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Commune de Paris et altermondialisme – 9p – 08.08.2021 – Altermondialisme

La Commune de Paris et le renouvellement de l’altermondialisme

Gustave Massiah
08-08-2021

 

La Commune de Paris est un moment universel. C’est-à-dire un moment vers lequel on revient, qui donne du sens et auquel on redonne un sens. C’est un moment qui crée de l’inattendu et qui révèle des nouveaux possibles, une bifurcation de l’Histoire.

Les leçons de la Commune sont toujours d’une grande actualité. Nous les relirons à partir des questions qui se posent dans la situation présente, du point de vue du renouvellement de l’altermondialisme. La Commune de Paris confirme l’entrée dans l’Histoire et la centralité de la classe ouvrière. Elle est naturellement internationaliste dans le prolongement de la 1ère internationale. Elle est révolutionnaire, créatrice de radicalité, créative et festive malgré la violence des combats et de la répression. Elle renouvelle le débat sur la stratégie révolutionnaire, l’État et la répression. Elle va mettre en évidence la question essentielle des pouvoirs et de la démocratie. La Commune de Paris apporte sa contribution à la nouvelle chaîne de révolutions, celles de l’émancipation sociale, écologique, démocratique et géopolitique, celle des droits humains et des droits et de la libération des peuples.

L’œuvre de la commune contredit l’affirmation de tous les pouvoirs qui prétendent qu’il n’y a pas d’alternatives. Il y a des alternatives ! Un autre monde est possible et nécessaire ! L’Histoire peut être lue comme une suite de périodes plutôt linéaires interrompues par des crises ou comme une série de crises, de révolutions, alternant avec des périodes maîtrisées.

La Commune s’inscrit dans une chaîne de révolutions. Elle prolonge celles qui la précédaient (1789, 1848) et en annonce d’autres à venir. En fait, la Commune de Paris va avoir un grand impact sur les révolutions qui vont suivre, à partir des traces dans l’imaginaire des peuples et des révolutionnaires. Le lien avec les révolutions qui se réclament du socialisme vont être considérables. Il va passer par les internationales et d’abord par l’Association Internationale des Travailleurs, la 1èreInternationale, qui a été créée en 1864 et qui a soutenu et participé à La Commune. Marx glorifie les ouvriers parisiens qui sont « montés à l’assaut du ciel » ; il écrira que « L’Histoire ne connaît pas d’exemple aussi grand ! »

Lénine, comme Marx et Engels, s’appuie sur l’expérience du mouvement ouvrier, notamment la révolution de juin 1848 et la Commune de Paris. La liaison avec les Révolutions de 1905 et 1917 est très forte. Lénine et les révolutionnaires russes, reprendront les réflexions de Marx dans la Guerre Civile en France ; la Commune de Paris est une référence essentielle. « C’est en ce sens que la Commune est immortelle ! » écrira Lénine. Elle sert de référence dans le débat qui divise les courants révolutionnaires entre 1905 et 1917.

Dès 1919, les communistes chinois se sont référés à l’expérience de la Commune de Paris pour faire progresser la révolution chinoise. En 1937, Mao Zedong dans « De la contradiction » écrit : « Pourquoi […] en 1871 la Commune de Paris aboutit-elle à l’échec ? […] Cela ne s’explique que par les conditions concrètes de cette époque ». Il rajoutera plus tard : la Commune de Paris « fut le premier pouvoir instauré par le prolétariat dans le monde. … Manquant de maturité, le prolétariat français ne s’attacha pas à s’unir aux masses paysannes, ses alliées… » En 1967, pendant la Révolution Culturelle, la commune populaire de Shanghai, pendant vingt jours, s’est réclamée du modèle de la Commune de Paris.

