ATTAC
La stratégie du mouvement altermondialiste
Entretien avec Daniel Rallet
Gustave Massiah
26-06-2009
Pensez-vous que que les initiatives prises dans la cadre du G20 ou par les gouvernements du Nord sont susceptibles d’apporter une nouvelle régulation du capitalisme ?
Pour le moment, on ne peut que constater que le G20 de Londres, en début d'année, a été à la hauteur des désillusions prévues. Plusieurs de ses déclarations ne manquaient pas d’intérêt dans la mesure où elles semblaient à l’opposé des principes des politiques des années passées, en soutenant désormais le principe d'une régulation publique (sans en définir la substance néanmoins). Mais pour l’instant, force est d'observer que les dirigeants se fondent sur l'idée que la crise se calmera en 2010, et qu'il suffit simplement de colmater les brèches pour que tout reparte par la suite sans qu'il soit besoin de remettre profondément en cause la régulation par le marché... D'ailleurs, les réponses concrètes issues de Londres sont restées d'une faiblesse insigne, quand il ne s'est pas agi de soutenir les banques sans conditions... L'analyse qu'on peut faire alors est que les discussions engagées par les gouvernements du Nord ne pourront déboucher sur une nouvelle régulation du capitalisme que dans certaines conditions : si la crise s'accroît, d'une part ; et si, d'autre part, les "réformateurs" (autour de la Commission Stiglitz, soutenue par le président de l'Assemblée générale des Nations-Unies) parviennent à s'imposer davantage, ce qui n'est pas simple. Pour ceux-ci, la question essentielle porte sur l'attitude des néolibéraux à leur égard, et sur leur capacité à s'appuyer sur le mouvement altermondialiste et syndical porteur de propositions de rupture avec le modèle du capitalisme financier dérégulé.
On entend peu la voix des pays du Sud dans nos médias. Comment se positionnent-ils aujourd’hui ?
Les pays émergents membres du G20 indiquaient, à juste titre, qu’ils n'étaient pas responsables de la crise et que les pays du G8 devaient assumer les mesures nécessaires. Ils étaient surtout soucieux que ces mesures ne viennent pas assécher leurs économies, et pour cela ont avancé quelques propositions d'évolution. La Russie et la Chine ont avec raison poussé en faveur de l'établissement d'une monnaie mondiale, à travers les Droits de tirage spéciaux, à la fois pour répondre aux besoins de financements rendus nécessaires par la récession et pour sortir d'un système international toujours marqué par la suprématie du dollar. Le Brésil continue de revendiquer l'accès aux marchés du nord pour ses produits d'exportation, en dénonçant le dumping des pays du Nord. D'une manière générale, les pays émergents tentent d'obtenir un rééquilibrage en leur faveur de la gouvernance des institutions financières, comme le FMI. Pour le moment, leur réussite n'est pas vraiment au rendez-vous, les pays du Nord, Etats-Unis en tête, leur ayant fait le moins possible de concessions.
Les autres pays du Sud restent totalement marginalisés dans la décision, alors qu'ils subissent la dictature des marchés financiers et les conséquences de la crise financière. D'où l'intérêt de défendre l'assemblée générale des Nations-Unies, dite G192, où ils peuvent faire entendre leur voix.
Vous identifiez trois pôles différents dans le débat sur les issues stratégiques à la crise globale. Pourriez-vous les définir ?
Il y a un premier pôle organisé autour des instances les plus ouvertes des Nations unies. Il s’agit d’abord de l’Assemblée générale des Nations unies, le « G192 » comme le désigne son président Miguel d’Escotto. Elle a confié à la commission d’experts présidée par Joseph Stiglitz, un travail de propositions qui doivent être discutées dans la perspective de la session annuelle de l’Assemblée en septembre 2009, préparée par une Conférence des Nations unies qui a lieu en ce moment même.
Le deuxième pôle est celui du mouvement syndical international qui occupe une place centrale dans les mobilisations sociales et citoyennes contre les effets néfastes de la crise.
Le troisième regroupe ceux qui considèrent que la régulation n’est pas la réponse. Il est porté par les mouvements sociaux et citoyens, associations, syndicats et réseaux dont plus de 300 ont signé au Forum Social Mondial des propositions que l’on trouvera dans la Déclaration de Belem du 1er février 2009. Il est aussi porté par plusieurs mouvements qui ont exprimé également à Belem des positions sur plusieurs questions, notamment l’Assemblée des mouvements sociaux, la déclaration des peuples indigènes, la déclaration des femmes, celle pour les droits des migrants, et de nombreux autres textes.
L'intérêt d'identifier ces trois pôles est que chacun a été producteur, dans les derniers mois, de textes et documents de positionnement qui marquent l'espace d'un débat international. C'est pourquoi nous avons dans notre texte pointé chacun de ces documents en indiquant où les trouver.
Quelle stratégie préconisez-vous pour les composantes du mouvement altermondialiste ? Voyez-vous une contradiction entre des objectifs de court terme autour d’une nouvelle régulation et le projet de dépasser la mondialisation capitaliste ?
Nous proposons de partir du mouvement syndical international et des mouvements signataires des déclarations de Bélèm, qui constituent à nos yeux le mouvement altermondialiste. Nous disons à partir de là que la session de l'Assemblée générale des Nations unies de septembre peut être l’occasion d’enrichir le débat international sur les orientations stratégiques pour répondre à la crise globale de la mondialisation capitaliste et de populariser les approches et les propositions des différentes composantes du mouvement altermondialiste. Il s'agit d'essayer de penser en même temps les différents niveaux et temps d'intervention. Le mouvement altermondialiste, à travers ses différentes composantes, peut en effet prendre en compte les différents horizons de la crise globale de la mondialisation capitaliste et préciser l’articulation de ses réponses, à partir des résistances sociales, populaires et citoyennes aux politiques dominantes de réponse à la crise. A court terme, dans le débat international, il s'agit de privilégier le système des Nations unies en portant le débat à partir des propositions soumises à l’Assemblée générale par les réformateurs de la Commission Stiglitz, de l’OIT et de la CNUCED. Ensuite, le soutien et la discussion, à court et moyen terme, des recommandations du mouvement syndical international, doit permettre de peser sur les propositions du pôle réformateur pour prévenir les offensives des forces néo-libérales et néo-conservatrices qui sont toujours actives et souvent dominantes. Enfin,la mise en avant, dès maintenant, de la construction des alternatives au système actuel, préparerait le plus long terme, à partir des pratiques sociales d’innovation et de résistance et de la popularisation des propositions mises en avant par le Forum social mondial.
