Impressions d’un voyage
Présentation du livre, version espagnole
Gustave Massiah
20-07-2012
A l’occasion des la sortie des éditions en espagnol du livre une stratégie altermondialiste, nous avons été invités, Elise Massiah, co-auteure du livre, et moi-même à nous rendre à Buenos Aires, Montévidéo, Santiago du Chili, Bogota, pour présenter le livre et participer à diverses manifestations.
Le livre Une stratégie altermondialiste, paru aux Editions La Découverte, en 2011, a été traduit en espagnol et édité, en avril 2012, par les Editions Trilce à Montevidéo, les Editions Lom à Santiago, les Editions Le monde diplo/Capital intellectual à Buenos Aires, Les Editions La Carreta à Bogota et Medellin, les Editions Txalparta en Espagne.
Les visites ont été programmées par les éditeurs et différents mouvements. Nous avons rencontré des mouvements sociaux et citoyens, des universitaires, des étudiants et des lycéens, des responsables politiques, des journalistes, des écrivains et des artistes.
Première partie :
Les discussions à partir de la présentation du livre
A partir de la présentation du livre, les discussions dans les pays ont surtout porté sur la crise et la situation mondiale, les mouvements sociaux et le mouvement altermondialiste, les nouveaux mouvements, la stratégie et la transition. Trois questions sont revenues systématiquement : la situation en Europe, Rio+20, les rapports des mouvements au politique. Elles sont traitées dans les parties sur l’évolution de la crise, l’affrontement idéologique et les sorties de crise, les mobilisations et les transformations politiques. Un développement sur la situation en Europe est renvoyé à la fin de cette première partie. Ces discussions ont permis de préciser les développements du livre. C’est à partir de ces discussions qu’a été élaboré le texte introductif au débat sur la situation du mouvement qui a été présenté au Conseil International du Forum Social Mondial, à Monastir, le 15 juillet 2012.
La crise et son évolution
Ce que l’on a convenu d’appeler la crise s’approfondit. La proposition est de partir des mouvements pour comprendre la crise. La dimension financière, la plus visible, est une conséquence qui témoigne de la profondeur de la crise. Au-delà des crises ouvertes alimentaires, énergétiques, climatiques, monétaires, … la crise se caractérise par l’articulation de quatre dimensions : économiques et sociales, celle des inégalités sociales et de la corruption ; géopolitiques avec la fin de l’hégémonie des Etats-Unis, la crise du Japon et de l’Europe et la montée de nouvelles puissances ; idéologiques avec l’interpellation de la démocratie, les poussées xénophobes et racistes ; écologiques avec la mise en danger de l’écosystème planétaire.
Il s’agit en fait d’une triple crise emboîtée : une crise du néolibéralisme en tant que phase de la mondialisation capitaliste ; une crise du système capitaliste lui-même qui combine la contradiction spécifique du mode de production, celle entre capital et travail, et celle entre les modes productiviste et les contraintes de l’écosystème planétaire ; une crise de civilisation, celle de la civilisation occidentale, qui nécessite de revenir sur les rapports entre l’espèce humaine et la nature qui ont défini la modernité occidentale et qui ont marqué certains des fondements de la science contemporaine.
Les résistances des peuples ont accentué la crise du néolibéralisme ; elles confirment le rôle des contradictions sociales dans l’épuisement de cette phase de la mondialisation capitaliste. L’épuisement du néolibéralisme ne signifie pas pour autant le dépassement du capitalisme. Il ouvre une période de crise structurelle qui verra la confrontation entre trois issues possibles : le renforcement sous d’autres formes de la dictature financière et l’inclusion de la nature dans les circuits financiers ; un réaménagement du capitalisme fondé sur une régulation publique et une modernisation sociale ; une rupture ouvrant sur un dépassement du capitalisme. Les nouvelles situations seront caractérisées par des articulations spécifiques entre ces trois issues.
Le mouvement altermondialiste
Dans chaque phase de la mondialisation capitaliste, il y a une logique dominante que nous appellerons systémique. Dans la phase sociale libérale de 1945 à 1980, c’était la logique du capitalisme industriel, fordiste et keynésien. Dans la phase néolibérale, encore dominante, c’est le capitalisme financier, la financiarisation et la subordination au marché mondial des capitaux. Mais, dans chaque phase, il y a toujours des forces anti-systémiques. Ces forces jouent un rôle déterminant dans la réalité de chaque phase qui résulte de la contradiction entre les forces dominantes et les forces anti-systémiques. Nous proposons de considérer que le mouvement altermondialiste est le mouvement anti-systémique de la phase néolibérale de la mondialisation capitaliste.