La référence à la Commune est extrêmement forte en mai 1968 à Paris. Le peuple parisien se soulève une fois encore et la ville se couvre de barricades. Mais il s’agit d’un mouvement beaucoup plus large, dans le monde ; entre 1965 et 1973, une vague de révolutions met en avant la démocratie sociale et politique. Etienne Balibar cite Immanuel Wallerstein qui fait de 1848 et de 1968 deux moments-clés dans l’histoire du « système-monde capitaliste », qui ont transformé en profondeur la culture politique de toute la société. Pour lui, cette révolution infléchit la trajectoire du siècle et représente une mutation. En premier lieu 68 aurait représenté une mutation dans la forme et les objectifs des « mouvements antisystémiques ». Il s’agirait d’un événement ayant d’emblée un caractère mondial sous la forme d’une chaîne insurrectionnelle qui traverse les frontières. Elle s’étend des États-Unis au Mexique, du Japon à l’Allemagne, de la France et de l’Italie à Prague et à Varsovie, de Dakar au Caire, à la Palestine, etc. Il faut y rajouter les références à la révolution culturelle chinoise et à l’unité populaire chilienne.

À travers l’altermondialisme et les mouvements de 2011, les printemps arabes, les indignés, les occupy, les carrés rouges, les taksims, une nouvelle génération construit par ses exigences et son inventivité, une nouvelle culture politique. Elle expérimente de nouvelles formes d’organisation à travers la maîtrise des réseaux numériques et sociaux, l’affirmation de l’auto-organisation et de l’horizontalité. Elle tente de redéfinir, dans les différentes situations, des formes d’autonomie entre les mouvements et les instances politiques. Elle recherche des manières de lier l’individuel et le collectif. Dans le prolongement de la Commune et en passant par les mouvements des années 1968, l’engagement dans un mouvement relie les pratiques et les théories et redéfinit le collectif. Les rapports entre les mouvements sont fondés sur l’égalité et le respect de la diversité. L’engagement conduit naturellement à une réflexion sur la radicalité.

Une révolution est un événement au sens fort du terme : une rupture ; il éclaire les tendances profondes ; il ouvre de nouveaux possibles. Chaque révolution crée de l’inattendu qui prolonge, renouvelle et réinvente ; à partir de radicalités qui rendent visibles des chemins inexplorés. C’est pourquoi, on ne peut pas parler de l’échec d’une révolution sans l’inscrire dans un processus.

Le chemin de l’émancipation n’est pas linéaire et chaque étape révèle des nouveaux possibles. La Commune de Paris n’y a pas manqué. D’une révolution à une autre dans cette chaîne de révolutions, il y a des changements profonds. Ce ne sont plus les mêmes classes sociales, les mêmes alliances de classes et les luttes de classes prennent de nouvelles formes. Dans le cas des insurrections parisiennes successives et répétées, l’unité de lieu met encore plus en lumière l’évolution des classes sociales et les mutations des alliances de classe et des luttes des classes. Les classes dominantes poursuivent leur domination et la renouvelle. Les contradictions évoluent. Les couches populaires résistent et luttent contre l’exploitation et l’oppression. La nature des classes populaires et les blocs sociaux changent. Et le projet social et politique doit être renouvelé au-delà du refus et de la résistance

 

La Commune, dès son avènement bouleverse les conceptions et les représentations. Nous repartirons de la Commune et des leçons de la Commune pour nous interroger sur la situation actuelle, ses contradictions et ses perspectives. Nous allons présenter à partir de La Commune et de ses suites quelques réflexions sur l’évolution et le nécessaire renouvellement de l’altermondialisme. Nous aborderons la question des classes sociales et du bloc social ; la question de l’internationale ; la radicalité révolutionnaire ; la stratégie révolutionnaire et la question de l’Etat ; la démocratie ; les nouvelles étapes de l’émancipation.

La Commune confirme l’entrée dans l’Histoire et la centralité de la classe ouvrière

La Commune affirme le caractère central de la classe ouvrière et d’un bloc social antagonique du capitalisme et de la bourgeoisie. La décantation sociale se poursuit à partir de 1789, et se confirme en 1830 et 1848. La prise de conscience, la détermination et les formes d’organisation cheminent à partir de l’Association Internationale des Travailleurs (AIT), la Première Internationale. L’AIT a mis en avant une nouvelle approche, une conception entièrement nouvelle. Elle s’appuie sur une analyse des classes sociales et ambitionne de construire le prolétariat en tant qu’acteur politique conscient et organisé. L’AIT a été capable de se dépasser de s’élever à l’échelle d’une histoire en train de se faire. Elle a permis à la classe ouvrière de se définir comme un acteur de cette Histoire et de contribuer à la changer.

