Gus Massiah – Boycott, Désinvestissement, Sanction…
La lutte contre l’apartheid
Quelques leçons de la lutte contre l’apartheid en Afrique du Sud
Gustave Massiah
18-03- 2021
Depuis que le mouvement altermondialiste intervient sous la forme des Forums Sociaux Mondiaux, la solidarité avec le peuple palestinien y est extrêmement présente. Dès le premier FSM, à Porto Alegre en 2001, comme dans les Forums suivants, ce sont des délégations palestiniennes qui ont ouvert le défilé marquant le début du Forum, ces délégations participant aussi aux discussions. Le soutien au peuple Palestinien a été très présent dans l’ensemble des Forums et l’on peut espérer que cela a un peu contribué à faire avancer la lutte du peuple palestinien dans la mesure où cette lutte se situe dans la durée.
Je vous propose de réfléchir aux leçons que l’on peut tirer de la lutte contre l’apartheid en Afrique du Sud pour essayer d’en tirer un enseignement qui pourrait nous être utile dans le contexte actuel de soutien à la lutte du peuple palestinien, en partant des problèmes actuels et en faisant référence à ce qu’a été le mouvement de lutte contre l’apartheid.
La lutte contre l’apartheid a été difficile et longue et le mouvement de soutien aussi. Nous savons que la lutte du peuple palestinien qui dure depuis déjà 60 ans, bien qu’il y ait urgence, se situe elle aussi dans la durée.
Sans revenir sur l’histoire de la lutte contre l’apartheid, déjà évoquée, on peut dire qu’en France, la lutte contre l’apartheid a été marquée par deux moments importants : la campagne anti-Outspan de boycott des oranges, qui a été lancée par des agriculteurs d’Afrique du Sud et, dans un deuxième temps, le mouvement international anti-apartheid qui a été une alliance politique entre des partis, sous différentes formes, et qui a contribué à l’isolement du régime de l’apartheid. Un mouvement international a toujours des spécificités nationales et locales. Aujourd’hui, ce mouvement international c’est d’abord un mouvement de soutien au peuple palestinien et à ses luttes.
Le mouvement anti-apartheid s’est développé à partir du moment où le peuple sud-africain a mené ses luttes et s’est doté notamment, de formes d’organisations lui permettant de mener ces luttes. Pendant toute cette période, une question importante a été de savoir comment soutenir le peuple sud-africain dans son ensemble. Car le mouvement de soutien avait comme préoccupation principale de ne rien faire qui puisse affaiblir l’unité du peuple sud-africain ou l’unité des forces de résistance. Cette notion est aussi d’actualité.
L’ANC, qui a été, presque tout le temps, la forme d’organisation politique dominante, était constituée de différents courants. Ensuite, il y a eu la création du PAC, du mouvement de la conscience noire… Il n’y a pas eu une unité continuelle et complète de la résistance.
Mais le mouvement de soutien a toujours eu comme règle de soutenir les forces qui allaient dans le sens de l’unité de la résistance. De temps en temps il ne l’a pas fait et il s’en est trouvé affaibli.
Pour nous aujourd’hui, il est important de ne jamais oublier que la campagne que l’on lance est un mouvement de soutien aux luttes et aux formes de résistance que se donne le peuple palestinien.
Ce mouvement anti-apartheid avait 3 objectifs
- la bataille des idées : déligitimer le régime de l’apartheid
- la bataille géopolitique : isoler le régime de l’apartheid
- une bataille de type économique : aiguiser les contradictions en Afrique du Sud même et aiguiser les contradictions par rapport au soutien à l’Afrique du Sud
Ces trois éléments étaient continuellement présents.
Comment la question se pose-t-elle aujourd’hui ?
- la bataille des idées : c’est la liaison entre colonisation/occupation/apartheid.
