Histoire de la conception du développement : les grandes contradictions de la solidarité internationale
Entretien avec la CGT
Gus Massiah
16-06-2006
1/ Avant les années 60 :
Débat entre les anti-colonialistes et les tiers-mondistes, dont la conception du développement est très différente.
- Les anti-colonialistes (proches du PC et extrême gauche) prônent une libération par la lutte nationale (liée au socialisme) et accordent une grande place à l’Etat. Ils revendiquent un Etat et l’auto-détermination, qui prendra en charge sa propre conception du développement. L’idée d’indépendance passe par la conception d’une industrie lourde (comme le communisme) et la constitution d’une classe ouvrière : cette idée sous-entend une volonté de transfert de technologies du Nord vers les pays du Sud, dans les domaines de l’industrie et de l’agriculture. Cependant, cette idée est fortement marquée par un occidentalo-centrisme et ne s’inscrit pas dans une histoire longue : aucune remise en question de la supériorité de l’Occident. Ils critiquent la position des colons mais ont finalement le même mode de penser qu’eux.
- Les tiers-mondistes mettent l’accent sur la paysannerie et critiquent l’Etat. Cette critique est surtout celle des notables en fait.
Les tiers-mondistes accusent les anti-colonialistes d’être étatistes, tandis que ces derniers accusent les tiers-mondistes d’être basistes et charitatifs.
Des courants se développent donc, cherchant à relativiser cette supériorité des Occidentaux (en rappelant les transferts anciens).
Exemple : position de la nation noire par rapport à al culture et à la science
Mais le modèle dominant reste celui de la grosse industrie, de l’Europe, les USA et l’URSS.
2/ Fin des années 60 – début 70 : changement du débat dans le mouvement de la solidarité internationale
Les anti-colonialistes et les tiers-mondistes remettent en question leurs idées. Les anti-colonialistes sont très critiques quant à la nature des régimes issus de la décolonisation : l’Etat adoptait totalement le productivisme. Les tiers-mondistes réalisent que le localisme ne permet pas de changer beaucoup de choses et qu’il existe de nombreuses contradictions au sein de la paysannerie. Le schisme entre la Chine et l’URSS accentue cette remise en question, puisqu’il repose sur des conceptions différentes de la paysannerie.
De plus, on assiste à une montée en puissance de nouvelles formes de contestation (liées à 68). Les deux mouvements se rapprochent donc autour de la réflexion sur le développement auto-centré (développé par Samir Amin) et sur la valorisation de technologies et de savoirs traditionnels (découverte de la médecine traditionelle).
Le développement auto-centré est une idée forte qui guidera la nouvelle orientation.
Cependant, une nouvelle contradiction s’installe au sein des ONG (Médecins du Monde, Médecins sans Frontières) entre les humanitaires (anti-Etat) et les développementistes.
- Les humanitaires lancent une grande offensive anti-tiersmondistes : ils pensent que sur le long terme, on ne peut pas faire grand-chose. Il faut donc agir sur les situations immédiates (ressemble au charitatif).
- Les développementistes ne pensent pas sur le court-terme. Ils s’attaquent aux causes (études sur le démantèlement des états, qui est un projet impérial) et revalorisent le développement. La discussion sur la démocratie devient centrale et compliquée.
La conception du développement : pas de défense des Etats, pas en rupture avec la conception productiviste. La culture du Projet de Développement se met en place. D’un côté les institutions financent les grand sprojets, de l’autre, les associations financent des petits projets. Les associations essayent de valoriser tous les savoirs liés au petits projets (pluralité technologique) tandis que les institutions s’attaquent aux infrastructures, tout en disant « small is beautiful » (Banque Mondiale…).
3/ années 80, après les deux crises pétrolières
Le néolibéralisme monte en puissance. Les Pays du Sud sont en position de négociation par rapport au prix du pétrole, ils sont plus forts mais très divisés.
Des plans d’ajustement structurels, liés à la crise de la dette, sont mis en place : le G5 organise l’endettement des pays du Sud (augmentation des taux d’intérêt et des taux de change) : chaque société doit s’ajuster au marché mondial.
Lien avec les transferts de technologie :
Dans les années 70, les multinationales se développent et les chaînes de production sont réorganisées : recours à l’immigration puis à la délocalisation. On passe d’unités de production intégrées à des chaînes de production découpées afin d’être moins sensibles aux luttes sociales et aux Etats : conception des flux tendus = plus de stocks. L’assemblage a lieu dans les pays bon marché, la recherche a lieu dans les pays du Nord : on assiste à un afflux des cerveaux du Sud vers le Nord, les lieux de recherche se concentrent dans le Nord et le Sud est déserté.
En 1982 : crise de la dette et donc des associations : la conception du développement évolue. On prend conscience de la crise écologique, qui modifie la conception des savoirs. Questions primordiales : rapport science/technique/nature et question de la démocratie, qui n’est pas une bagatelle dans le contexte de la chute de l’URSS. Les pensées changent, la critique du productivisme se développe. Les humanitaires se rendent compte qu’il faut travailler dans la durée et les développementistes remettent en cause la conception du développement. Le CRID évolue et met en avant le Partenariat plutôt que les Projets. Cette évolution est très importante dans le cadre des échanges de savoirs : le partenariat n’est pas le fait de l’efficacité du projet, ce qui compte, c’est de permettre à la société de se renforcer.
Le partenariat : 2 objectifs
- Egalité en droit (quand on est inégaux de fait)
- Conception même du savoir : ce qui compte c’est développer les savoirs de la société.
De plus l’altermondialisme commence à se développer dans les pays du sud.
4/ années 90 : apparition du mouvement altermondialiste : contestation du modèle néo-libéralisme et du productivisme.
C’est le point d’arrivée du partenariat : nous allons construire un projet global en commun.
Mais dans le mouvement altermondialiste, il y a une double évolution :
- Nouvelle orientation : accès au droit pour tous, revalorisation du marché intérieur, services publics. Comment marche la connaissance locale et comment la valoriser ? Comment mieux distribuer ce qui existe ? On passe de l’économie informelle à l’économie solidaire.
- Débat sur la science et les savoirs : débute à Rio en 1992. Une nouvelle vision naît : la répartition des savoirs n’est pas Nord/Sud : il y a aussi des centres de recherches dans le Sud et des cerveaux.
Les mouvements se saisissent de la pensée du développement et de la science (ex : Via Campesina).