Selon l’AIT, c’est le prolétariat qui peut et doit mener la lutte contre le capital et c’est autour de cette classe que doivent se construire les alliances. Certes, l’AIT n’ignore pas la complexité des sociétés et l’existence d’autres classes et couches sociales. Pour construire l’alliance de classes, l’AIT, et surtout Marx et Engels, mettent en avant l’idée que le prolétariat, dans sa lutte pour son émancipation, est porteur de l’émancipation de toute la société. La Commune démontre la capacité de la classe ouvrière à résister et à construire un bloc social porteur d’un nouveau projet de société.

L’alliance de classes est sociale et politique. La Commune héritera de la diversité des courants politiques. L’AIT, à travers des débats vigoureux et parfois violents, a tenté de généraliser et d’unifier les mouvements spontanés de la classe ouvrière, mais non de leur prescrire ou de leur imposer un système doctrinal quel qu’il soit. L’AIT a mis en avant la diversité des débats politiques et s’est construite à partir de leurs débats et de leurs affrontements. On y retrouve dès le début, aux côtés des partisans de Marx et Engels, des blanquistes, des proudhoniens, des bakouninistes, des lassalliens, des mazziniens. Dans La Commune on les retrouvera avec aussi des jacobins. La diversité doctrinale n’empêche pas l’unité d’action et la résistance commune contre les versaillais. L’AIT a aussi été un creuset d’unification des différentes formes de mouvements. Elle a regroupé des mouvements divers, des associations, des corporations, des mutualités, des syndicats, des formes primitives de partis. L’AIT a été le creuset d’unification de ces divers mouvements.

L’altermondialisme a hérité et a encore beaucoup à apprendre de la Commune. Comment définir la centralité du mouvement ouvrier, les nouvelles formes de la classe ouvrière et le nouveau bloc social ? L’atermondialisme affirme la centralité des mouvements sociaux. Le débat sur les bases sociales de l’altermondialisme renvoie à l’analyse de la structure des classes dans les sociétés actuelles et à l’échelle mondiale. La lutte des classes ne se réduit pas à l’affrontement entre la classe ouvrière et la bourgeoisie. La prolétarisation touche aujourd’hui toutes les couches sociales qui ne sont pas dominantes. Il s’agit donc de définir une manière de construire une alliance des différentes couches dominées qui seraient d’accord pour mener la lutte ensemble pour un autre monde. Le mouvement altermondialiste héritera de la diversité des opinions et des formes de mouvements. Son unité résulte de l’antagonisme avec la mondialisation capitaliste dans sa phase néolibérale. On retrouve le débat sur les formes d’organisation et la définition des orientations. La volonté de construire un espace ouvert, diversifié, facilitant les alliances les plus larges et la nécessité d’un espace d’action, de formes d’organisation plus strictes et de parole politique plus affirmée. Le choix n’est pas entre espace ouvert et espace d’action. Les deux sont nécessaires, il faut savoir comment les articuler.

 

La Commune est naturellement internationaliste

La 1ère Internationale, l’Association Internationale des Travailleurs (AIT), a contribué à rendre possible la Commune et a été interpellée et bouleversée par la Commune. L’AIT a participé activement à La Commune ; sur les 78 élus qui vont siéger au Conseil de la Commune, on comptera 32 internationaux, membres de l’AIT.  Ils ne forment pas un bloc et se réfèrent aux différents courants de l’AIT.

La Commune de Paris hérite des formulations de l’AIT qui caractérisaient, à partir des analyses de Marx et d’Engels, le capitalisme comme un système mondial générant une crise structurelle permanente. Par conséquent estimaient-ils, le mouvement anticapitaliste devait être d’emblée international. La Commune accueillera les étrangers qui joueront un rôle très actif et leur reconnaîtra leurs droits. La Commune reconnaît le principe d’accession à la citoyenneté pour les étrangers. L’AIT était une association implantée dans plusieurs pays ; elle a permis de tenir compte des spécificités des situations et de prendre en compte le mouvement international du capital qui était moins apparent. A travers la première internationale, les révolutionnaires de plusieurs pays ont vécu passionnément la Commune et sa terrible répression. Dès le début, la Commune de Paris a été reconnue comme un des épisodes majeurs des révolutions mondiales.