Le mouvement altermondialiste est un mouvement historique qui prolonge et renouvelle les mouvements précédents, le mouvement pour les droits civils et politiques, le mouvement ouvrier, le mouvement de la décolonisation, le mouvement féministe, le mouvement pour le renouvellement de la démocratie.
Le mouvement altermondialiste se définit comme la convergence des mouvements sociaux et citoyens. A partir de 2001, les forums sociaux mondiaux constituent l’espace de cette convergence. Cette convergence est fondée sur la diversité des mouvements ; il s’agit de construire l’unité de la diversité. Le mouvement altermondialiste a défini une orientation stratégique : celle de l’accès aux droits pour tous et de l’égalité des droits. Il s’agit d’une alternative par rapport à la subordination des sociétés et du monde au marché mondial des capitaux.
Les forums thématiques approfondissent cette orientation stratégique. Ils portent et anticipent une nouvelle génération de droits (les droits de la Nature, la liberté de circulation, la souveraineté alimentaire, …). Ils mettent en avant des propositions pour les politiques publiques. Ils permettent les échanges sur les pratiques d’émancipation concrètes. Il s’agit de commencer dès maintenant de construire un autre monde à partir des alternatives et des ruptures nécessaires pour y arriver.
Le processus des forums sociaux mondiaux se diffuse. La nouvelle culture politique imprègne les initiatives et les mobilisations bien au-delà du processus. Les activités auto-organisées, la recherche de formes d’autorité qui ne reposent pas sur la hiérarchie, la diversité dans la convergence des mouvements deviennent des références admises. La liste des forums thématiques, régionaux et mondiaux s’allonge ; on en compte une cinquantaine pour la période 2012 à début 2013.
Le nouveau cycle de luttes et de révolutions
Beaucoup d’interrogations portent sur les nouveaux mouvements. L’hypothèse c’est que la réponse des peuples, à l’accentuation de la crise en 2008 et aux politiques répressives d’austérité, ouvre un nouveau cycle de luttes et de révolutions. Le vent nouveau parti de Tunis s’est d’abord propagé en Egypte. Il a mis en avant la lutte contre les dictatures et il s’est étendu à toute la région Maghreb-Machrek. Il a traversé la Méditerranée et s’est propagé en Europe du Sud, en Espagne, au Portugal, en Grèce en posant la question de la démocratie réelle. Il a trouvé un nouveau souffle en traversant l’Atlantique à travers les “occupy” Wall Street, London, Montréal en désignant les oligarchies à travers le slogan “Vous êtes 1%, nous sommes 99%”. Il prend aujourd’hui des formes plus larges dans de nombreux pays du monde, au Chili, au Canada, au Sénégal, en Croatie, autour de la faillite des systèmes d’éducation et de la généralisation de l’endettement. Le pouvoir économique et le pouvoir politique, à travers leur complicité, ont étés désignés comme les responsables de la crise. Ce qui a été démasqué c’est la dictature du pouvoir financier et la « démocratie de basse intensité » qui en résulte.
Au delà des spécificités, ce nouveau cycle de luttes met en avant la justice sociale, le refus de la misère, des inégalités, de la corruption ; la revendication de systèmes démocratiques qui garantissent les libertés individuelles et collectives, la dignité de chacun ; les contradictions géopolitiques liées à l’hégémonie occidentale ; les contradictions écologiques de plus en plus sensibles. Elles mettent en lumière des contradictions sociales entre les couches populaires et les oligarchies. Ces revendications rejoignent des mots d’ordre partagés par les mouvements dans tous les pays du monde et à l’échelle mondiale. Elles les renouvellent et les font largement partager dans l’espace public en les construisant comme des évidences. Elles remettent en cause l’hégémonie culturelle nécessaire à la domination des valeurs de la bourgeoisie et des élites dirigeantes.
Ce qui émerge à partir des places, c’est une nouvelle génération qui s’impose dans l’espace public. Il ne s’agit pas tant de la jeunesse définie comme une tranche d’âge que d’une génération culturelle qui s’inscrit dans une situation et qui la transforme. Elle met en évidence les transformations sociales profondes liée à la scolarisation des sociétés qui se traduit d’un côté par l’exode des cerveaux, de l’autre par les chômeurs diplômés. Les migrations relient cette génération au monde et à ses contradictions en termes de consommations, de cultures, de valeurs. Les résultats sont certes contradictoires mais réduisent l’isolement et l’enfermement. Les chômeurs diplômés construisent une nouvelle alliance de classes entre les enfants des couches populaires et ceux des couches moyennes. Les nouveaux mouvements étudiants dans le monde marquent la faillite des systèmes éducatifs à l’échelle mondiale. D’une part, le néolibéralisme a rompu la promesse de lier l’éducation au plein emploi et le lien entre le bien vivre et la consommation. D’autre part, le surendettement des étudiants a violemment précarisé les nouvelles générations.
