Colloque
Capitalisme, anticapitalisme et sciences sociales engagées à l’échelle globale
Immanuel Wallerstein
Gustave Massiah
15 – 08 - 2023
Immanuel a beaucoup compté, pour moi comme pour beaucoup d’autres. Je l’ai rencontré au début des années 1970, dans les séminaires que Samir Amin organisait à l’IDEP à Dakar. J’ai plusieurs fois assisté aux séminaires qu’il organisait à Paris, à la MSH. A partir des années 1990 nous nous retrouvions régulièrement dans les manifestations du mouvement altermondialiste et nous assistions ensemble aux forums sociaux mondiaux. Quand il arrivait à Paris, nous nous retrouvions avec Christophe Aguiton[1] pour faire le point sur le mouvement des FSM. Et nous étions présents aux rencontres d’accueil organisées par Jeanne Singer pour son arrivée à Paris, avec Béatrice, son épouse, et souvent avec Luciana Castellina et Rossana Rossanda quand elles étaient à Paris.
Immanuel nous a tellement appris ! Comme les très grands pédagogues, il osait penser à haute voix devant son auditoire et faire découvrir de nouvelles hypothèses. Je me souviens du jour où il était parti de Cromwell pour développer la réflexion sur la question de la stratégie politique. Ainsi, il interrogeait la stratégie du pouvoir politique en montrant les limites de l’équation de Cromwell : créer un parti, pour conquérir l’Etat, pour changer la société. Cette stratégie avait permis à la bourgeoisie de conquérir le pouvoir. Emmanuel Terray fait remonter cette stratégie au Parti Chrétien entre le 1er et le 3ème siècle. Les internationales successives, après la première, l’avaient adopté et nous en voyons aujourd’hui les limites et la nécessité de repenser la stratégie socialiste, de confronter la forme-parti à la forme-mouvement.
Immanuel accordait une très grande importance à la période 1965 à 1973, avec tous les « mai-1968 » dans le monde. Pour lui, c’était une nouvelle période qui s’était ouverte, une révolution culturelle. Bien sûr, il voyait bien la régression de la pensée et de la récupération des « nouveaux philosophes ». Mais, pour lui, et je partageai complètement ce point de vue, le vent des libertés de penser préparait une nouvelle période. Il en a parlé au Forum Social des Etats Unis à Détroit, en 2010, dans une salle galvanisée de jeunes activistes américains et internationaux. Et où il a démontré son humour en répondant par rapport au mouvement des Occupys : « vous avez raison, ils sont 1% et nous 99% ; mais n’oublions pas que 99%, ça ne suffit pas pour faire une majorité ! »
Immanuel a eu, avec Samir Amin, l’intuition du Sud Global. Leur travail avec André Gunder Frank et Giovanni Arrighi[2] a renouvelé les perspectives en rappelant le rôle des civilisations du Sud dans l’Histoire Mondiale. Un de ses plus beaux livres est L’universalisme européen, de la colonisation au droit d’ingérence[3] qui repart de la controverse de Vallolid en 1550 (sur les « esclaves naturels » et pour savoir si les amérindiens peuvent avoir une âme). Ce livre permet de comprendre l’ancienneté et l’importance du mouvements contre le racisme et les discriminations aujourd’hui dans le monde. Pour Immanuel, on ne pourra construire un universalisme vraiment naturel si on ne lutte pas contre l’universalisme européen. Immanuel et Etienne Ballbar ont conduit pendant plusieurs années un magnifique séminaire dont les conclusions ont été éditées dans le livre très important « Race, nation, classe, les identités ambigués [4] ».
Pour illustrer l’actualité de la pensée d’Immanuel Wallerstein, je voudrais revenir sur le débat qui traverse toute son œuvre, celui du capitalisme historique et de l’avenir du capitalisme. Il est probable que nous vivrons le passage à une nouvelle phase du mode de production capitaliste, comme entre 1914 et 1945, la rupture avec le passage au capitalisme fordiste et keynésien, avec la crise de 1929, et la politique de Roosevelt avec le new deal. L'hypothèse du passage à une nouvelle phase du mode de production capitaliste est très probable ; elle est amorcée avec les nouvelles formes de production, notamment le numérique. Elle est aussi interpellée par les changements dans les classes principales. Nous en avons quelques pistes. Dans la classe dominante, par la contradiction entre la financiarisation de la bourgeoisie et la culture des nouveaux dirigeants, cadres et managers du numérique. Dans la classe ouvrière, par la contradiction entre l'évolution des formes du salariat et le précariat.