La colonisation c’est un élément très important parce qu’on pourrait penser que la colonisation est une forme dépassée puisqu’il y a eu la décolonisation… Mai, d’une certaine manière, ce n’est pas le cas pour 2 raisons : la décolonisation n’est pas achevée et la Palestine en est l’exemple le plus emblématique. De plus, la lutte des Palestiniens n’est pas une lutte d’arrière garde car la décolonisation est aussi un élément fondamental de l’organisation des sociétés aujourd’hui. On le voit bien avec la remontée de ce que cherchent certains courants politiques de relégitimer la colonisation et, de reconstruire des rapports de types coloniaux dans nos sociétés.
La lutte pour la décolonisation est une lutte actuelle et importante, pas seulement en Palestine, mais y compris dans nos sociétés. Nous le voyons dans la question des banlieues et dans des formes de discrimination de type coloniale.
L’occupation montre l’importance du problème militaire dans la lutte politique.
Et l’occupation en Palestine, c’est aussi l’expérimentation d’une nouvelle stratégie militaire qui est la stratégie de la guerre du fort au faible. C’est une des formes de l’ensemble des stratégies de domination aujourd’hui qui passe par l’idée de l’écrasement du faible. D’une certaine manière, Israël est à l’avant garde de nouvelles formes, pas seulement d’occupation mais aussi de domination et de définition de stratégie militaire. De ce point de vue-là il y a une dimension tout à fait d’actualité de cette lutte.
L’apartheid : pour tous ceux qui luttaient contre l’apartheid et pas seulement pour les Sud-africains, c’était la lutte contre une forme achevée de racisme. Cette question qui est tout à fait d’actualité, a pris de nouveaux développements à travers l’ensemble des mythes de déstabilisation des conflits internes, ou guerres civiles, qui a été clair dans le démantèlement de l’ex Yougoslavie, avec l’idée de la purification ethnique qui est la mise en application de la doctrine de l’apartheid, celle du développement séparé et du transfert des populations.
C’est aussi la question qui a été mise en avant dans les banlieues avec l’idée de la ségrégation spatiale, de la purification sociale. La question de l’apartheid conduit non seulement à la purification ethnique mais aussi à l’idée de la purification sociale. Et les nouvelles formes d’urbanisation organisent les villes autour de cette idée de quartiers séparés, comme c’est le cas à Atlanta où la ville est construite sur une logique d’apartheid.
Au plan international, on retrouve cette idée d’inégalité raciale et sociale dans la construction d’un système d’apartheid. au niveau de la planète. C’est le « global partheid » qui décrit le monde comme un système d’inégalités sociales et raciales mis en place au niveau mondial par une minorité qui contrôle l’accès aux soins, à l’éducation, aux richesses etc…
Nous sommes, au niveau de la planète et de la mondialisation, dans la construction d’un système d’apartheid.
Voici pourquoi, toujours au niveau de la bataille des idées, il est très important de mettre en avant la lutte contre cette forme d’apartheid et la forme qu’elle prend en Palestine, comme le point le plus avancé de la combinaison de ces discriminations. Cela met en avant, le fait que l’apartheid n’est pas seulement la forme achevée du racisme, c’est la forme anticipée des discriminations. C’est l’organisation et la place des discriminations dans le monde que nous avons aujourd’hui.
On se rend compte que ces 30 dernières années, toute l’organisation du monde, dans un contexte d’idéologie libérale, donne aux discriminations une place très importante, car toute l’organisation du monde se construit sur la légitimation des inégalités et la lutte contre l’idée d’égalité. Aujourd’hui nous sommes dans un monde où ce sont les discriminations qui construisent les inégalités et donc, si on veut lutter contre les inégalités, il faut commencer par lutter contre les discriminations.
Cette idée de la lutte contre les inégalités et de la revendication de la valeur de l’égalité est très importante. D’ailleurs c’est là qu’on retrouve une filiation avec l’apartheid d’Afrique du Sud, car une des justifications principales de l’apartheid d’Afrique du Sud c’était la lutte contre le communisme. Et aujourd’hui, lorsque vous discutez avec les gens, ils vous disent que tous ceux qui luttent réellement pour l’égalité ce sont les communistes, car pour beaucoup de gens c’est le fondement du communisme.