Cette nouvelle génération construit par ses exigences et son inventivité, une nouvelle culture politique. Elle modifie la manière de relier les déterminants des structurations sociales : les classes et les couches sociales, les religions, les références nationales et culturelles, les appartenances de genre et d’âge, les migrations et les diasporas, les territoires. Elle expérimente de nouvelles formes d’organisation à travers la maîtrise des réseaux numériques et sociaux, l’affirmation de l’auto-organisation et de l’horizontalité. Elle tente de définir, dans les différentes situations, des formes d’autonomie entre les mouvements et les instances politiques. Elle recherche des manières de lier l’individuel et le collectif. C’est peut-être à ce niveau que les réseaux sociaux divers portent de nouvelles cultures, à l’instar des collectifs de logiciels libres capables de mener collectivement des luttes offensives tout en sauvegardant jalousement l’indépendance des individualités. La réappropriation de l’espace public est une revendication de souveraineté populaire. Les places renouvellent les agoras. On occupe et on échange, non pas pour le vote, toujours nécessaire mais rarement suffisant. Ce n’est pas un changement du rapport au politique mais un processus de redéfinition du politique.
La question ouverte aujourd’hui est celle du rapport entre les nouveaux mouvements et le mouvement altermondialiste. Ces mouvements ne se sont pas organisés dans le mouvement altermondialiste, même si de nombreuses relations ont existé dès le début. L’hypothèse est que ce cycle de luttes correspond à une nouvelle phase du mouvement altermondialiste. Ce qui nécessite de considérer que le mouvement altermondialiste, en tant que mouvement historique et anti-systémique a commencé dès le début du néolibéralisme. Il a déjà connu plusieurs phases : en 1980, dans les pays du Sud contre la dette, l’ajustement structurel, le FMI et la Banque Mondiale ; en 1995, avec les luttes contre la précarité, le chômage et la casse de la protection sociale ; en 2000 avec le processus des forums sociaux mondiaux. Aujourd’hui les nouveaux mouvements marquent une nouvelle phase. Une nouvelle phase n’annule pas les phases précédentes. Chaque nouvelle phase prolonge et renouvelle les formes des phases précédentes. Elle les oblige à se transformer.
Les nouveaux mouvements marquent la transition entre la dernière phase du cycle ouvert par le néolibéralisme et les mouvements anti-systémiques de la phase à venir.
L’épuisement du néolibéralisme, concurremment avec les volontés de dépassement, va déboucher sur une nouvelle phase de la mondialisation capitaliste avec une nouvelle logique, ses contradictions et de nouvelles forces anti-systémiques. C’est dans ce contexte que le mouvement altermondialiste doit se renouveler pour faciliter la jonction entre les forces anti-systémiques du néolibéralisme, toujours dominant, et les nouvelles forces émergentes.
L’affrontement idéologique et les sorties de la crise
C’est dans la bataille des idées que l’affrontement est le plus net. Les forums sociaux mondiaux ont mené cette bataille sur deux plans : celui d’une orientation alternative, celle de l’égalité des droits du local au planétaire, et celui des mesures immédiates à imposer par rapport aux conséquences de la crise sur les conditions de vie des couches populaires.
De nombreuses propositions immédiates qui ont été avancées dans les Forums depuis dix ans. Par exemple : la suppression des paradis fiscaux et juridiques ; la taxe sur les transactions financières ; la séparation des banques de dépôts et des banques d’affaires ; la socialisation du secteur financier ; l’interdiction des marchés financiers dérivés ; les redistributions de revenus ; la protection sociale universelle ; etc. Ces propositions ne sont pas révolutionnaires en elle-même. Elles sont reprises aujourd’hui par des économistes de l’establishement et même par certains gouvernements. Mais ces déclarations ne sont pas suivies d’effet car elles nécessitent une rupture avec le dogme néolibéral et la dictature des marchés financiers. Et ce sont toujours ces forces qui sont dominantes et qui n’accepteront pas, sans affrontements, de renoncer à leurs gigantesques privilèges.
