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Violence et changement, pistes – 5p – 23.07.2006 – Dèveloppement, violence

Violence et changement.
Pistes

Gustave Massiah

23-07-2006/p>

*DE QUOI PARLONS-NOUS ?*

La contradiction de départ peut être formulée de la manière suivante : un changement politique et social paraît difficile, voire impossible, sans violence; d'un autre côté, le recours à la violence conduit souvent à des situations inverses de celles souhaitées à l'origine.

C'est pour aborder de front cette contradiction qu'il paraît préférable, dans un premier temps, d'examiner directement la relation entre violence
et changement sans déployer le paravent du débat sur la structure du pouvoir. On ne peut faire l'impasse sur les formes qu'ont prises les tentatives récentes de transformations radicales. Citons par exemple le foquisme; le recours à la lutte armée en Italie, en RFA et au Japon; le Cambodge des Khmers rouges; le Sentier lumineux au Pérou; les nouvelles combinaisons entre diplomatie et activités terroristes sur la scène internationale; l'évolution d'Etats réputés progressistes...

Evidemment, il ne faut pas oublier la violence symétrique et souvent première ; celle de la misère et de la répression, du fascisme et des dictatures. Ni sous-estimer le rôle et la place assignés dans le débat idéologique et médiatique à la dénonciation de toutes les tentatives de transformation sociale un tant soit peu profondes. Pour autant, nous sommes' assez sûrs de nos engagements pour ne pas nous laisser paralyser par la crainte de faire le jeu de cette offensive. Ce qui nous intéresse, ce sont les relations entre la violence et les tentatives de transformations révolutionnaires, surtout quand elles paraissent se situer dans le prolongement des théories et des doctrines qui constituent le soubassement du refus des formes de domination et d'exploitation.

*LES REPONSES CLASSIQUES*

Les réponses classiques, si elles sont sécurisantes, ne sont pas très satisfaisantes. Elles résistent mal à l'épreuve des faits de l'histoire
récente. Elles comportent toutes un fond d'évidence, parfois trompeur, mais souvent réel ; leurs adaptations ne sont pas inintéressantes, loin de là; elles restent toutefois courtes en regard de l'ampleur du problème.

*La subordination du militaire au politique* reste une très bonne idée.
On peut s'interroger toutefois sur sa faisabilité. Le goût des révolutionnaires pour les uniformes chamarrés est toujours surprenant.
La transformation des militaires en révolutionnaires laisse bien des questions en suspens. L'autonomie du militaire, en tant qu'instance du politique, ne parait pas réductible très facilement; elle renvoie à une conception de l'Etat qui peut avoir son intérêt dans certaines périodes, mais qui est peu susceptible d'évolutions ultérieures.

*La non-violence* est la réponse symétrique. Elle est intellectuellement imparable. Elle joue dans le débat philosophique un rôle fondamental, surtout à travers ses adaptations récentes qui montrent bien qu'on ne peut la réduire à sa vulgate qui propose de dépasser la contradiction par sa négation. Sa traduction en principes stratégiques, même si elle peut connaître des succès dans des situations historiques précises, n'est toujours pas convaincante comme réponse unique à un problème d'ensemble.

*L'abandon de la transformation radicale au profit de la gestion*, ou comme on dit en France, de l'alternative au profit de l'alternance, est difficilement acceptable. Elle nie l'urgence des situations, la profondeur des inégalités, la nature des évolutions. Elle ne résiste pas à l'analyse historique, à la réflexion théorique, à la réalité des mouvements sociaux.

L'opposition entre violence des masses et avant-gardisme est commode et toujours d'actualité. Elle fournit un cadre de référence incontestable.
Elle fait toutefois l'impasse des formes d'évolution, de traduction, d'organisation des mouvements de masse.

