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Altermondialisation, des origines aux perspectives – Entretien SNESUP – 4p – 11.08.2006 – Altermondialisme

L’alter mondialisation, des origines aux perspectives

Entretien avec Gustave Massiah, président du CRID.
Propos recueillis par Carmen Alava, SNESUP

Gustave Massiah
11-08-2006

I – Qu’est-ce-que le CRID ?

Le Centre de recherche et d'information pour le développement (CRID), né en 1976, est un collectif d’organisations humanitaires internationales qui sont pour une intervention sur les causes plutôt que sur les conséquences. Deux grandes familles tiers-mondistes s’y retrouvent, des humanitaires confessionnels (CCFD, CIMADE) et le courant anti-colonialiste.

En 1989, le CRID et AGIR ICI vont prendre l’initiative d’organiser, pendant le G7 réuni à Paris, deux initiatives conjointes. L’une sera le premier Sommet des 7 peuples parmi les plus pauvres, contre-sommet de celui des riches. L’autre initiative, appelée « Dette, colonies, apartheid, ça suffat comme ci », sera organisée par un regroupement d’organisations syndicales, politiques, entre autres, et consistera en un concert et une manifestation. D’une certaine manière, le courant altermondialiste émerge à cette occasion, dans son contenu, c’est-à-dire le refus de ce monde tel qu’on nous le propose et dans ses formes, c’est-à-dire forme de type forum, et grande manifestation et concert.

Le CRID est composé aujourd’hui de 54 membres, 29 le sont depuis moins de trois ans (la Ligue des droits de l’homme, le Mouvement de la Paix, Les amis de la terre, Green Peace …). Le CRID et nombre de ces organisations vont être membres fondateurs d’ATTAC car ATTAC leur apparaît comme une organisation qui renouvelle les formes de l’internationalisme et de la solidarité internationale, en dépassant le caractère nord-sud pour prendre en compte la lutte contre la mondialisation néo-libérale.

 

II –D’où est issu le mouvement altermondialiste ?

La mondialisation, phénomène très ancien, fonctionne par phases. Les années 30, puis celles de l’après-guerre, de 45 à 80, constituent une phase que l’on peut qualifier de social libérale, keynésienne ou fordiste. En 80, une nouvelle phase commence avec la décision de la Banque fédérale américaine d’augmenter violemment ses taux d’intérêts. Cela a l’air d’être une mesure technique, mais c’est un renversement politique préparé notamment par Thatcher et Reagan, qui consistent à passer de politiques fondées sur le plein emploi à des politiques fondées sur la lutte contre l’inflation, la précarisation et la montée du chômage. Ce passage des années 80 se caractérise par une triple contre-offensive menée par le G5 qui vient de se créer en 77.

La première contre-offensive est une reprise en mains des pays du sud décolonisé. Elle passe par une politique de prêts à ces pays pour recycler les pétrodollars, puis par la crise de leur dette provoquée par la montée des taux d’intérêt, et enfin par une gestion de cette crise, sous la houlette du FMI et de la banque mondiale, qui comprend l’obligation pour chacun de ces pays à s’ajuster au marché mondial. Cette politique de « recolonisation » s’appuie sur les échecs et les contradictions internes des pays décolonisés, et notamment sur l’évolution répressive et autoritaire d’une grande partie des régimes issus de la décolonisation.

La deuxième contre-offensive vise les pays de l’est et l’Union soviétique. La course aux armements lancée par Reagan est une manière de bloquer l’évolution de ces pays et de les empêcher d’aller vers une politique de consommation, alors qu’ils avaient plus ou moins réussi leur politique de première accumulation et que la demande existait de passer à une économie distributive. Ainsi les contradictions internes devinrent de moins en moins soutenables.

La troisième contre-offensive est sociale. Elle commence en 79 avec les politiques de précarisation et de remise en cause du rôle de l’État dans l’économie et de l’Etat providence.

Cette phase de la mondialisation présente deux périodes : l’une va jusqu’à 89 avec l’effondrement du mur de Berlin, et l’autre s’ouvre à partir de 92-93.

Dans la première s’est développé un mouvement tourné vers le sud au sujet de la dette. Et, dans les pays du sud, il y a des centaines de luttes : contre le FMI, la Banque Mondiale, la dette, etc. Cela fait partie de la naissance du mouvement altermondialiste.

En 1989, la chute du mur de Berlin est une libération fantastique de la démocratie, mais c’est aussi la victoire complète d’une nouvelle idéologie qui se définit autour de deux slogans qui sont les titres de deux livres. L’un est « La fin de l’histoire » de Fukuyama. Marché et démocratie capitalistes seraient la fin de l’histoire. Ceux qui s’y opposent sont des déviants dangereux. Le deuxième slogan est « La guerre des civilisations » de Huntington ; il enlève toute importance au social.