L’internationalisme a été souvent confondu avec les internationales. La première, l’AIT, sera officiellement créée en 1864. La deuxième internationale, créée en 1889, sera marquée par le débat sur la révolution de 1917 et confrontée à la première guerre mondiale. La troisième internationale créée en 1919 deviendra à partir de la montée au pouvoir de Staline en 1924 un prolongement de l’État soviétique. La quatrième internationale, créée en 1938 restera une affirmation oppositionnelle. Les premières et deuxièmes internationales ont été marquées par la publication par Marx et Engels, en 1848 du Manifeste du parti Communiste. Aujourd’hui les internationales sont perçues à partir des questions d’organisation entre partis. La Commune avait amené Marx et Engels à revenir sur plusieurs aspects du Manifeste.

L’altermondialisme est par définition un internationalisme confirmé par le caractère de plus en plus dominant de la lutte contre la mondialisation. Les Forums sociaux mondiaux sont une recherche de nouvelles formes de l’internationalisme plus proches de la 1èreInternationale par la diversité des formes qu’elle regroupe que des internationales qui l’ont suivi caractérisées par un monopole des partis d’avant-garde. Le débat est aujourd’hui ouvert dans le mouvement altermondialiste sur les formes du mouvement : faut-il un espace ouvert, divers et multiple ou faut-il un espace d’action plus organisé et plus politique. Il faut probablement les deux, un forum ouvert d’une part, et une internationale plus organisée de l’autre. Là encore, comment construire les deux et quelle articulation entre les deux ?

La Commune est révolutionnaire et naturellement radicale

La Commune est un moment révolutionnaire extraordinaire. Une révolution est un moment de dépassement, d’invention, celui où on monte à l’assaut du ciel. « La plus grande mesure sociale de la Commune était sa propre existence en acte » écrira Karl Marx. C’est un moment de libération, d’émancipation. Tout paraît et devient possible. La légitimité l’emporte sur la légalité. L’État et ses institutions, la bureaucratie et la technocratie n’écrasent plus le quotidien. Bien sûr, on sait que l’affrontement avec les forces de l’ordre est inéluctable et la répression sera là ouvrant un espace de violence. Dans le cas de la Commune elle sera terrible. Les révolutions sont créatives et festives. Toutes celles et tous ceux qui ont vécu des moments révolutionnaires, pendant les luttes de libération, les années 1968, les mouvements des places, s’en souviennent. Elles et ils n’oublient pas la répression et les défaites, mais ils gardent le souvenir des dépassements, des moments festifs, des illuminations. Les artistes exprimeront ce moment ; la Commune a été un moment intense de création culturelle et artistique.

L’ouverture des possibles conduit à la radicalité des propositions, au sens du retour à la racine des questions. Il ne s’agit plus d’une théorie, mais d’une situation concrète. Ce ne sont plus les interdits qui l’emportent, c’est la pratique qui impose ses exigences. Les réponses et les propositions des communeuses et des communeux sont naturellement radicales. Leur premier décret décide la suppression de la police et de l’armée et leur remplacement par le peuple en armes. L’enseignement devient gratuit. Les ateliers fermés sont remis aux associations d’ouvriers… Cette radicalité n’est pas une outrance, elle fonctionne comme une évidence. L’altermondialisme sans avoir été capable de se retrouver en position de pouvoir partage avec la commune cette recherche à travers les forums à des moments de libération festifs et créatifs. Il affirme qu’un autre monde est possible et nécessaire.