Laissons de côté les différents arguments de légitimation de la violence : la violence de l'esclave opposée à celle du maître, de l'opprimé opposée à celle de l'oppresseur; le rappel de la pérennité de la violence dans l'histoire et du caractère trompeur de l'invocation d'une société sans violence, idéale et a-historique, opposée aux misères de ce bas-monde. Il s'agit d'arguments polémiques qui peuvent être utiles. de rappels parfois nécessaires; ce ne sont pas des réponses aux questions posées dans le débat sur les stratégies de tranformation sociale.

*D'OU PARLONS-NOUS ?*

Pour apprécier la façon dont se pose le débat et d'éviter d'être piégés par les biais qui découlent de notre situation, il est indispensable de savoir d'où nous parlons.

*Nous sommes en Europe*. Et cette constatation ne manque pas d'implications sur la façon dont se pose le problème. D'abord parce que nous ne pouvons échapper à l'"airdu temps» sans une analyse critique approfondie; que nous avons le désir d'être écoutés et donc de tenir compte de la façon dont les choses se disent; et aussi que nous devons résister à l'envie de répondre au matraquage quotidien en dégainant nos certitudes et en durcissant nos convictions.

Que signifient donc en Europe auourd'hui les formes que prend le débat sur la violence. On y retrouve plusieurs éléments.

La permanence en France , tout d'abord, d'un discours sur la violence caractéristique d'une société colonisatrice, profondément marquée par son passé et qui le reste encore. Le discours raciste et sécuritaire se nourrit de la glorification du passé colonial, d'obscurs désirs de revanche alimentés par la montée des idéologies d'extrême droite.

Dans le même temps, la volonté de puissance, malgré les restes de domination, se heurte à la réalité internationale. L'Europe pèse moins, face à la montée des nouvelles puissances. Elle subit le terrorisme international, sans avoir de possibilités réelles d'y répondre. Le désir d'arrêter son déclin conduit à des rodomontades. Voici le discours militaire sur le devant de la scène médiatique.

Les anciens patrons des services d'espionnage sont à la télévision, ils parlent ..ès-qualité», si l'on ose dire, de militaires, sans même se déguiser en civils. Ils nous annoncent que nous sommes en guerre... contre le tiers monde. Et que, pour se défendre, devinez ce qu'il faut faire?....Réduire un peu la démocratie ! Comme c'est bizarre !

Ce qui nous importe le plus, c'est le mouvement social... De ce point de vue aussi, la situation n'est pas trop brillante. La défaite du mouvement ouvrier accompagne l'intériorisation de la crise et surtout de l'idée que cette crise n'est pas porteuse des dépassements qui étaient espérés, de la construction d'une société plus juste et plus solidaire. Cette crise des modèles se combine à la défaite d'une tentation de lutte armée, surtout en RFA et en Italie.

*Nous parlons aussi à partir du Cedetim*. Et ceci a son importance.
La solidarité internationale que nous défendons ne se satisfait pas de considérations exotiques. Nous ne pouvons accepter les arguments qui,
par principe, magnifient la violence ailleurs et la condamnent, au nom de la morale, en Europe. Nous sommes conscients de l'importance, de l'aspect déterminant des situations concrètes et différenciées. Mais nous avons toujours pensé que le débat sur les stratégies révolutionnaires était commun et que la solidarité internationale faisait partie des luttes pour les transformations sociales en France et en Europe.

Nous avons toujours estimé qu'il appartenait à chaque mouvement de définir les formes de sa lutte. Et que la solidarité de principe avec les luttes des opprimés n'empêche pas l'analyse historique et critique des formes de lutte et les prises de position claires sur leur évolution et leurs conséquences. Pour nous, il ne peut donc s'agir d'un débat sur la lutte des autres, sur la violence des autres. Il s'agit d'une interrogation fondamentale sur la nécessité et les possibilités de changement social.