Face à cette situation se renforcent les luttes contre les instruments de la mondialisation néo-libérale, le G8, le FMI, la Banque mondiale et la création de l’OMC. En même temps, il y a une reprise des luttes sociales dans les pays du nord, qui va donner le deuxième volet du mouvement altermondialiste. Cette reprise des luttes sociales commence en 1994 en Italie, sur les retraites, plusieurs millions de personnes dans la rue font tomber le premier gouvernement Berlusconi. En 94 toujours, en France, très belle lutte des infirmières dans laquelle un nouvel élément apparaît : l’opinion publique soutient les luttes et les résistances. Puis en 95, c’est le mouvement social sur les retraites, aussi en France, suivi en 96 d’un mouvement de même nature en Allemagne, et du mouvement en Corée sur la stabilité de l’emploi, et enfin d’une reprise des luttes aux Etats-Unis.

On est à l’apogée du mouvement anti-mondialisation : luttes sociales dans le nord, luttes contre la reprise en main dans le sud.

III – Comment passe-t-on de l’anti-mondialisation à l’altermondialisation ?

Un point de passage de l’anti-mondialisation à l’altermondialisation se fait à Paris, en 1998, lors de la bataille sur l’Accord multilatéral sur l’investissement (AMI) dans laquelle une petite coalition (où on trouvera les fondateurs d’ATTAC et ceux qui seront à la base des forums sociaux mondiaux : des syndicats de salariés, les paysans, le mouvement de solidarité internationale dont le CRID…) se retrouve pour contester cet accord préparé dans l’OCDE. En outre, il y avait beaucoup de contradictions internes au sein du gouvernement français. Finalement cet accord ne passe pas et le mouvement de contestation est crédité de cet échec de l’OCDE. Mais les dirigeants de celle-ci disent : ce n’est pas grave, à Seattle, en 1999, on reprendra cela.

La bataille de Seattle, seconde victoire de ce mouvement, permet de comprendre les bases de l’altermondialisation. La négociation de la 3e conférence ministérielle de l’OMC a lieu au centre de la ville, dans les grands hôtels, Palais des Congrès, etc.… Les pays du sud arrivent les premiers, suivi de Pascal Lamy pour l’Europe qui dit : ne vous en faites pas, on va tenir compte des intérêts du sud et négocier avec les Etats-Unis.

De leur côté, les mouvements de contestation s’organisent. Parmi eux, les syndicats présentent un changement fondamental. D’abord, les américains sont là, très contestataires, même si c’est sur des lignes qui peuvent être discutables car leur demande n’est pas exempte de protectionnisme. La CES est aussi là : la CGT vient d’y entrer, avec la CGIL italienne elle apporte quelque chose de nouveau. Surtout, il y a les grands syndicats du sud : la COSATU sud-africaine, la KCTU coréenne, la CUT brésilienne, les syndicats indiens… Là commence l’unification syndicale que l’on vit actuellement.

Dans un autre coin de la ville, il y a Via Campesina, le mouvement paysan où l’on trouve la Confédération paysanne, le MST, mouvement des sans terre brésiliens, et les grands mouvements paysans indiens.

Ensuite, il y a la jonction des mouvements écologistes et consommateurs ; puis les mouvements de solidarité internationale, les mouvements féministes, des mouvements de jeunes, les mouvements de droits humains…  et puis les No-Vox, les exclus de toutes sortes.

 Alors, Clinton arrive. Avant d’aller au Palais des Congrès, il s’arrête devant les syndicats étasuniens qui lui disent : si vous signez quelque chose sans la clause sociale, on ne votera pas démocrates (l’élection de 2000 approche). Ensuite, il s’arrête devant les écologistes qui lui disent : s’il n’y a pas de clause environnementale, on ne vote pas démocrates… Il entre dans le Palais et dit : « la négociation est terminée, allez écouter ce qu’ils disent dehors ».

C’est un effondrement idéologique.

Les dirigeants du sud sont humiliés, furieux : on leur a dit de venir, on les fait attendre et on les renvoie. Cela va jouer dans la création du groupe des 20 qui à son tour bloquera les négociations de l’OMC, en 2003 à Cancun.

Après Seattle, contre le Forum économique mondial de Davos, on a décidé de créer le Forum social mondial (FSM). C’était en janvier 2001.

On passe alors de l’anti-mondialisation à l’altermondialisation.

IV – Quelles sont Les formes et les acteurs ?

Les Brésiliens disent : à Porto Alegre, nous avons la mairie, l’Etat et le PT ; on vous invite. Et tout le monde dit oui, et tout le monde vient.

On trouve de suite la configuration des Forums sociaux mondiaux : 80 % de l’assistance sont des gens du pays, puis il y a ceux de la région (Argentins, Chiliens, Mexicains, Péruviens…), et enfin le reste du monde représente 10 à 15 %. Le premier FSM rassemble plus de 10000 personnes. Les dernières éditions plus de 100 000. L’altermondialisation est une convergence de mouvements qui considèrent qu’on peut faire autrement. C’est très important culturellement : le refus de la fatalité ouvre le champ des possibles.