L’hypothèse n’est peut-être pas seulement celle d’un changement de phase du capitalisme. Immanuel Wallerstein avance l’hypothèse qu’il s’agit d’une crise structurelle qui met en cause les fondements du mode de production capitaliste[5]. Il considère que le mode de production capitaliste est épuisé et que dans les trente prochaines années, il ne devrait plus être dominant. Mais, cette crise du capitalisme ne déboucherait pas sur le socialisme. C’est un autre mode de production, inégalitaire mais différent qui lui succéderait. Dans cette hypothèse, le capitalisme ne disparaîtrait pas, mais il ne serait plus le mode de production dominant dans les formations sociales, un peu comme l’aristocratie n’a pas disparu en laissant la première place à la bourgeoisie. De nouvelles classes sociales principales seraient en gestation dans nos sociétés. Le nouveau prolétariat viendrait du précariat et associerait les précaires et certaines formes du salariat. Les nouvelles classes dirigeantes pourraient être issues des techniciens et des cadres comme on peut le voir à travers les mutations sociales entrainées par le numérique. Les bourgeoisies parasitaires et rentières ne seraient plus dominantes et pourraient laisser la place à de nouvelles classes dirigeantes. Le néolibéralisme pourrait être toujours présent, mais ne serait plus complètement dominant. Il a déjà perdu une large part de sa légitimité et il a besoin de durcir ses moyens de répression pour maintenir son pouvoir.
Quelle que soit l’hypothèse, celle du passage à une nouvelle phase du mode de production capitaliste ou celle du passage à un nouveau mode de production, les changements seront considérables et se traduiront par des années de transition riches en bouleversements sociaux et idéologiques. Les conséquences seront considérables au niveau de l’écologie et du changement climatique, au niveau social pour les inégalités et les discriminations, au niveau des guerres et au niveau de la nature des régimes politiques, de la définition même des démocraties.
Quand Thierry Paquot interviewe Fernand Braudel[6] et lui dit à un moment « Votre disciple Wallerstein » Fernand Braudel s’écrie, « mais, Immanuel n’est pas mon disciple, il m’a autant apporté et appris que j’ai pu le faire pour lui ». Immanuel nous a énormément appris et ses livres continueront longtemps à le faire.
[1] Christophe Aguiton et Gustave Massiah. Immanuel Wallerstein, Un penseur majeur pour un autre monde possible, pour un meilleur monde, 2 septembre 2019
[2] Samir Amin, Giovanni Arrighi, André Gunder Frank, Immanuel Wallerstein, Le grand tumulte, Editions La Découverte, 1991
[3] Immanuel Wallerstein European Universalism: The Rhetoric of Power, New Press, 2006 –
L’universalisme européen, de la colonisation au droit d’ingérence, Editions Démopolis Paris 2008
[4] Etienne Balibar et Immanuel Wallerstein, Race, nation, classe, les identités ambigués, Editions Poche Sciences Humaines, paris 1988
[5] Immanuel Wallerstein, préface à l’édition anglaise du livre de Gustave Massiah et Elise Massiah, Une stratégie altermondialiste, Editions Black Rose Books, Montréal
[6] Thierry Paquot, Immanuel Wallerstein, Une pensée monde, Hermès, La Revue 2020 /1 n°86
Immanuel Wallerstein nous a quitté, nous ressentons une grande tristesse et un vide. C’est un grand désarroi de penser qu’on ne pourra plus discuter et débattre avec une des personnes dont nous étions intellectuellement les plus proches et qui a tant compté.