Dans les débats menés par les mouvements pour la préparation de Rio+20 on a vu la confrontation entre les trois sorties possibles de la crise structurelle. Le document de travail préparé par les Nations Unies et les Etats, est centré sur une vision de l’ « économie verte » que les mouvements contestent totalement. Dans cette vision, la sortie de la crise passe par l’élargissement du marché mondial, par le « marché illimité » nécessaire à la croissance. Elle propose d’élargir le marché mondial, qualifié de marché vert, par la financiarisation de la Nature, la marchandisation du vivant et la généralisation des privatisations. Cette démarche est entamée à l’inverse de toute démarche de régulation publique et citoyenne. C’est une extension de la logique néolibérale, celle d’un capitalisme dérégulé qui a conduit à la catastrophe.
Dans cette logique, il s’agit de s’opposer à l’idée que l’accès aux droits est acquis par la gratuité. La Nature produit des services (elle capte le carbone, elle purifie l’eau, etc.) L’affirmation est que ces services sont dégradés parce qu’ils sont gratuits. Pour les améliorer, il faut leur donner un prix, un prix défini par le marché. Il faut les marchandiser et introduire de la propriété. Il s’agit de remplacer le droit de propriété humaine sur la Nature par une propriété privée qui permettrait une bonne gestion de la Nature. Il faudrait laisser cette gestion de la Nature aux grandes entreprises multinationales, financiarisées, qui sauraient la gérer et pallier à ses insuffisances. Une nouvelle offensive est menée pour éliminer toute référence aux droits fondamentaux qui pourrait affaiblir la prééminence des marchés. Cette offensive vise à soumettre les Nations Unies aux pressions des multinationales, à subordonner le droit international au droits des affaires. L’alliance des Etats et des grandes entreprises financières marginalise le multilatéralisme et met en danger le droit international.
La deuxième conception est celle du Green New Deal, défendue par des courants modernistes, notamment par Joseph Stiglitz et Paul Krugman. C’est un réaménagement en profondeur du capitalisme qui inclut une régulation publique et une redistribution des revenus. Elle est peu audible car elle implique un affrontement avec la logique dominante, celle du marché mondial des capitaux, qui refuse les références keynésiennes et qui n’est pas prêt à accepter qu’une quelconque inflation vienne diminuer la revalorisation des profits. La situation nous rappelle que le New Deal adopté en 1933 n’a été appliqué avec succès qu’en 1945, après la deuxième guerre mondiale
La troisième conception est celle des mouvements sociaux et citoyens ; elle a été explicitée dans le processus des forums sociaux mondiaux. Les mouvements sociaux ne sont pas indifférents aux améliorations en termes d’emploi et de pouvoir d’achat que pourrait apporter le Green New Deal. Mais ils constatent l’impossibilité de les concrétiser dans les rapports de forces actuels. Ils considèrent que la croissance productiviste correspondant à un capitalisme, même régulé, n’échappe pas aux limites de l’écosystème planétaire et n’est pas viable.
Les mouvements sociaux préconisent une rupture, celle de la transition sociale, écologique et démocratique. Ils mettent en avant de nouvelles conceptions, de nouvelles manières de produire et de consommer. Citons : les biens communs et les nouvelles formes de propriété, le contrôle de la finance, le buen-vivir et la prospérité sans croissance, la réinvention de la démocratie, les responsabilités communes et différenciées, les services publics fondés sur les droits, etc. Il s’agit de fonder l’organisation des sociétés et du monde sur l’accès aux droits pour tous. Cette rupture est engagée dès aujourd’hui à travers les luttes, car la créativité naît des résistances, et des pratiques concrètes d’émancipation qui, du niveau local au niveau global, préfigurent les alternatives
Les mobilisations et les transformations politiques
L’affrontement idéologique est nécessaire. Surtout si on n’oublie pas la nécessaire bataille pour l’hégémonie culturelle. Mais elle n’est pas suffisante. Deux questions sont posées au processus des forums sociaux et au mouvement altermondialiste : celle des mobilisations et celle des transformations politiques.
Comment mener les mobilisations à la hauteur des enjeux ? Pour le processus des FSM, deux questions se posent. Le processus du FSM permet-il de renforcer la mobilisation des mouvements sur les plans nationaux et sur celui des grands thèmes de luttes (salariales, paysannes, femmes, droits humains, peuples indigènes, écologistes, etc.) ? Le processus des FSM permet-il de faire progresser la mobilisation à l’échelle mondiale par rapport aux pouvoirs financiers et au marché mondial des capitaux, économique et aux multinationales, politiques et aux institutions internationales ? Manifestement, des progrès sont indispensables dans ces domaines et ils nécessitent de nouvelles propositions.