Hier, un directeur de Banque a expliqué qu’il fallait justifier l’inégalité car c’est ce qui permet de produire et de redistribuer des richesses…. Cela me rappelle un dessin de Siné où 2 personnes très bien habillées portent une pancarte où l’on peut lire « nous luttons pour une monde plus injuste »
- La bataille géopolitique : il s’agit d’isoler. Çà pose une question importante et compliquée : il faut isoler de la communauté internationale, mais la communauté internationale n’existe pas. Il existe, par contre, des solidarités entre les peuples. Et puis c’est compliqué, parce qu’il existe à la fois des peuples, des nations, des états. La charte des Nations unies commence par « nous les peuples… ». Ca s’appelle les Nations unies et c’est en fait un regroupement d’états.
Il peut y avoir des solidarités entre les états, mais en général elles ne sont pas tout à fait compatibles avec la solidarité entre les peuples.
La communauté internationale quand elle s’exprime, quand elle prend une position, c’est une communauté d’états. Comment faire pression sur une communauté d’états ? De deux manières : d’une part en jouant des contradictions entre les intérêts des états, d’autre part, en ayant recours à l’opinion publique mondiale. Là, il y a un élément très important : jusque-là, on pensait que l’opinion publique mondiale, construite par les médias – mais pas seulement – c’était l’opinion publique mondiale des pays occidentaux, et chaque fois que dans des négociations internationales, des pays du Sud disaient « on peut faire cela… » , les pays du Nord disaient : « on ne peut pas parce que notre opinion publique ne voudra pas ».. Mais depuis quelque temps, un certain nombre de pays du Sud ont dit : « nous aussi nous avons notre opinion publique » Donc, l’opinion publique mondiale ce n’est pas seulement l’opinion publique occidentale comme on voulait nous le faire penser. Comme nous le croyons encore nous-mêmes dans nos campagnes quand nous pensons que nous avons gagné une victoire si le New York Times parle de nous…
Et d’ailleurs, la décolonisation s’est construite sur l’opinion publique mondiale.
Sur quoi peut jouer cette opinion publique mondiale ? sur les instances des Nations unies à travers lesquelles il y a des contradictions, entre, par exemple, la Commission des Droits de l’Homme, l’Assemblée générale, le Conseil de sécurité, les instances régionales.
Pourquoi les Nations unies, malgré toutes les déceptions qu’elles produisent sont-elles importantes ? Parce que c’est la seule instance fondée sur le droit international. Mais c’est une bataille d’idées et pas vraiment une bataille politique car le droit international ne conduit pas automatiquement à des sanctions. C’est donc en jouant sur les contradictions entre les états qu’on peut arriver à obtenir que le droit international se traduise par des sanctions.
Aiguiser les contradictions : Les campagnes de boycott sont directement liées à la question des sanctions : comment obtenir des sanctions ?
Ce qui s’est passé pour l’Afrique du Sud, est une très bonne leçon parce que l’ensemble des mouvements et l’opinion publique mondiale avaient fini par obtenir qu’un certain nombre de pays mettent en œuvre des formes de sanctions par rapport à l’Afrique du Sud qui avaient été détournées parce que les sanctions ne portaient pas sur les ventes d’armes, mais qui avaient contribué à isoler le gouvernement sud-africain.
Cette question des sanctions est importante car cette confrontation frontale ne permet pas de gagner tout seul mais d’aiguiser les contradictions dans les pays, par exemple en Israël et entre Israël et ses alliés. C’est ce qui s’est passé pour l’Afrique du Sud. Concernant le boycott, le mouvement syndical avait obtenu une division en Afrique du Sud, entre les différents groupes d’entreprises capitalistes présents dans ce pays, notamment entre le capital étatique public qui était arque bouté sur l’apartheid et le capital anglo-saxon qui était plus ouvert sur le capital international et, au bout de quelque temps, les batailles avaient notamment réussi à obtenir qu’une partie du capital international se prononce contre l’idée d’apartheid. Là il y a eu une rupture très forte qui a affaibli la position gouvernementale. Cela s’est fait à partir de batailles syndicales et le relais dans les opinions publiques.