Immanuel a représenté ce qu’on pouvait imaginer de mieux comme figure de l’intellectuel engagé, dans la lignée des grands intellectuels qui ont donné leurs lettres de noblesses à la pensée scientifique, culturelle et politique. C’était d’abord un grand philosophe. Sa philosophie était nourrie de sa connaissance des sciences sociales auxquelles il avait contribué et dans lesquelles il excellait. Economiste, il prolongeait la démarche marxiste et participait à son renouvellement. Historien, il naviguait dans l’histoire longue et avait créé le Centre Fernand Braudel à l’Université d'État de New York à Binghamton. Sociologue, il était attentif à l’évolution et à la compréhension des sociétés et il avait présidé l’Association internationale de Sociologie de 1994 à 1998.
Immanuel était un enseignant hors pair. Il n’imposait pas ses leçons. Il avait cette qualité rare d’oser penser à haute voix pour son auditoire. Ses cours et ses séminaires étaient des moments de grande création ; ils permettaient d’approfondir, de croiser les approches, de toujours s’accrocher aux réalités. On découvrait toujours des nouvelles propositions, des plongées dans l’Histoire, des raisons de s’engager. Il savait aussi galvaniser de larges publics. Un souvenir, parmi tant d’autres : au Forum Social Mondial des Etats Unis, à Détroit, en juin 2010, il était au centre de discussions animées de plusieurs heures avec une audience enthousiaste de centaines de jeunes assis par terre.
Immanuel a d'abord été un spécialiste des sociétés africaines après les indépendances. Au début des années 1970, une période où sous l'impact des mouvements de 68 de nouvelles approches intellectuelles apparaissent et se développent, il fut l'un de ceux qui élabora une nouvelle façon d'appréhender les réalités sociales : l'analyse des "systèmes-monde". Cette approche apparut à la confluence de plusieurs grandes ruptures datant des années 60, voire des années 50.
Immanuel avait participé à l’aventure braudélienne de l’histoire du capitalisme. Il partageait avec Fernand Braudel la passion du temps long et de « la grammaire des civilisations ». Il a croisé cette l’approche braudélienne du temps long avec la démarche et les interrogations issues du marxisme et des « théories de la dépendance ». Les théories de la dépendance critiquaient l'analyse du sous-développement comme était lié à l'arriération d'un pays et y opposaient l'idée que la cause en était le développement même du système capitaliste auquel participaient ces pays dans le cadre d'un échange inégal. A partir d'une analyse économique (Raul Prebish, Andre Gunder Frank), les théoriciens de la dépendance ont élargi leur approche en y intégrant une critique philosophique (Enrique Dussel) et sociologique (Anibal Quijano) de la "différence coloniale" qui a été du XVIème au XXIème siècle le mécanisme qui a minorisé la connaissance non occidentale. Anibal Quijano a ainsi montré que la "colonialité" était une dimension omniprésente de la modernité : l’émergence du commerce transatlantique triangulaire a constitué en même temps la modernité, le capitalisme et la colonialité basée sur la hiérarchie entre races.
Parallèlement, des marxistes indépendants, pour la plupart anglo-saxons, entamaient une réflexion sur la transition du féodalisme au capitalisme. Paul Sweezy, un économiste américain, a mis l'accent sur les facteurs exogènes, en particulier les flux commerciaux, pour expliquer l'évolution des sociétés féodales européennes. Ces débats, comme ceux posés par les théoriciens de la dépendance, avaient des conséquences politiques directes : ils permettaient de remettre en cause l'orientation des partis communistes qui entendaient respecter les étapes de l'évolution des sociétés – le capitalisme devant succéder au féodalisme – et qui confinaient les luttes sociales et politique au sein des sphères nationales.
On peut retrouver, avec intérêt, l’analyse du système monde capitaliste dans Comprendre le monde, analyse des systèmes mondes, Ed. La Découverte 2009. Immanuel propose une présentation des débuts du capitalisme dans Capitalisme et économie monde 1450-1640, Ed. Flammarion 1980. Il rédige une approche synthétique et très pédagogique dans Le capitalisme historique, Ed. La Découverte 1985.
Immanuel ne s’est pas seulement intéressé à la naissance du capitalisme. Il s’est passionné et engagé dans la lutte contre le capitalisme en s’interrogeant sur la fin du capitalisme. Ayant étudié le début du capitalisme dans l’histoire des civilisations, il ne doutait pas que le capitalisme aurait une fin. Il partait pour cela de la crise de l'idéologie libérale qui a dominé le XIXème et le XXème siècle.
