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Recension livre Daniel Carrière, itinéraires méditerranéens – 2p – 09.02.2014 – Engagement, Sud

Un engagement constant et renouvelé

Daniel Carrière
« A l’épreuve du doute, de la violence et de la solidarité
Itinéraires méditerranéens entre la France et l’Algérie »

Editions Le Publieur, Paris, novembre 2012

Gustave Massiah
Membre fondateur du CEDETIM
09-02-2014

Voici un livre tout à fait passionnant. Il nous conte l’Histoire, celle d’une génération qui s’est retrouvée entraînée dans ses fureurs. Daniel Carrière a publié ce livre sur l’aventure de sa vie si bien remplie. Il a choisi de le centrer sur les itinéraires méditerranéens entre la France et l'Algérie. Il montre que pour cette génération, il n’y a pas eu une évidence constante et qu’elle a affronté ce qu’il a caractérisé comme une épreuve, l’épreuve du doute, de la violence et de la solidarité,

L’Algérie est au cœur de cet itinéraire. D’abord la guerre d’Algérie qui a servi de révélateur à plusieurs générations en France. Le point d’orgue de la confrontation de la jeunesse française à la décolonisation. Après les massacres à Madagascar, après la guerre d’Indochine, la réponse à la lutte de libération du peuple algérien a bouleversé en profondeur et pour longtemps la société française. Daniel Carrière prend conscience de cette situation à partir des révélations de plusieurs personnalités de la gauche chrétienne et notamment des articles de Robert Barrat dans Témoignage chrétien. Il est choqué par ce que révèle La Question de Henri Alleg. Il s’engage plus fortement en rejoignant le réseau Jeanson et en devenant porteur de valise. L’engagement de Daniel Carrière n’a pas commencé avec la guerre d’Algérie. Mais, la révélation de la torture en Algérie sera pour lui insupportable. Elle se nourrit du traumatisme qu’il a connu à huit ans, avec l’arrestation et la torture de son grand-père par la Gestapo.

De 1954 à 1962, il ne chôme pas. En 1955, il découvre le SCI (Service Civil International). Il y construit une de ses marques, la liaison inattendue entre l’amour du chantier et l’exigence de la solidarité.  En 1957, il est délégué du personnel chez Péchiney et s’engage avec Edmond Maire dans Reconstruction, dans la déconfessionnalisation syndicale et dans la création de la CFDT. Il définit ses actions militantes caractéristiques de la gauche chrétienne. Il cherche à mieux comprendre les mécanismes de l’économie et de l’entreprise. Il s’engage dans la maîtrise économique et sociale de l’habitat. Il s’enflamme pour la défense de la liberté et de la justice. Il appuie une société coopérative d’habitat. Le voilà coffreur et travailleur de chantier. Il rencontre Henri Desroches et l’Entente communautaire et participe à l’économie sociale. Il participe en 62 et 63 aux PACT qui sont passés de Propagande et Action Contre les Taudis des années 40 aux logements des personnes défavorisées et aujourd’hui aux bâtisseurs des solidarités pour l’Habitat.

En 1963, il décide de partir pour l’Algérie indépendante. Pour cette génération, le développement est la suite logique de la décolonisation. Daniel s’y engage complètement. Il ne se place pas en donneur de leçons ; bien au contraire, il se met à la tâche et se retrouve dans un chantier de résorption de bidonvilles. Il participe à la création d’un bureau d’études coopératif algérien, le BÉRAL (Bureau d’Études er de Réalisations Algériennes), qui multipliera les chantiers et les réalisations et formera un grand nombre de projeteurs et de techniciens algériens.  

C’est là que l’expérience de Daniel permet d’éclairer une évolution dont on mesure aujourd’hui l’importance. Le développement, c’est alors le développement des forces productives et l’industrialisation. Malgré le passage de l’autogestion des premières années de l’indépendance à l’étatisation portée par Boumediene, le BÉRAL va maintenir l’idée de la forme coopérative. Cette proposition sera de moins en moins entendue ; le choix à faire pour tous les « responsables » réalistes est entre les grandes sociétés nationales et les multinationales privées.

