Université d’automne 2021 de la ligue des droits de l’homme
Les sociétés civiles entre résistances et construction d’alternatives
Gustave Massiah
Economiste altermondialiste,
membre du conseil International du Forum Social Mondial
27-07- 2021
1 - Le nouveau monde qui tarde à apparaître.
Sans rentrer dans les discussions sur la société civile, nous partirons des débats sur les stratégies des mouvements sociaux. On peut rappeler la formule de Gramsci : le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres. Les monstres sont là, mais où est le nouveau monde. D’autant qu’une alternative est nécessaire pour résister.
2 – La crise s’approfondit.
Le néolibéralisme s’est imposé depuis 1980. La crise du néolibéralisme, financière et sociale,
éclate en 2008. A partir de 2011, plus de cinquante situations insurrectionnelles éclatent ; les printemps arabes, les indignés, les occupys, le hirak, … Les contre-révolutions et les répressions sont imposées dès 2013. Le néolibéralisme évolue vers l’austéritarisme, mêlant austérité et autoritarisme. La crise sociale s’élargit au climat et à la pandémie. Dans la bataille pour l’hégémonie culturelle, les idées d’extrême droite se nourrissent du sécuritaire et de l’identitaire.
3 - Les contradictions s’aiguisent dans toutes les dimensions.
Toutes les facettes d’une crise globale et structurelle sont présentes.
Ecologiques (le climat, la biodiversité, la rupture dans la conception du développement, l’effondrement ?) ;
économiques internes au capitalisme (entre extractivistes et GAFAM, les métamorphoses du travail) ;
sociales (les inégalités dans chaque pays et internationale) ; démocratiques (sécuritaires, autoritarisme) ;
idéologiques (souveraineté, migration et sécurité à droite, débat sur laïcité et universalisme à gauche) ;
géopolitiques (monde bipolaire Etats Unis et Chine ou multipolarité ; la guerre et la paix)
Il faut aussi revenir sur la question du peuplement. Deux démographes canadiens Darrell Bricker et John Ibbitson, dans un livre, la Planète vide, analysent le choc de la décroissance démographique mondiale
Ils remettent en cause les prévisions des Nations Unies qui estiment que la population mondiale passera se 7 à 11 milliards d’ici la fin du siècle avant de se stabiliser. Ils estiment que le pic sera de 9 milliards entre 2040 et 2060. Et que la population sera en décroissance dans une trentaine de pays en 2050 (contre une vingtaine aujourd’hui). Les taux de fécondité ne sont pas astronomiques dans les pays en développement. Beaucoup sont au taux de remplacement ou au dessous. La raison en est de l’émancipation des femmes. taux de 1,7 enfant par femme
Canada, 20% de personnes nées hors du Canada.
Le vieillissement social devient un problème essentiel.
4.
Nous sommes engagés dans une bataille pour l’hégémonie culturelle particulièrement violente. Comme l’affirmait Gramsci, elle est essentielle. Cette bataille pour l’hégémonie culturelle oppose violemment deux conceptions du monde ; d’un côté l’identitarisme et le sécuritarisme, de l’autre l’égalité et la solidarité. La bataille porte sur les libertés avec d’un côté une conception individualiste et libertarienne et de l’autre le lien entre les libertés individuelles et les libertés collectives.
On prétend que la bataille idéologique s’organise autour de la question des migrations. C’est une instrumentalisation médiatique. La bataille pour l’hégémonie culturelle porte d’abord sur l’égalité. Les migrations sont utilisées mais partagent toujours autant les sociétés. Il y a autant d’appel à la haine que de manifestations de solidarité. Depuis quatre ans, les sondages annuels indiquent que 60% des sondés sont pour la citoyenneté de résidence et la participation des résidents étrangers aux élections locales. Et quand on les interroge sur leurs sujets d’inquiétude, les français mettent en tête le pouvoir d’achat et l’écologie, l’islam arrive en dixième position et l’immigration en treizième position.
5 - Les idées d’extrême droite sont une réaction à la radicalité des idées nouvelles.
Cette situation de crise généralisée se traduit sur le plan idéologique. Des partis d’extrême droite accèdent au pouvoir dans toutes les régions du monde avec Bolsonaro, Orban, Dutertre, Modi, Trump, et d’autres. Les idées d’extrême droite n’ont pas été aussi présentes et fortes depuis la deuxième guerre mondiale ; elles sont dominantes dans des secteurs dominants des médias. Et pourtant, on peut admettre l’hypothèse que la montée des idées d’extrême droite est une réaction au sens propre du terme. Elle traduit un refus violent et un affolement par rapport aux nouvelles radicalités portées par les nouvelles générations sur les questions du féminisme, du refus du racisme, de l’urgence écologique.
La radicalité portée par les nouvelles générations crée de très fortes contradictions. Deux exemples : le mouvement féministe à l’exemple de Me-too ; le mouvement antiraciste qui prolonge la décolonisation à l’exemple de Black Live Matters. Il en résulte un véritable affolement comme on peut le voir avec les débats sur Napoléon et l’esclavage, les statues, le genre, les groupes mixtes, …
6 -Les mouvements sociaux porteurs de la transformation et de la transition.
Citons les mouvements : ouvrier et syndical ; paysan ; féminisme et genre ; écologique ; racisme et décolonisation ; peuples autochtones ; précariat.
Exemple du mouvement paysan : agriculture paysanne, refus des ogm, souveraineté alimentaire, internationalisme via campesina
7 - Quelle stratégie.
L’urgence est de définir le projet de dépassement et d’émancipation correspondant à cette nouvelle alliance stratégique. Et d’inventer les nouvelles formes du politique renouvelant une approche de la démocratie.
Sur la caractérisation de la période, nous pouvons dire que la décolonisation n’est pas terminée. La première phase a été celle de l’indépendance des Etats. On peut considérer qu’elle a relativement réussi même si on en voit les limites. La deuxième phase, celle de la libération des nations et des peuples commence. Elle implique de remettre en cause les formes de domination, dont la FrançAfrique, et les prolongements de la colonisation dans la colonialité des institutions internationales et nationales et dans les idéologies.
Convergence des luttes ou convergence de projets. L’Etat (construire un parti, pour conquérir l’Etat, pour changer la société). Les rapports entre mouvements sociaux et mouvements politiques, redéfinir les partis.
Sur la question des alliances, il s’agit d’une ouverture vers la construction d’un bloc de mouvements porteurs de radicalités nouvelles : les mouvements ouvrier et syndical, paysans, féministe, écologiste, des peuples autochtones, contre le racisme et les discriminations et le précariat. La stratégie de ces mouvements est en pleine évolution. Par exemple, le mouvement paysan a réussi à mettre en avant l’agriculture paysanne considérée comme plus avancée que l’agro-industrie et correspondant plus aux impératifs écologistes, à rejeter les OGMs, et à proposer la souveraineté alimentaire.
8 – La nouvelle période ; le dépassement du capitalisme.
Un nouveau mode de production. Un mode égalitaire ou inégalitaire ? Echec du soviétisme ; Gramsci et la démocratie. Walden Bello et la Chine. De nouvelles classes dans la transition.
L’urgence est de définir le projet de dépassement et d’émancipation correspondant à cette nouvelle alliance stratégique. Et d’inventer les nouvelles formes du politique renouvelant une approche de la démocratie.