Pour Immanuel une idéologie est plus qu'une vision du monde ou un ensemble d'idées et de théorie : c'est une "stratégie cohérente d'intervention dans le champ social permettant d'établir des orientations politiques assez claires". Les idéologies, parce qu'elles présupposent l'existence d'un débat stratégique explicite, ne sont apparues qu'avec la Révolution française avec le clivage libéraux/conservateurs. En réaction à la double rupture amenée par la Révolution française - la souveraineté des citoyens et la normalité du changement et de la transformation politique - l'idéologie conservatrice s'est constituée en défense des hiérarchies et des structures traditionnelles et tout d'abord de la famille et des communautés locales seules à même de maintenir les équilibres fragiles des sociétés. Les libéraux, au contraire, se présentaient comme le parti du mouvement entendant changer l'état des choses par des réformes institutionnelles permanentes. S’ils ne faisaient pas confiance aux structures traditionnelles pour assurer ces évolutions, les libéraux se méfiaient de la foule irrationnelle et non éduquée. Les experts devraient être à la tête du changement, experts qui devaient dépasser l'étude des "humanités", source du savoir traditionnel, pour aller vers le savoir scientifique seul à même d'ouvrir la voie du progrès. ‘
La "révolution européenne" de 1848 a vu l'apparition d'un courant radical porteur d'une critique sociale d'ensemble. Si la révolution de 1848 fut courte, elle changea les termes du débat. Les conservateurs réalisèrent que le seul pays européen épargné par cette révolution avait été la Grande-Bretagne où pourtant les mouvements sociaux avaient été très importants. La raison leur a semblé être les politiques "conservatrices éclairées" – une série de concessions limitées - appliquées dans ce pays et cette orientation se généralisa au reste de l'Europe dans la deuxième moitié du XIXème siècle. Les radicaux, de leur côté, s'éloignèrent rapidement de la voie des communautés utopiques pour s'engager sur le terrain politique. Les libéraux, enfin, s'engagèrent également sur le terrain politique afin que les affaires importantes soient confiées aux experts, avec une orientation centriste entre conservateurs et radicaux. La voie était ouverte pour un rapprochement entre ces positions aboutissant à la domination d'un programme libéral dans les pays les plus puissants du système-monde. Ce programme portait sur l'élargissement progressif du droit de vote en même temps que la mise en place d'un système d'éducation généralisé, le renforcement du rôle de l'état assurant la mise en place de systèmes minimaux de protection sociale et la promotion du sentiment national chez les citoyens pour assurer la cohésion du système.
Pour Immanuel le courant radical - ou courant anti-systémique - apparu avec la révolution de 1848 a paradoxalement renforcé le système, au moins jusqu'en 1968, en permettant la victoire du libéralisme au lieu de le remettre en cause. La raison en serait double : les conséquences de la longue lutte pour la reconnaissance – et donc l'intégration - menée par les syndicats et les partis ouvriers, et la césure profonde entre ces organisations dominées par les ouvriers qualifiés, pour la plupart blancs et masculins, et les autres mouvements de critique radicale du système, féministes, minorités ethniques ou religieuses, ou mouvements d'émancipations nationales dans les colonies.
Pour Immanuel, la révolution mondiale de 1968 a marqué la fin de l'hégémonie libérale et a été un facteur supplémentaire de déstabilisation du système-monde. Les mouvements de 1968 ont eu lieu au moment où les coûts salariaux et fiscaux étaient à leur maximum. Ces mouvements ont permis aux forces anti-systémiques d'intégrer des problématiques qui étaient dissociées dans la période précédente, question sociales, environnementales, féministes, raciales, etc., et de s'affirmer de façon autonome. Les forces libérales et conservatrices ont pris en compte, dans une première étape, les évolutions culturelles portées par 1968 mais se sont attachées à rétablir les taux de profits en baissant le coût du travail et les impôts par des politiques initiées par Reagan et Thatcher et généralisées derrière le vocable de mondialisation. Mais ces politiques ont échoué dans leurs objectifs de relance de l'expansion économique et les attentats du 11 septembre 2001 ont permis aux conservateurs de se séparer des libéraux avec les interventions militaires unilatérales et la remise en cause de l'évolution culturelle entamée par 1968. Tous ces éléments accentuent encore le caractère instable et chaotique de la situation actuelle et ouvrent une période de fluctuations brutales dans toutes les sphères institutionnelles du système-monde.