Comment construire les débouchés politiques. Là aussi, la question se pose à deux échelles : celle des perspectives à long terme et celle des opportunités immédiates. Les mouvements qui composent le mouvement altermondialiste mettent l’accent sur la transformation en profondeur, la nécessaire transition, qui est une rupture, sociale, écologique et démocratique. Ils mettent en avant le nécessaire affrontement avec les marchés financiers qui détermine cette transition.
A long terme, il faut bien revenir sur la question du pouvoir. Si on maintient que la question politique passe par la prise du pouvoir d’Etat, par les élections de préférence. Ils sont alors enfermés dans une évolution vers des partis-état avec le risque de se couper des peuples qui se détournent du politique. Il faut aussi se poser la question de la nature contradictoire de l’Etat, instrument de la domination de la bourgeoisie et de sa reproduction, mais dans le même temps instrument de l’intérêt général et de la régulation publique et citoyenne. Il s’agit donc de définir les enjeux de la nouvelle révolution : la définition des nouveaux rapports sociaux, la réinvention de la démocratie et la nouvelle phase de la décolonisation.
Dans l’immédiat, le pouvoir politique se définit en situation. C’est dans chaque pays, au niveau national, par rapport aux Etats, que les mouvements doivent définir, en fonction des situations, le rapport aux partis politiques et aux instances politiques. De ce point de vue les mouvements, tout en gardant leur sens critique, ont la possibilité de juger de l’intérêt de certains régimes et de peser sur leur évolution. Au niveau mondial, le mouvement altermondialiste définit son action dans la bataille idéologique, dans la bataille des idées, pour le droit international. De grandes possibilités d’action existent pour les mouvements, notamment au niveau local et à l’échelle des grandes régions. L’autonomie des mouvements, qui n’exclut pas les engagements directs en situation, reste essentielle. Les mouvements participent à la séparation des pouvoirs nécessaire au respect des libertés individuelles et collectives qui définit une démocratie. L’enjeu est dans la réinvention du rapport entre pouvoir et politique.
Entre la question de l’urgence, celle de la dictature du réalisme, et celle de la transformation structurelle, les mouvements sont confrontés à la nécessité de définir une nouvelle pensée stratégique. D’autant que les mouvements sont confrontés à la question très difficile des nouvelles stratégies militaires, celle de la guerre sans fin et de la déstabilisation systématique.
La situation en Europe
Les questions ont été très nombreuses et les débats très vifs sur la situation en Europe. Surtout dans les discussions avec les syndicats, les responsables politiques et les journalistes des différents pays. C’est pourquoi nous développons ici quelques réflexions. Trois questions sont revenues systématiquement : est-ce que la crise européenne est un tournant dans la crise globale ? Que peut-on attendre des résultats électoraux de la gauche européenne, notamment en Grèce et en France ? Comment analyser les succès de l’extrême droite européenne ?
L’Europe est un des fronts de la crise globale. Les contradictions s’exacerbent. En ce sens ont peut parler d’un des maillons faibles par rapport à l’offensive des marchés financiers. Cet affrontement a pris un tour aigué en Europe où se combinent particulièrement la crise économique et la crise géopolitique et où se joue le maintien de la suprématie du marché mondial des capitaux.
La logique de la crise telle qu’elle est gérée par les forces dominantes est très claire. Les inégalités sociales, le chômage, la précarisation ont fait baisser la consommation populaire et ouvert une crise de « surproduction ». Le recours au surendettement a trouvé ses limites ; par l’extension des marchés financiers dérivés, il a contaminé tous les marchés de valeurs. L’explosion des « subprimes » a marqué le passage de la dette des ménages à la dette des entreprises bancaires. Le sauvetage des banques par les Etats a ouvert la crise des dettes publiques. La réduction des déficits par les plans d’austérité est supposée permettre une solution à cette crise sans remettre en cause les profits et en maintenant le contrôle par le marché mondial des capitaux et les privilèges des actionnaires.
Les résistances populaires s’y opposent. Les dernières élections en Europe montrent l’exaspération des peuples par rapport aux politiques d’austérité. La victoire de François Hollande en France, c’est d’abord la défaite de Nicolas Sarkozy. Les cinq années de casse sociale ont accru le mécontentement général. La campagne électorale a été marquée par un alignement de la droite sur les thèses de l’extrême droite (migrations, étrangers, islamophobie) autour des thèses racistes et xénophobes.