C’est important de savoir comment on peut arriver à aiguiser les contradictions entre les entreprises, entre les entreprises et les états, entre les entreprises et les collectivités locales, lesquelles n’avaient pas à l’époque l’autonomie et l’importance qu’elles ont aujourd’hui.
La bataille contre Frèche met en avant cette idée du rapport entre les forces économiques et les forces territoriales, et c’est une des formes nouvelles des campagnes de boycott.
Notre campagne de boycott et désinvestissement doit s’orienter vers une prise de position des collectivités territoriales : municipalités, départements, régions etc…. Pour la demande et pour la mise en œuvre de sanctions.
Finalement, nos mouvements sont des mouvements de soutien mais ils comportent aussi nos propres mouvements et objectifs. Là aussi, dans la conception de la solidarité internationale, il y a des changements.
Au moment de la lutte contre l’apartheid en Afrique du Sud, la solidarité internationale, c’était l’internationalisme, c’est à dire la cohérence qu’il y avait dans le fait de soutenir des partis et le mouvement anti-apartheid ; c’était un cartel fondé sur une union politique entre des partis, des syndicats et des associations.
Aujourd’hui, les formes de soutien ont changé, car l’idée même de la solidarité internationale a changé sur un point que nous voyons bien au niveau du mouvement altermondialiste et de sa diversité. Contrairement à la période précédente, la lutte ne s’organise pas à partir de la différenciation entre des contradictions principales et des contradictions secondaires ; toutes les formes de résistance contre les dominations et les oppressions sont légitimes et doivent s’organiser entre elles et on ne peut pas définir à priori de priorité entre elles. C’est à dire que la lutte pour soutenir le peuple palestinien n’est pas secondaire pour nous, par rapport au problème géopolitique, par rapport à la guerre, par rapport à la lutte contre le libéralisme.
Pour nous, la solidarité internationale c’est la dimension internationale de la solidarité. Cela semble une évidence mais cela ne l’est pas. La solidarité ça n’est pas exotique, ça n’est pas un plus, c’est la continuité avec les actions de solidarité. Donc nous devons arriver à engager dans la campagne de boycott l’ensemble des mouvements de solidarité, là où ils sont, locaux ou nationaux, en leur montrant la continuité entre les formes d’oppression en Palestine et les formes de discrimination chez nous.
Et cela se fait à travers la question des discriminations. Et les formes de ce soutien sont aussi très importantes. La campagne Anti-Outspan était horizontale, c’est à dire qu’elle engageait beaucoup de mouvements. Il y avait des mouvements qui se battaient pour des raisons idéologiques et pas politiques. Il y avait par exemple des mouvements catholiques qui étaient pour demander que les actionnaires des entreprises interviennent contre l’apartheid.
Aujourd’hui il y a des nouvelles formes de lutte dont il faut tenir compte. Par exemple, RESF, est un mouvement qui met en avant la solidarité de proximité.
La campagne sur La Poste aussi a montré qu’il était possible de trouver d’autres formes d’expression. Il y a eu aussi la campagne menée par les mouvements écologistes et les mouvements de consommateurs, quand Shell a refusé de retirer sa plate-forme en mer du Nord. Il y a eu un boycott rapide et efficace. En moins de trois mois, les mouvements ont gagné, ils ont fait plier Shell. On voit qu’il y a des nouvelles formes de boycott sur lesquelles il faut réfléchir.
La question de la Palestine est de plus en plus présente dans la Semaine de la Solidarité Internationale, qui se tient en novembre, avec plus de 5000 initiatives locales, ce qui donne un champ extraordinaire aux campagnes, avec des regroupements de mouvements de plus en plus larges.
Si nous voulons soutenir la lutte du peuple palestinien, c’est parce que c’est notre lutte aussi, c’est notre engagement aussi.
Vous me permettrez de conclure en citant Aimé Césaire :
« la colonisation avilit le colonisateur. Nous sentons monter la barbarie dans notre civilisation ».
Effectivement, nous sentons monter la barbarie dans notre civilisation, et cela nous ne pouvons l’accepter.
Transcription de l’enregistrement par Danielle Eldin.
