Un autre monde est possible
Les indignés
Entretien avec Nicole Gellot, l’Age de faire
Gustave Massiah
10-06-2011
Un vent nouveau parti de Tunis se propage d’abord en Egypte. Il s’étend à toute la région Maghreb-Machrek. Il traverse la Méditerranée. Il affleure dans toutes les régions du monde à travers des mobilisations qui soulèvent l’espoir des peuples et avivent la crainte des pouvoirs.
Nous savions déjà que nous étions en situation de crise : crise du néolibéralisme en tant que phase de la mondialisation capitaliste ; crise des fondements du système capitaliste ; crise de la civilisation occidentale et de son hégémonie. Les insurrections montrent qu’au-delà des crises, il s’agit de la réponse des peuples à la situation mondiale. L’effervescence se saisit des places et des villes. Elle se noue dans chaque pays à travers les spécificités nationales qui déterminent les issues politiques. Elle s’élargit au niveau des grandes régions qu’elle recompose. Elle trouve son sens à l’échelle du monde.
Les revendications qui s’expriment à partir des places rejoignent des mots d’ordre partagés par les mouvements dans tous les pays du monde et à l’échelle mondiale.
Il s’agit d’abord de la question sociale ; du refus de la corruption ; des libertés ; de l’indépendance. Ces mouvements explicitent, renouvellent et approfondissent les contradictions de la situation actuelle : la prédominance des contradictions sociales entre les couches populaires et les oligarchies ; l’explosion des inégalités sociales et de la corruption ; les contradictions idéologiques autour de la question primordiale des libertés ; les contradictions géopolitiques liées à l’hégémonie occidentale. Les contradictions écologiques ne sont pas absentes, notamment autour des questions des matières premières, de la terre et de l’eau, mais elles sont moins explicitement présentes que dans d’autres mouvements en Amérique Latine ou en Asie.
Ce qui émerge à partir des places, c’est une nouvelle génération qui s’impose dans l’espace public. Il ne s’agit pas tant de la jeunesse définie comme une tranche d’âge que d’une génération culturelle qui s’inscrit dans une situation et qui la transforme. Elle met en évidence les transformations sociales profondes liée à la scolarisation des sociétés qui se traduit d’un côté par l’exode des cerveaux, de l’autre par les chômeurs diplômés. Les migrations relient cette génération au monde et à ses contradictions en termes de consommations, de cultures, de valeurs. Les résultats sont certes contradictoires mais réduisent l’isolement et l’enfermement. Les chômeurs diplômés construisent une nouvelle alliance entre les enfants des couches populaires et ceux des couches moyennes.
Cette nouvelle génération construit par ses exigences et son inventivité, une nouvelle culture politique. Elle modifie la manière de relier les déterminants des structurations sociales : les classes et les couches sociales, les religions, les références nationales et culturelles, les appartenances de genre et d’âge, les migrations et les diasporas, les territoires. Elle expérimente de nouvelles formes d’organisation à travers la maîtrise des réseaux numériques et sociaux, l’affirmation de l’auto-organisation et de l’horizontalité. Elle tente de définir, dans les différentes situations, des formes d’autonomie entre les mouvements et les instances politiques.
C’est à l’échelle de la Région Maghreb-Machrek que les peuples se sont révoltés. Ils ont dévoilé la nature des dictatures et le rôle qui leur était dévolu par l’hégémonie occidentale : la garantie de l’accès aux matières premières ; la garantie des accords militaires et notamment des traités avec Israël ; le « containment » de l’islamisme ; le contrôle des flux migratoires. Ce dévoilement traduit une prise de conscience et participe de l’abolition des impossibilités. Une nouvelle approche est indispensable et devient possible. A partir de ses transformations et de la convergence de l’action de ses peuples, c’est la construction d’une région Maghreb Machrek qui est en cours.
Le mouvement cherche ses formes dans toutes les grandes régions du monde. Il a impétueusement débordé en Europe du Sud. Dans des dizaines de villes, des campements d’« indignés » ont envahi les places. Particulièrement en Espagne, sur la place de Puerta del Sol à Madrid ; en Catalogne, à Barcelone ; au Portugal sur la place Praça do Rossio à Lisbonne ; en Grèce sur la place Syntagma. Cette mobilisation a exprimé la colère face à la détérioration des conditions de vie et à la mise en place des plans d’austérité. Elle prend acte de l’incapacité des institutions et des forces politiques à apporter des réponses face à la crise économique, sociale et environnementale. Quelques formulations en témoignent : pour une vraie démocratie maintenant, il faut créer des places ; Nous ne sommes pas des marchandises dans les mains des banquiers ou politiciens ; Nous sommes des personnes courantes et ordinaires ; Sans maison, sans boulot, sans retraite, sans peur ; L’impossible ne peut qu’advenir.
Ce qu’il y a de nouveau est en gestation ; il n’est pas prédéterminé. Il y a déjà une bonne nouvelle : une génération s’est engagée pour un autre monde possible.