On ne peut pas parler d’un tournant à gauche général en Europe, mais on peut affirmer que les contradictions sont de plus en plus fortes. La légitimité des politiques d’austérité est remise en cause et la montée des inégalités est de plus en plus ressentie comme insupportable. L’imposition des plans d’austérité remet en cause la légitimité de l’Europe. La spirale de l’endettement est trop visible : endetter les Etats pour sauver les banques et puis faire payer les peuples, surtout les pauvres et les classes moyennes, est perçu comme profondément injuste. L’alignement sur la politique, de rigueur budgétaire imposée, est de moins en moins accepté.
Par rapport à cette exaspération, il y a plusieurs réponses. La position de la social-démocratie affirme la nécessité d’une politique de croissance par rapport à l’austérité. Elle est reprise par plusieurs gouvernements. Elle rencontre une inquiétude d’une partie des classes dirigeantes par rapport aux dangers des mobilisations populaires contre l’austérité. Ces courants sont tentés par des politiques keynésiennes de relance de la demande par des dépenses publiques et par une acceptation d’une inflation de 5 à 6% pour faciliter la gestion de la dette.
A l’échelle d’un seul pays, c’est difficile ; à l’échelle de l’Europe c’est possible. D’autant qu’aux Etats-Unis, certains courants seraient d’accord pour aller dans ce sens. C’est ce que préconisent des économistes comme Paul Krugman ou Joseph Stiglitz. Cette proposition ne remet certes pas en cause la logique du capitalisme. D’autant qu’elle ne répond pas aux nouvelles contradictions nées de la croissance productiviste et des limites de l’écosystème. Elle représente pour certains une voie possible à court terme. Cette orientation se heurte à deux difficultés. Il faut résoudre les contradictions entre les gouvernements et notamment par rapport au gouvernement allemand. Il faut que les gouvernements acceptent l’affrontement avec les marchés financiers pour imposer cette solution. Pour l’instant aucun gouvernement social démocrate ne s’y prépare.
La prise de conscience de plusieurs mouvements, et notamment d’une partie du mouvement syndical, est que la situation n’est plus tenable. Leurs analyses les amènent à remettre en cause la logique du néolibéralisme et même celle du capitalisme. Cette radicalité se retrouve dans plusieurs courants politiques en Europe. Ils expriment des positions qui ont mûri et qui ont été mis en avant par des mouvements avancés. Il est intéressant de voir comment se définit le programme de la gauche radicale à partir de plusieurs cercles, notamment ATTAC. On peut pour l’illustrer citer le programme de Syrisa en Grèce. Au plus fort de la crise grecque, la gauche radicale n’a pas mis en avant la sortie de l’Euro. Elle a affirmé que c’était à l’Europe, et non à la Grèce seule, de résoudre sa crise. Dans le programme en dix points mis en avant par la gauche radicale grecque, plusieurs points qui relèvent de la réflexion de la gauche radicale européenne et qui finiront par s’imposer. Notamment : le refus de la solution par l’austérité pour les seules couches populaires ; la remise en cause de la partie illégitime des dettes ; la révision du statut de la Banque Centrale Europénne ; la remise en cause de la troika (UE, FMI, BCE) et de ses politiques suicidaires, le refus de remettre en cause les droits sociaux fondamentaux ; l’audit et le contrôle du système bancaire, etc.
Pour comprendre la montée de l’extrême droite en Europe, il faut analyser plus en profondeur la situation de l’Europe. Le tournant néolibéral de l’Europe au début des années 80 a cassé la dynamique européenne. La compétitivité et le libre échange l’ont emporté sur la solidarité et la coopération. L’élargissement à 27 après la chute du mur de Berlin a marginalisé les forces progressistes. Alors que l’adhésion de l’Espagne, du Portugal er de la Grèce avait été accompagnée d’un programme très conséquent pour unifier les normes sociales vers le haut, le dernier élargissement n’a donné lieu à aucun effort et a imposé des conditions de concurrence rabaissant toutes les normes sociales. L’Europe a été un espace de dumping social, environnemental et fiscal.
La crise de 2008 a remis en cause la place géopolitique de l’Europe. A la crise sociale et au chômage s’est ajoutée une crise symbolique. Comment définir son identité quand on sait qu’on ne sera plus au centre du monde ? Par le refus de voir que l’Europe reste très riche mais que ce sont les inégalités qui augmentent. Par la recherche de boucs émissaires. Par la nostalgie et la glorification du passé, y compris colonial. Par le racisme et la xénophobie. D’autant que les forces d’extrême droite ont évolué vers un eurofascisme avec des situations différentes. En Italie, l’alliance entre les forces de droite et d’extrême droite s’appuie sur les insatisfactions régionales, sur les insatisfactions des classes moyennes prolétarisées et sur les couches populaires précarisées. En Hongrie et dans les pays de l’ancien « Est », l’effondrement du soviétisme rend difficile la référence au socialisme et à la gauche.