 

La Commune renouvelle le débat sur la stratégie révolutionnaire, sur l’État et sur la transition

La Commune a bouleversé toutes les manières de penser la Révolution. L’irruption de la classe ouvrière comme acteur autonome et central interpelle directement le mouvement ouvrier. Karl Marx surmonte sa surprise et va démontrer sa capacité à penser en direct l’Histoire en mouvement. Il rédige La guerre civile en France qui paraîtra en mai 1871. Sur l’État et le pouvoir, la divergence se poursuit avec les anarchistes et Bakounine qui pense que « l’État doit être systématiquement démoli ». Après la Commune, Marx va revenir sur sa conception de la stratégie révolutionnaire en affirmant qu’il ne sera pas suffisant de s’emparer de l’État pour transformer la société, mais qu’il faudra le transformer profondément. Il proposera le dépérissement de l’État. Ce débat est aujourd’hui central après l’évolution et l’effondrement de ce que Samir Amin appellera le soviétisme et la faillite des capitalismes d’état. La discussion est très bien explicitée par Immanuel Wallerstein qui explique : Cromwell a formalisé la stratégie de la bourgeoisie à partir de la formule « il faut créer un parti, pour conquérir l’État, pour changer la société ». Après beaucoup de discussion les internationales ont reconduit l’équation. Aujourd’hui nous voyons qu’un parti créé pour conquérir l’État devient parti-État avant même d’avoir conquis l’État et que l’État n’est pas la seule manière de changer la société.

Le débat porte aussi sur la nature de la transition. Le modèle du Grand Soir a été abandonné. La transition est un processus long et contradictoire. Le statut des démarches alternatives a été revalorisé. Elles ne sont pas suffisantes pour changer de société, mais elles peuvent le préparer, comme la bourgeoisie a été capable d’expérimenter et de faire émerger des rapports sociaux capitalistes sous le féodalisme. Les révolutions accélèrent les évolutions, elles ne sont pas alternatives au temps long.

L’altermondialisme est confronté à ces questions. Sur la question de la stratégie révolutionnaire et du rapport à l’État, l’offensive du néolibéralisme contre l’intervention sociale des États cherchant à les réduire à leurs fonctions régaliennes de police et de répression a montré ses limites. La crise de la pandémie a mis en lumière l’importance des institutions, la nécessaire action publique et le rôle des services publics. La question nouvelle concerne l’hypothèse de l’épuisement du néolibéralisme et peut-être même du capitalisme et de la nature des nouveaux modes de production possibles, peut-être inégalitaires, candidats à la succession du capitalisme. Cette hypothèse est renforcée par un élément nouveau considérable, celui de la crise écologique et notamment climatique.

 

La Commune a mis en évidence la question de la démocratie

La Commune va réinventer les rapports entre le social et le politique. Elle va complètement bouleverser les conceptions de la démocratie et proposer des pistes qui sont d’une grande actualité. La Commune va mettre en avant une exigence première, celle de la démocratie dans le travail. Elle va affirmer son orientation politique pour l’affranchissement du travail et l’abolition des monopoles, des privilèges, de la bureaucratie. Elle soutiendra les luttes pour la réduction du temps de travail et contre le travail des enfants. Marx définira la Commune comme « un gouvernement de la classe ouvrière, le résultat de la lutte de la classe des appropriateurs, la forme politique enfin trouvée qui permettait de réaliser l’émancipation économique du Travail. » En s’inspirant des pratiques dans l’AIT, la Commune préfigure l’autogestion avec les ateliers abandonnés remis aux coopératives ouvrières après indemnisation des propriétaires. Un conseil de direction est élu tous les quinze jours dans les ateliers. La démocratie sociale accompagne la démocratie économique avec la réquisition des logements vacants et la baisse des loyers, l’interdiction des amendes et retenues de salaires, l’indication d’un salaire minimum dans les appels d’offres… La Commune va mettre en avant la démocratie politique. Elle va définir la démocratie directe et l’autogouvernement avec le respect du suffrage universel, le contrôle des élus par la révocabilité, le mandat impératif et la délibération commune. Les fonctionnaires, les juges et les magistrats sont responsables et révocables.