Je me souviens avoir été consulté, quelques années après, pour la création de petites entreprises dans les régions en Algérie. Quand est venu le moment du choix de leur forme juridique, j’avais indiqué qu’il y avait quatre formes possibles : des filiales locales des sociétés nationales ; des entreprises privées confiées à des petits entrepreneurs algériens ; des entreprises municipales ; des coopératives. Les responsables m’avaient indiqué formellement que les deux dernières catégories n’avaient aucun intérêt et que la seule solution réaliste était celle d’un panachage entre les deux premières.    

Il me revient une autre situation. Un des ingénieurs de la CINAM (Compagnie d’Études Industrielles et d’Aménagement du Territoire), la coopérative associée au BÉRAL avait mis au point un tracteur adapté, le Pangolin. Toutes les composantes étaient visibles et directes d’accès, ce qui permettait de le réparer sans difficulté dans les villages. Il propose au directeur d’une entreprise nationale de tracteurs, ancien moudjahidine, de le produire sur ses chaînes. Et le directeur lui répond : « tu n’y penses pas ; propose moi un char, ça au moins c’est industrialisant ! » Le modèle de développement dominant n’avait déjà que peu de références à la démocratie ou à l’écologie. Il en est encore loin aujourd’hui.

En 1970, Daniel tout engagé dans ses chantiers et la direction de sa coopérative est cueilli à froid par une autre réalité. C’est le choc de l’ombre. Celui qui explique une partie de son titre, l’épreuve du doute et de la violence. Il est interpellé, fouillé, interrogé, les yeux bandés et va se retrouver à la suite d’une dénonciation calomnieuse et sans fondements, enfermé pendant dans deux ans dans l’univers des polices et des services secrets. Il mesure à la fois l’amitié et l’estime de ses amis algériens et français qui le soutiennent et ne se laissent pas intimider. Mais il mesure aussi le cauchemar de ces univers kafkaïens qui brouillent toutes les réalités.

Daniel réagit avec courage et humanité. Il ne se laisse pas entraîner dans les retournements et les rancœurs. Pas à pas il résiste à l’abattement et aux désillusions. Il est ainsi le témoin direct des grandes dérives et de la montée en puissance des services spéciaux dans la construction des Etats, dans le désordre géopolitique international et dans la guerre des polices. Comment différencier le capitalisme des services spéciaux du socialisme des services spéciaux ? Comment mesurer la gangrène des Etats par les services spéciaux ? Voilà un des plus grands défis de la construction des démocraties. 

A partir de 1972, pendant les décennies suivantes, Daniel Carrière va approfondir et élargir son engagement. Il va poursuivre son attachement aux échanges technologiques et industriels. Il va accorder une importance majeure aux échanges culturels. Il va s’investir dans la coopération décentralisée. L’Algérie sera toujours au cœur de son activité. Il la resituera dans la Méditerranée, et participera à ce projet majeur, celui d’Échanges Méditerranée qu’il contribue à créer dès 1976.

Et surtout, et c’est là que je l’ai le plus connu, il se confrontera, dans les années 80, avec opiniâtreté aux questions des migrations qui ont toujours construit et qui construiront l’avenir de la Méditerranée. Il a été délégué régional du FAS (Fonds d’Action Sociale pour les travailleurs immigrés et leur famille) mais surtout il a toujours eu à cœur de lier la défense des droits des migrants, leur participation au développement dans les pays d’origine et d’accueil et, la gouvernance mondiale des migrations comme un des facteurs clés de la démocratie internationale.

Ce livre raconte avec beaucoup de précisions une vie qui est marquée par « des circonstances extraordinaires avec des gens exceptionnels ». Elle donne à voir comment s’est construite une vie exceptionnelle ; celle d’un engagement constant pour la solidarité et pour la justice. Une vie qui éclaire le parcours d’une génération.

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