L’hypothèse d’Immanuel était que nous sommes entrés dans une crise structurelle profonde qui ne se résoudra pas par une nouvelle phase du capitalisme. Il estimait qu’un nouveau mode de production allait succéder au capitalisme dans les trente ou quarante prochaines années. Mais, il soulignait que, si la fin du capitalisme est historiquement certaine, cela n’entraînait pas automatiquement l’avènement d’un monde idéal. Il pensait qu’un nouveau mode de production « post-capitaliste » pourrait être inégalitaire. Il voyait la possibilité de plusieurs bifurcations : « celle débouchant sur un système non capitaliste conservant du capitalisme ses pires caractéristiques (hiérarchie, exploitation et polarisation), et celle posant les bases d’un système fondé sur une démocratisation relative et un égalitarisme relatif, c’est-à-dire un système d’un type qui n’a jamais encore existé.
Ce qui a permis à Immanuel d’élargir son horizon et de situer ses analyses et ses systèmes-mondes à l’échelle de la planète a été sa compréhension du caractère historique fondamental de la décolonisation. Il s’est engagé pour la décolonisation, ce qu’illustrent ses premiers travaux : L'Afrique et l'indépendance, Ed. Présence africaine, 1966 et Les Inégalités entre les États dans le système international : origines et perspectives, Ed. Centre québécois des relations internationales, 1975. Il était très attentif à l’école de la dépendance et aux analyses articulant « centre et périphérie » dans l’analyse de la longue période.
Immanuel a également contribué à l’analyse des sciences sociales. Il a pour cela établi une cartographie historique des disciplines universitaires. C'est à la fin du XVIIIème siècle que les sciences empiriques se séparèrent de la philosophie et des "humanités", créant ainsi une césure entre deux cultures. La Révolution française a ouvert une nouvelle phase où l'étude des réalités sociales, économiques et politiques s'est avérée indispensable pour pouvoir agir sur celles-ci : cela a été l'émergence des sciences humaines. L'histoire, rompant avec l'hagiographie, puis l'économie, la sociologie et les sciences politiques se sont construits "entre" sciences empiriques et philosophie. Un peu plus tard, la nécessité pour les états et les intellectuels occidentaux de comprendre les autres sociétés à amener l'apparition de l'anthropologie, l'orientalisme puis les études sur le développement après la 2ème guerre mondiale. Les réalités du monde post-colonial et le développement universitaire dans le reste du monde ont entraîné une crise dans la séparation des disciplines universitaires et a permis l'apparition des théories "hérétiques" qui ont été la base sur laquelle s'est construit l'analyse des systèmes-monde. Il est possible de retrouver ces analyses dans l’ouvrage « Impenser la science sociale. Pour sortir du XIXème siècle » Ed. PUF, 1995.
Dès le début des années 1980, Immanuel a été présent dans une série de rencontres et de séminaires, au départ à Dakar, à l’initiative de Samir Amin, avec des intellectuels engagés d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine. Cette approche s’inscrivait dans la recherche de l’autonomie d’une pensée décoloniale ; elle s’est prolongée dans les forums sociaux mondiaux. Il a participé au groupe formé par quatre historiens et économistes (Samir Amin, Giovanni Arrighi, André Gunder Frank et lui-même) revendiquant l’appropriation de l’histoire longue à partir de la périphérie et de la lutte anticoloniale. C’est ce qui a débouché sur deux ouvrages : La crise, quelle crise ? Ed. Maspéro 1982 et Le grand tumulte ? Les mouvements sociaux dans l'économie-monde, Ed. La Découverte, 1991.