L’extrême droite utilise tous les arguments. L’évolution du système oligarchique a rendu la corruption insupportable. La fusion entre les élites politiques et les élites financières a accru la méfiance par rapport à la classe politique. Cette situation alimente le discours anti-establishement de l’extrême droite. Contrairement à beaucoup d’affirmations, le premier parti ouvrier de France n’est pas le FN, c’est l’abstention (31%). Pour ceux qui votent, les ouvriers se répartissent à peu près également entre la droite et la gauche, et ils participent comme les autres catégories à une évolution de la droite vers l’extrême droite. Le vote ouvrier n’est pas seulement sociologique. S’il y a eu une sur-représentation des partis de gauche et communiste dans les votes ouvriers, elle n’a jamais dépassé 20% et il y a eu toujours beaucoup d’ouvriers qui ont voté à droite. C’est ce que Gramsci expliquait à partir de l’idée de l’hégémonie culturelle de la bourgeoisie.
Nous sommes dans une situation analogue à celle des années trente, quand coexistaient trois issues possibles de la crise : le fascisme et les guerres ; la rupture avec l’impact de la révolution de 1917 et des luttes anticoloniales ; un projet de réaménagement interne du capitalisme avec le New-Deal.
Deuxième partie :
Quelques réflexions sur l’Amérique Latine
Argentine
A Buenos Aires, nous avons été reçus par ATTAC et par la Fundacion de Investgaciones Sociales y Politicas. Nous avons rencontré de nombreux mouvements engagés dans le processus des Forums Sociaux Mondiaux et notre éditeur Capital Intellectual/ Le Monde Diplomatique. Nous avons eu des séances de travail avec le secrétariat national du syndicat CTA, le CLACSO, GEAL et les mouvements engagés dans l’ALBA, Jubileo Sur et le SERPAJ, le revue Crisis, etc.
Les discussions, dans les réunions de débat public et dans les séances de travail ont porté sur la situation en Argentine et en Amérique Latine, la crise en Europe, le processus des forums sociaux, la stratégie altermondialiste.
L’Argentine a connu une période de très forte croissance qui a suivie sa réaction vigoureuse à la situation qu’elle connaissait alors. En décembre 2011, en rupyutre avec la doxa néolibérale et les directives du FMI, le gouvernement décidait unilatéralement d’un moratoire record de 90 milliards de dollars, d’une dévaluation massive du peso et d’un décrochage par rapport au dollar. Il réussissait à négocier une restructuration de la dette, avec une réduction massive de 75% des titres pour 93% du montant total. Il entamait un bras de fer avec le FMI dont il obtenait le maintien des prêts sans conditionnalité politique. L’activité économique s’appuyait alors sur la relance des exportations et sur l’envolée des prix agricoles (soja et viande)
La situation en Argentine est critique. Une nouvelle crise est annoncée[1]. Le taux de croissance qui a été de 8% par an pendant les dernières années serait divisé par deux et approcherait 5%, ce qui par rapport à d’autres régions du monde n’est pas si mal. Plus grave, l’inflation serait de moins en moins maîtrisée, officiellement de 9%, elle flirterait avec 20%. Elle relance une fuite des capitaux. Le déficit commercial, énergétique et industriel, s’est accru, aet rend plus difficile l’accès aux marchés financiers où l’Argentine est toujours soumise aux poursuites engagées par le reliquat des dettes dues à des fonds de pension et au Club de Paris.
En réponse à ces difficultés, le gouvernement confirme l’orientation de 2001. Il a repris le contrôle de la société d’hydrocarbures, YPF, et en a exproprié le groupe espagnol REPSOL[2]. Il avait déjà renationalisé Aerolinas Argentinas. Cette nationalisation est la plus importante dans le monde depuis dix ans. Le gouvernement reproche à REPSOL d’être responsable du déficit énergétique de 10 milliards de dollars en n’ayant pas investi en Argentine. REPSOL préférai investir dans d’autres pays, mettant en avant le contrôle des prix en Argentine, tout en distribuant des dividendes à ses actionnaires.