La Commune va jouer un rôle très important dans une avancée de la démocratie par l’émancipation des femmes. Les femmes vont imposer le droit de se battre et de nombreuses femmes, à l’exemple de Louise Michel, joueront un rôle fondamental et reconnu dans les évènements. Ce sera une étape dans la longue lutte des femmes pour l’égalité des droits. La Commune instaure l’égalité des salaires pour les institutrices et les instituteurs. Elle décrète l’accès à l’éducation. Elle reconnaît l’union libre et facilite le divorce, elle interdit la prostitution. La question du droit de vote n’est pas posée. Après la Commune, l’AIT va créer des sections féminines. Engels éclairera l’origine du patriarcat dans les Origines de la famille, de la propriété privée et de l’État publié en 1884.

La démocratie joue aussi un rôle dans les alliances de classe. Dès septembre 1871, l’AIT posera la question de l’alliance avec les paysans et adoptera une résolution sur les moyens d’assurer l’adhésion des producteurs agricoles au mouvement du prolétariat industriel. Les Bourses du travail seront créées à partir de 1887 pour faire face à l’interdiction des syndicats ; dans le prolongement de la Commune, la Fédération des bourses du travail créée par Fernand Pelloutier en 1892 servira de support à la CGT naissante et au courant des syndicalistes révolutionnaires.

La Commune met en place une démocratie territoriale qui relie fortement la population, le territoire et les institutions. Le débat est très tranché dans la première internationale. Les courants radicaux du municipalisme trouvent leurs sources dans l’histoire révolutionnaire. La transformation d’une ville capitale en « Commune », les territoires libérés pour contester et réinventer les pouvoirs par rapport aux États. La référence part de la Commune de Paris mais ne s’y restreint pas. C’est le cas de Petrograd en 1917, Hambourg en 1923, Barcelone en 1937. Elle s’oppose à une autre approche, « possibiliste », celle du socialisme municipal qui allie une conception locale du socialisme avec la tradition communautaire communale illustrée par les Chartes locales du Moyen Age et les biens communautaires.

Dans les années 1980, des pratiques d’autogouvernement à l’échelle communale vont se dégager. Elles seront explicitées avec le « municipalisme libertaire » de Murray Bookchin, l’expérience zapatiste des Chiapas, l’expérience des budgets participatifs de Porto Alegre. Les questions écologiques et démocratiques sont mises en avant. C’est dans ce contexte qu’a émergé, depuis 2011, « le mouvement des places » dans plusieurs villes du monde. Ce mouvement renoue avec les occupations pendant la période 1960-1975 des « mai 68 dans le monde ». En occupant les places, les mouvements réinvestissent le centre des villes. Ils cherchent à se réapproprier les places et à s’installer dans l’espace public. Ce mouvement des places ouvre une nouvelle phase du municipalisme.

Les nouvelles étapes de l’émancipation

La Commune de Paris est une référence à laquelle il importe de puiser pour mieux faire face aux défis de notre temps. Elle nous donne une profondeur historique qui permet de mettre en perspective les multiples luttes émancipatrices qui se sont déployées à travers la planète à l’ère de l’industrialisme triomphant puis de la mondialisation néolibérale. En ce sens, l’altermondialisme constitue une nouvelle étape, qui nous est contemporaine, dans cette lutte pour l’émancipation à l’égard du système dominant, sur ce chemin visant à travers une multitude d’expériences sociales innovantes se déployant en marge du système à faire vivre l’espoir d’un autre monde possible. 

L’altermondialisme propose de construire une alliance stratégique entre les institutions locales et les mouvements sociaux et citoyens pour renouveler l’action politique.  L’alliance possible avec les acteurs économiques peut concerner les entreprises de l’économie sociale et solidaire, les entreprises municipales, les entreprises publiques, les entreprises locales. Autour du refus du rabattement sur la rationalité dominante « marchandiser, privatiser, financiariser » et de la mise en avant d’une démarche fondée sur le respect des droits fondamentaux.

L’impératif démocratique nécessite une réinvention du politique. La méfiance des citoyens est considérable ; elle remet en cause les formes représentatives et délégataires. La question démocratique concerne toutes les sociétés, à toutes les échelles, locales, nationales, mondiales. Elle concerne aussi les mouvements et le Forum Social Mondial. On retrouve cette question dans l’appréciation des tentatives de gouvernements progressistes. Comment concilier une transformation sociale et écologique radicale avec une démocratie réelle ? Comment définir, dans des périodes de transition difficiles, des rapports démocratiques entre mouvements, partis et gouvernements ? Dans la situation actuelle, les formes du politique sont interpellées.