Au tournant des années 2000, Immanuel a été un des penseurs du mouvement altermondialiste. Il y a participé très activement en apportant une vision, nourrie par ses recherches et son engagement, caractérisée par une approche dialectique. Il était soucieux de situer le mouvement dans une dynamique historique tout en apportant une grande attention aux contradictions et aux contre-tendances. Il accordait une importance particulière à ce qu’il définissait comme un mouvement anti-systémique s’opposant à la logique dominante. Il concevait le processus comme un mouvement qui part de la lutte des classes et qui l’élargit. Pour lui, à chaque période historique, les classes principales sont antagoniques, mais elles forment des blocs de classes avec des alliances qui opposent le mouvement dirigeant le système avec le mouvement anti-systémique qui s’y oppose. Il nous a légué une méthode qui présente l’intérêt de ne pas restreindre l’analyse sociale et l’Histoire aux affrontements économiques et de laisser place aux dimensions idéologiques, culturelles et politiques. Sur ces dimensions essentielles, Immanuel a publié un de ses livres les plus percutants : L’universalisme européen, de la colonisation au droit d’ingérence, Ed. Démopolis 2008 qui dissèque les prétentions de l’idéologie dominante à capter l’universalisme.
Parallèlement, il a organisé, avec Etienne Balibar, un séminaire à Paris à la Maison des Sciences de l’Homme qui durera trois ans, de 1985 à 1987, autour du thème Race, Nation, Classe (d’où le livre Race, Nation, Classe, les identités ambigües, Ed. La Découverte 1988, réédité en 2007). Cette approche matérialiste reste toujours d’une grande actualité sur la nécessité d’élargir la lutte des classes sociales en tenant compte d’autres dimensions, notamment la question du genre qui s’est imposée, ces trente dernières années, comme une question essentielle.
Immanuel accordait une très grande importance aux révolutions culturelles. Il considérait qu’il y avait une rupture qui avait commencé avec les bouleversements idéologiques visibles dans le monde dans les années 1968. Au-delà des contre-révolutions, il faisait le lien entre les idées qui ont éclaté à ce moment avec le mouvement altermondialiste, avec le mouvement écologiste et avec les mouvements des places à partir de 2011. Il considérait que la violence des réactions idéologiques, géopolitiques, militaires, démontrait l’importance des changements en gestation. Les périodes historiques ne se succèdent pas de manière tranchée, elles s’interpénètrent et se combinent dans le temps long. L’Histoire du futur n’est pas écrite et il faut être attentif à ce qui surgit de nouveau. Immanuel était à l’écoute du monde nouveau et il le faisait sans se départir d’un très grand humour. Il avait répondu un jour dans un débat que nous avions à Porto Alegre qu’il partageait complètement l’analyse de Occupy Wall Street sur les 1% et les 99%, mais qu’il ne fallait pas oublier que 99% ne suffisait pas pour faire une majorité !
Immanuel s’engageait en suivant de près l’actualité. Depuis le 1er octobre 1998, il publiait deux fois par mois un commentaire assez court et percutant. Il avait décidé d’arrêter il y a quelques mois après avoir publié son 500ème Commentaire dans lequel il estimait qu’il y avait 50% de chances pour que les transformations de la période des années 1968 débouchent sur des transformations positives plus démocratiques et plus égalitaires. Et il concluait : il n’y a que 50% de chances, mais il y a quand même 50% de chances.
Dans la longue préface de 23 pages qu’il a rédigé pour la version anglaise du livre de Gus et Elise Massiah, Une stratégie altermondialiste, Ed. Black Rose Books en 2013, à partir des Ed. La Découverte en 2011, il explicite l’importance du mouvement altermondialiste. Il indique que le mouvement est porteur d’une rupture avec la théorie de la prise du pouvoir qui a dominé longtemps les mouvements anti-systémiques : d’abord conquérir le pouvoir d’Etat, puis ensuite changer la société. Il concluait qu’il faut partir de l’action de chacun pour contribuer à changer le cours des évènements. La plus petite contribution, comme le battement des ailes du papillon à l’autre bout du monde qui fait partie de la tempête qui vient, est nécessaire, indispensable, disait-il. Il n’y a pas de « petites » luttes, de « petites » résistances. Il y a un ensemble disparate d’actions et d’interventions qui parfois (mais pas toujours) convergent pour forcer des « grands » changements. Cette action collective et continue est l’élément déterminant pour « construire un autre monde possible, un meilleur monde »
Immanuel Wallerstein,
Un penseur majeur pour un autre monde possible, pour un meilleur monde
ChristopheAguiton et Gustave Massiah
2 septembre 2019
Immanuel Wallerstein nous a quitté, nous ressentons une grande tristesse et un vide. C’est un grand désarroi de penser qu’on ne pourra plus discuter et débattre avec une des personnes dont nous étions intellectuellement les plus proches et qui a tant compté.