Le gouvernement argentin a pris de nouvelles mesures protectionnistes et renforcé le contrôle des changes. Il a limité les exportations avec la formule « pour chaque dollar qui sort, il faut un dollar qui rentre ». Il avait instauré des taxes à l’exportation, jusqu’à 35% pour le soja, en affrontant les secteurs agro-exportateurs. Ces taxes assuraient un quart des recettes budgétaires, permettant à l’Etat de mettre en place une certaine redistribution, à travers des programmes sociaux, et de réduire le taux de pauvreté qui avoisinait 50% et a été divisé de plus de moitié.
La discussion sur la politique argentine de 2001 a été exacerbée par la crise européenne et notamment par la situation grecque. L’exemple argentin est-il pertinent pour la Grèce ? Le refus des diktats néolibéraux est-il possible. L’ancien ministre de l’économie argentin en 2002, Roberto Lavagna, le pense[3]. Il indique que le préalable est le refus des diktats néolibéraux. La gauche radicale grecque a proposé une voie analogue tout en précisant qu’elle ne faisait pas le choix de sortir volontairement de l’Euro. Devant le risque de voir la réponse argentine faire école, de nombreuses réactions remettent en cause sa logique. Le Monde titre ainsi : le miracle argentin (de 2001) était en trompe l’œil[4]. Il s’agit donc d’un exemple qu’on appelle à ne pas suivre. Négligeant simplement que les difficultés actuelles ne sauraient faire oublier la décennie de redressement.
En Argentine, la discussion porte moins sur le sursaut de 2001 que sur l’appréciation de la politique actuelle. Le soutien de l’opinion est réel par rapport au rejet du néolibéralisme. Il reste à apprécier la nature de la politique actuelle. Elle est post-néolibérale, elle n’est pas pour autant anticapitaliste. Si les mouvements peuvent négocier des contreparties, ils ne se font pas d’illusions sur la transformation en profondeur. Les nationalisations sont considérées comme nécessaires et positives. Pour autant, les entreprises d’Etat ont laissé trop de souvenir de bureaucratie et de corruption pour être un modèle de dépassement. On est au cœur du débat stratégique : comment, d’une part, faire face à l’urgence par rapport au système international et à la logique néolibérale et, d’autre part, inventer de nouveaux chemins pour le dépassement du capitalisme
Dans l’ensemble, les mouvements sociaux et l’opinion soutiennent le gouvernement quand il prend ses distances avec le néolibéralisme. Sans ce soutien, une telle politique serait inenvisageable. Cette politique a une conséquence qui est fortement ressentie, celle de la fragmentation du mouvement social. On la retrouve sur le rapport au gouvernement qui partage le mouvement syndical. On la retrouve dans les débats sur les formes de dépassement du capitalisme et notamment sur les entreprises étatiques
Les mouvements sociaux argentins sont très vigoureux et très divers. Les formes de résistance sont très nombreuses, contre les multinationales[5], contre les agro-exportateurs. Il y a eu aussi la formidable inventivité du mouvement social argentin et des tentatives de contrôle et d’autogestion des entreprises[6]. Il faut aussi noter la vitalité du mouvement associatif. Le rapport au politique des nombreuses organisations politiques se définit moins par rapport aux mouvements que par rapport à l’Etat et aux politiques étatiques.
Le rapport au processus des forums sociaux est important et visible dans les associations, dans une large partie du mouvement syndical et dans les autres mouvements sociaux, dans les universités et les mouvements étudiants.
[1] Alternatives internationales Argentine : la crise est de retour Gabriel Hassan ; n°315, juillet 2012
[2] La expropriacion de REPSOL-YPF, realidad, limites y perspectivas, Marcelo Nowerstern, abril 2012 CALPA (Comite de apoyo a las luchas del pueblo argentino)
[3] «Nous avons sauvé les gens plutôt que les banques», Libération, février 2012, L'ancien ministre de l'Economie argentin, Roberto Lavagna, a sorti son pays de la crise en 2002, en se passant des services du FMI. Il préconise la même solution pour la Grèce. http://www.liberation.fr/economie/01012390907-nous-avons-sauve-les-gens-plutot-que-les-banques
[4] Le miracle argentin était en trompe-l'œil, Le Monde du 25.06.2012, par Claire Gatinois et Christine Legrand (à Buenos-Aires)
[5] Quand les multinationales minières recolonisent l’Argentine, Carlos Ruiz, février 2012 http://www.bastamag.net/article2139.html
[6] Sensibilités en conflit : Travail, protestation et expressivité dans une expérience de récupération d’entreprise en Argentine ; Adrián Scribano, Pedro Lisdero, Baptiste Bloch ; transmis par Maxime Combes mars 2012