*QUESTIONNEMENTS*

A travers les débats sont apparues des interrogations qui méritaient d'être approfondies, ordonnées, organisées. Il s'agit de points d'appui dans la recomposition d'une réflexion stratégique. Ils ne sont pas nouveaux à proprement parler, mais leur discussion nécessite une prise en compte de leur place dans les débats et les évolutions actuelles. Ce travail permettrait de revenir avec plus d'acuité à des questions fondamentales, celles, notamment, des bases sociales et des classes sociales, de l'Etat et des formes de pouvoir, de la nature et des formes des transitions,...

*La période qui suit la prise de pouvoir* est un moment-clé. Il y a un changement de nature de la violence qui n'est pas facile à apprécier. Je reprendrai l'intervention dans le débat de Bernard Dréano. Souvent, la prise de pouvoir n'est pas un moment d'exceptionnelle violence. Ou alors, il se situe dans un contexte de guerres et d'affrontements qui le dépasse. Ce qui est plus compliqué, c'est ce qui est fait pour garder le pouvoir; et le rôle de la violence dans ce cadre. Que représentent, par exemple, les épurations ? Non pas les éliminations physiques et les massacres, absurdes et inexcusables ; mais simplement la désignation des nouveaux responsables et la mise à l'écart des anciens. De même, le rapport des médias au mouvement de masse, ou encore les droits de l'opposition,...

*Le rapport entre lo terrorisme et la lutte armée* est aussi une question difficile. Il y a bien sûr toujours des réponses concrètes et des pragmatismes commodes. Mais il faut reconnaître que les frontières sont parfois floues. Il est certes des situations de lutte armée qui réunissent tous les critères de la respectabilité et de la légitimité. A l'inverse, il y a des situations où le terrorisme a conduit à des dégénérescences, l'involution de ceux qui le pratiquent, la coupure par rapport au social qui ne rendent pas difficile son rejet et sa condamnation. On peut même s'en sortir par une pirouette en appelant lutte armée ce que l'on soutient et terrorisme ce que l'on rejette ! Il reste qu'on gagnerait à explorer sérieusement cette frontière (comme ont commencé à le faire ces derniers temps la revue Esprit et la revue Sociologie du travail ).

*La réalité des idéologies sécuritaires* est incontestable. Ont-elles précédé ou suivi certaines formes de lutte ? Cette question paraît dépassée. Ce n'est pas le cas du rôle de ces idéologies dans la mise en place des nouvelles normes de fonctionnement des Etats. Ce n'est pas le cas non plus de leurs adéquations à la montée du libéralisme. Et de leurs relations, parfois complexes, à l'évolution des systèmes d'information.

*Le débat sur les formes démocratiques *est vital. Et il comprend le débat sur la voie électorale qui connaît un regain d'activité. Dany Cohn-Bendit disait plaisamment dans un meeting du mouvement alternatif :« // n'y a qu'un point sur lequel j'ai changé depuis 68. Je crois maintenant qu'il faut prendre le pouvoir par les élections. Un seul point, mais qui entraîne tous les autres .» Voilà donc un point d'importance. Et un débat qui ne peut être évacué par le seul recours aux formules consacrées, à la sacro-sainte opposition entra le réformisme social-démocrate représenté par le PS et la pureté révolutionnaire représentée par...? Evidemment, le débat sur les formes démocratiques ne se réduit pas aux élections. Et tout ce qui a été dit sur les limites de la démocratie bourgeoise est loin d'être faux. Ceci étant, après les errements, des partis uniques, la référence au pluripartisme inclut le parlementarisme. On peut préférer, et c'est bien normal, la référence au mouvement social, aux droits de l'homme, aux luttes dans l'entreprise, aux luttes de libération,... il faut bien, toutefois, d'une manière ou d'une autre, et de préférence pas trop tard, aborder cet aspect du politique et de sa représentation. C'est donc, bien sur le débat stratégique que nous débouchons. Non pas le débat sur les voies et les moyens de la prise du pouvoir. Mais le débat, beaucoup plus fondamental, du sens et des moyens du changement social.

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