En 2001 l’altermondialisation rencontre son premier grand problème : alors que le mouvement est en train de se développer, il y a les attentats de New York. S’en suit une offensive du genre : il faut d’abord lutter contre les terroristes, tout le reste est secondaire. Ce qui va dans le sens de la guerre des civilisations ; et c’est ensuite la seconde guerre en Irak. Il y a donc une convergence entre le mouvement anti-guerre et le mouvement altermondialiste, elle s’est exprimée par la grande manifestation de 2003 pour la paix et contre cette guerre Ce qui fait que le Financial Times va titrer en une : « Il y a deux projets dans le monde : Bush et les anti-mondialisations ». Au-delà de cette reconnaissance, se développe une idée qu’il y a une alternative au néolibéralisme, et donc de l’espoir.

  1. quelles les valeurs et les problématiques du mouvement altermondialiste ?

Un débat tout à fait important de développe : qu’est-ce qu’une proposition ?

Il y a ceux qui pensent que c’est quelque chose qui est tellement beau que tout le monde va l’adopter. Mais c’est un peu naïf, parce qu’il y a des rapports de force.

D’autres disent : les propositions, ce sont celles qu’il faut faire pour qu’un gouvernement les applique, soit parce que l’on peut arriver à négocier avec lui, soit parce qu’on peut avoir un gouvernement à nous qui va devenir altermondialiste. Au début, cela paraît un peu utopique, mais avec la montée en puissance de Lula, puis ensuite de Chaves, de Morales, cette question reste ouverte.

Le troisième type de propositions, ce sont les propositions de mots d’ordre pour renforcer le mouvement. Cela consiste à dire : le problème du pouvoir n’est pas posé aujourd’hui, donc ne faisons pas des propositions de gouvernement, faisons des propositions du mouvement pour le renforcer.

Et puis, d’autres, les Indiens actuellement, notamment, disent : nous pouvons aller plus loin que des propositions de négociations, et c’est trop tôt pour entrer dans des gouvernements qui ne sont jamais les nôtres parce que les rapports de force ne le permettent pas. D’ailleurs, après un grand débat sur l’expérience Lula, des partis indiens diront nous pouvons soutenir le gouvernement, mais sans participer, sans ministres, et nous pouvons négocier avec lui. On s’engage à ne pas le faire tomber, mais en contrepartie il va faire des lois progressistes. Ainsi ils viennent d’obtenir que tout paysan indien a droit à cent jours de travail payés par an.

D’un forum à l’autre l’orientation s’enrichie. Pour le néolibéralisme, qui a le mérite de la simplicité et de l’évidence, qu’est-ce qu’une bonne politique ? C’est celle qui permet de faire croître le marché mondial parce que si le marché mondial se développe, il y a la croissance et la croissance permet ensuite de lutter contre les inégalités, etc.… C’est donc simple : tout ce qui va dans le sens du développement du marché mondial, c’est bon, tout ce qui ne va pas dans ce sens, c’est mauvais.

Mais on ne peut pas réguler chaque société et le monde par le marché mondial. Par contre, on peut les organiser autour de l’idée de l’accès aux droits pour tous, y compris pour les générations futures. C’est l’accès à l’eau, à la santé, à l’éducation, etc. qui, pour l’altermondialisation, définit une bonne politique.

Le mouvement altermondialiste est un mouvement historique qui prolonge et renouvelle les précédents. Il prolonge le mouvement de la décolonisation : celui-ci n’était pas achevé et, comme on a pu le voir, il y a une reprise en main. Et il le renouvelle car ce n’est plus un mouvement nord-sud, mais un mouvement mondial. De mon point de vue, il prolonge et il renouvelle aussi le mouvement historique de la fin des années 60 sur les libertés : autour du mouvement en Tchécoslovaquie, mai 68 en France, le mouvement au Mexique… Ce mouvement posait de façon nouvelle le rapport de l’individuel au collectif et la question de la culture politique. Sur cela il y a un débat dans le mouvement. Certains considèrent que ce n’était pas un mouvement historique. D’autres disent que c’était le début du libéralisme et de l’individualisme. Pour ma part, je pense que c’était le début d’une libération nouvelle, même si elle est inachevée, et que justement le mouvement altermondialiste la prolonge et la renouvelle, et pour cela repense la démocratie. C’est quand même sur la démocratie qu’a échoué le soviétisme, ainsi que la décolonisation. Repenser la démocratie, l’altermondialisation le fait à travers des tas de pratiques comme les budgets participatifs, les agendas 21, toute une série de formes nouvelles. Elle le fait à travers les collectivités locales qui s’engagent : par exemple des milliers d’entre elles aujourd’hui se déclarent symboliquement hors Accord général de commerce et de service (AGCS), donc contre l’OMC sur leur territoire.

Je pense que les perspectives de l’altermondialisation sont un peu tout cela. Dans ces orientations, ces valeurs, ces problématiques et dans ces interrogations sur le rapport au politique, il y a une nouvelle espérance.

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