Samir Amin
Le théoricien et un des réalisateurs du Sud Global
Gustave Massiah
19-08-2023
Il y a cinq ans que Samir nous a quitté, et Isabelle vient de nous quitter. Et nous nous rendons compte tous les jours à quel point il nous manque. Je voudrais témoigner de quelques moments de son parcours de principal théoricien et d’un des importants praticiens du Sud Global.
J’ai fait la connaissance de Samir à Dakar en 1966, le début d’une longue amitié. Samir était alors Professeur à l’IDEP à Dakar, et il en sera le directeur de 1970 à 1980. Il m’avait associé aux activités de l’IDEP. Il m’avait confié une mission d’organisation de l’IDEP dont il explique dans ses mémoires qu’il ne l’a pas mise en œuvre car il savait qu’elle serait combattue par les instances dont dépendait l’IDEP et qu’il avait une stratégie pour l’IDEP qui n’était pas d’en faire un simple institut d’éducation.
Samir a fait de l’IDEP un lieu de rencontre et de résistance. Il a fait de l’IDEP, pendant dix ans, une préfiguration du Sud Global. L’IDEP devient un lieu de référence pour les intellectuels et chercheurs africains qui s’engagent pour la décolonisation, l’indépendance de pensée et la construction du Sud. Il s’agit de donner aux chercheurs un lieu d’expression et de rencontre, et aussi un refuge dans les moments difficiles. Il s’agit aussi d’affirmer et de construire un marxisme du Sud. L’IDEP a été un des centres importants de la pensée et de la recherche africaine. Et aussi du Sud Global. Dès son arrivée, il l’ouvre à l’Amérique Latine avec le séminaire de Dakar en 1972, et à l’ouverture Afrique et Asie, à Tananarive en 1974. L’IDEP est aussi un lieu de rencontre de trois générations, celle de la décolonisation pendant la période de 1965 à 1973 ; celle de la résistance aux ajustements structurels de 1973 à 2011 ; celle des mouvements qui ont éclaté en 2011, après l’ouverture de la crise de 2008.
En 1975, à l’invitation de Samir, nous avons rédigé le livre sur la crise de l’impérialisme, avec les deux Mahmoud Hussein et Alexandre Faire. Notre éditeur Jérôme Lindon, nous appelait, en souriant, les cinq égyptiens des éditions de Minuit. Nous avions bien analysé les contradictions de l’impérialisme et la nature de la crise. Mais nous avions sous-estimé la capacité de réponse et de récupération de l’impérialisme avec le passage à une nouvelle phase du capitalisme avec le néolibéralisme et sa stratégie : marchandisation, privatisation, financiarisation.
Cette capacité de récupération, nous l’avons retrouvée plusieurs fois et nous la vivons encore. André Gunder Frank qui participait aux séminaires de l’IDEP le rappelait régulièrement. En juin 1972, il participait au séminaire de Lo Curro sur la transition au socialisme au Chili et il était intervenu en demandant s’il ne fallait pas plutôt parler de transition au fascisme. Le 2 décembre 1972, dans le stade de Santiago, Fidel Castro demande à la foule : qui apprend plus vite, la bourgeoisie ou le peuple ? la foule répond : le peuple ! et Fidel dit : non camarades, c’est la bourgeoisie ! Il faut se rappeler cette leçon d’un passé pas très ancien qui a accouché du néolibéralisme à partir du fascisme.
Samir, avec Immanuel Wallerstein, André Gunder Frank et Giovanni Arrighi, à partir des séminaires de Dakar, va approfondir l’Histoire longue. Avec leurs livres, La Crise, quelle crise ? et le Grand Tumulte, ils vont travailler à décoloniser l’Histoire ; à renouveler le marxisme et à retrouver l’actualité des grandes civilisations. C’est rappeler la visibilité de la contribution des Suds à l’Histoire mondiale et la réaction à l’invisibilité, à cette époque, de l’histoire du Sud dans l’Histoire mondiale.
Avec Samir, nous avons été surpris par la crise de 1989. Non pas par l’arrivée d’une crise mais surtout par l’effondrement de l’Union Soviétique. Samir a vite réagi en proposant une nouvelle approche, celle du soviétisme. Dans les deux années qui ont suivi 1989, il a proposé d’organiser, à Dakar, un séminaire sur l’avenir du socialisme. Il m’a affecté a tâche « facile » de réfléchir à l’avenir du socialisme en Europe. Je me souviens d’un moment inattendu dans ce séminaire. Un député du Parti Communiste Italien, qui accompagnait Luciana Castellina, nous dit : « je vous écoute et vous dites, qu’il faut garder le socialisme et rajouter de la démocratie, pourquoi pas la social-démocratie ? » Il n’a pas pu continuer devant les exclamations indignées de la salle !
En 1996, à Louvain, nous discutons avec François Houtard de la création du FMA, le Forum Mondial des Alternatives. Samir organise en 1997, une conférence de lancement du FMA au Caire. Nous sommes ensemble à Davos pour un contre Forum économique mondial, à quelques dizaines avec le FTM (Forum du Tiers Monde), le FMA, le CEDETIM et ATTAC.
Samir jouera un rôle très important dans les Forums sociaux mondiaux. Et notamment dans celui de Bamako. Il a été à l’origine de l’Appel de Bamako, avec l’intention de rendre visible une gauche des forums sociaux mondiaux. C’est d’ailleurs un des cas où nous avons eu des discussions entre nous. J’étais d’accord sur le principe et j’ai signé l’Appel de Bamako, mais je pensais qu’il fallait être plus patient avec le FSM qui me semblait fragile. La crise de 2008 a changé la donne des FSM malgré les succès de certains FSM, notamment à Belem et à Tunis.
Samir a toujours été très clair. Dans chaque situation, nous devons soutenir le Sud Global, même s’il y a des contradictions. Et on ne peut se départir de la méfiance par rapport aux Etats Unis et à l’Europe occidentale. Aujourd’hui, Le Sud Global s’exprime notamment à travers les BRICS, même s’il y a des difficultés et des contradictions. La nouvelle situation est en bouleversement, l’avenir est ouvert. Un des enjeux va se jouer au niveau de la multipolarité et des pôles régionaux. Une des questions posées est celle de la démocratie. Mais la réponse n’est pas la démocratie occidentale. Une marxiste-léniniste indienne, Kavita Krishnan, ancienne dirigeante du PCML indien a écrit un très beau texte : « la multipolarité est-elle le mantra de l’autoritarisme ? » La multipolarité doit inventer de nouvelles voies. Une nouvelle démocratie est à inventer. Celle de l’égalité, de la fin des racismes, des injustices et des discriminations. L’avenir est à inventer ! Samir y a largement contribué.
