libération contre les pouvoirs établis a été domestiquée par la marchandisation qui devient son horizon. Une large part des scientifiques a été associée au pouvoir et intégrée dans l’oligarchie des financiers, des politiques et des militaires. Les scientifiques servent de caution pour la référence au progrès et à la modernité. Toute remise en cause de ces certitudes qui éliminent le doute est taxée d’obscurantisme. La folie du possible sans limites devient le droit pour les entreprises, avec la caution des scientifiques, de ne prendre aucune précaution ; de se parer du refus des limites des scientifiques pour légitimer le refus des limites des profits.
Malgré la puissance de cette offensive idéologique et l’idée qu’il n’y a pas d’alternative ; d’autres valeurs progressent. Elles dépassent des cercles restreints pour retrouver la continuité de l’histoire longue de l’émancipation. On retrouve les valeurs portées par les peuples et proclamées sur les « places occupées » ; celles de la Tunisie et de l’Egypte, celles des indignés, des occupy, des carrés rouges, etc. Les valeurs sont celles de la dignité ; du refus des dictatures ; du respect des libertés individuelles et collectives ; de la justice sociale et de l’égalité ; des droits économiques, sociaux, culturels et écologiques ; du refus de la corruption et de la dégradation du politique qui résulte de la fusion entre la classe politique et la classe financière ; de la prise de conscience de l’urgence écologique ; du refus de la domination géopolitique. Il s’agit d’agir tout de suite pour démontrer qu’il est possible de changer les comportements et les mentalités par la bataille des idées et par les alternatives concrètes d’émancipation. Pour que les souhaitables deviennent possibles, d’affirmer qu’un autre monde est possible et nécessaire. Le manifeste convivialiste est une démarche qui s’inscrit dans cette perspective.