Immanuel Wallerstein disait au Forum Social Mondial de Detroit : c’est vrai qu’il y a 1% et 99% ; mais 99% ça ne suffit pas pour faire une majorité ! Il est urgent de trouver des modes de coordinations entre les « formes mouvements » et les « formes partis ». Les mouvements doivent définir le rôle politique qu’ils peuvent jouer. Les partis doivent abandonner leur prétention d’organisations d’avant-garde destinées à diriger les mouvements. Ils doivent aussi revoir leur stratégie qui instaure l’État en seul acteur du changement.

Le capitalisme en crise est toujours plus offensif. Il cherche à subordonner encore plus le travail par le recours aux nouvelles technologies, notamment le numérique. Il accroît les inégalités, avec les revenus inimaginables des plus riches, d’un côté, la pauvreté et la misère, de l’autre. Il refuse de prendre en compte la crise écologique, notamment l’urgence climatique, renforcée par la crise pandémique. Il résiste à la revendication d’égalité portée par les droits des femmes. Après la première phase de la décolonisation, celle de l’indépendance des États, il résiste à la deuxième phase celle de la libération des nations et des peuples. Il refuse de voir que les discriminations et les racismes sont, aujourd’hui, les conséquences meurtrières de la décolonisation inachevée.

La nouvelle chaîne de révolutions définit la nécessaire transformation sociale, contre les inégalités, écologique, pour de nouveaux rapports entre l’espèce humaine et la Nature, démocratique, pour le respect des libertés individuelles et collectives et géopolitique contre les formes de domination. Le nouveau bloc social antagonique du néolibéralisme et du capitalisme est formé par l’alliance des mouvements : le mouvement ouvrier, toujours central, le mouvement paysan des producteurs agricoles comme l’avait défini l’AIT après la commune, le mouvement écologiste, le mouvement des femmes en lutte contre des rapports millénaires, le mouvement contre les discriminations et les racismes et pour la dignité, le mouvement des peuples autochtones.

Note biographique

Ingénieur économiste de formation, Gustave Massiah a été président du CRID (Centre de recherche et d’information sur le développement). Il est membre du Conseil scientifique d’ATTAC et du Conseil International du Forum Social Mondial. Il est membre fondateur du CEDETIM (Centre d’études et d’initiatives de solidarité internationale), de l’AITEC (Association internationale de techniciens, experts et chercheurs) et du réseau IPAM (Initiatives pour un autre monde).

 

Bibliographie

  • Etienne Balibar, Retour sur insurrection, Sur l’interprétation de Mai 68, Médiapart janvier 2019
  • Ludivine Bantigny, La Commune au présent, Ed La Découverte, 2021
  • Daniel Bensaid, Inventer l’inconnu, autour de La Commune, Ed La fabrique, 2008
  • Stathis Kouvélakis, Karl Marx et Friedrich Engels, Sur la Commune de Paris, Ed Sociales, 2021
  • Henri Lefebvre, La Proclamation de la Commune, Gallimard 1965, La Fabrique 2018
  • Prosper-Olivier Lissagaray, L’histoire de la Commune de 1871, (1876) La Découverte, 2004
  • Karl Marx, La Guerre civile en France, (1871), Ed Mille et Une Nuits, 2007
  • Gustave Massiah, L’AIT et le mouvement altermondialiste, Plateforme altermondialiste, Québec, 2017
  • Louise Michel, La Commune, Ed la Découverte 2015
  • Elie Reclus, La Commune de Paris au jour le jour, Ed Seguier, 2000
  • Kristin Ross, L’imaginaire de la Commune, La Fabrique 2015
  • Jacques Rougerie, La Commune de 1871, PUF – Que sais-je ?  2014
  • Immanuel Wallerstein, 1968, Revolution in the World System, New Press, New York, 2000

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