Immanuel a représenté ce qu’on pouvait imaginer de mieux comme figure de l’intellectuel engagé, dans la lignée des grands intellectuels qui ont donné leurs lettres de noblesses à la pensée scientifique, culturelle et politique. C’était d’abord un grand philosophe. Sa philosophie était nourrie de sa connaissance des sciences sociales auxquelles il avait contribué et dans lesquelles il excellait. Economiste, il prolongeait la démarche marxiste et participait à son renouvellement. Historien, il naviguait dans l’histoire longue et avait créé le Centre Fernand Braudel à l’Université d'État de New York à Binghamton. Sociologue, il était attentif à l’évolution et à la compréhension des sociétés et il avait présidé l’Association internationale de Sociologie de 1994 à 1998.
Immanuel était un enseignant hors pair. Il n’imposait pas ses leçons. Il avait cette qualité rare d’oser penser à haute voix pour son auditoire. Ses cours et ses séminaires étaient des moments de grande création ; ils permettaient d’approfondir, de croiser les approches, de toujours s’accrocher aux réalités. On découvrait toujours des nouvelles propositions, des plongées dans l’Histoire, des raisons de s’engager. Il savait aussi galvaniser de larges publics. Un souvenir, parmi tant d’autres : au Forum Social Mondial des Etats Unis, à Détroit, en juin 2010, il était au centre de discussions animées de plusieurs heures avec une audience enthousiaste de centaines de jeunes assis par terre.
Immanuel a d'abord été un spécialiste des sociétés africaines après les indépendances. Au début des années 1970, une période où sous l'impact des mouvements de 68 de nouvelles approches intellectuelles apparaissent et se développent, il fut l'un de ceux qui élabora une nouvelle façon d'appréhender les réalités sociales : l'analyse des "systèmes-monde". Cette approche apparut à la confluence de plusieurs grandes ruptures datant des années 60, voire des années 50.
Immanuel avait participé à l’aventure braudélienne de l’histoire du capitalisme. Il partageait avec Fernand Braudel la passion du temps long et de « la grammaire des civilisations ». Il a croisé cette l’approche braudélienne du temps long avec la démarche et les interrogations issues du marxisme et des « théories de la dépendance ». Les théories de la dépendance critiquaient l'analyse du sous-développement comme était lié à l'arriération d'un pays et y opposaient l'idée que la cause en était le développement même du système capitaliste auquel participaient ces pays dans le cadre d'un échange inégal. A partir d'une analyse économique (Raul Prebish, Andre Gunder Frank), les théoriciens de la dépendance ont élargi leur approche en y intégrant une critique philosophique (Enrique Dussel) et sociologique (Anibal Quijano) de la "différence coloniale" qui a été du XVIème au XXIème siècle le mécanisme qui a minorisé la connaissance non occidentale. Anibal Quijano a ainsi montré que la "colonialité" était une dimension omniprésente de la modernité : l’émergence du commerce transatlantique triangulaire a constitué en même temps la modernité, le capitalisme et la colonialité basée sur la hiérarchie entre races.
Parallèlement, des marxistes indépendants, pour la plupart anglo-saxons, entamaient une réflexion sur la transition du féodalisme au capitalisme. Paul Sweezy, un économiste américain, a mis l'accent sur les facteurs exogènes, en particulier les flux commerciaux, pour expliquer l'évolution des sociétés féodales européennes. Ces débats, comme ceux posés par les théoriciens de la dépendance, avaient des conséquences politiques directes : ils permettaient de remettre en cause l'orientation des partis communistes qui entendaient respecter les étapes de l'évolution des sociétés – le capitalisme devant succéder au féodalisme – et qui confinaient les luttes sociales et politique au sein des sphères nationales.
On peut retrouver, avec intérêt, l’analyse du système monde capitaliste dans Comprendre le monde, analyse des systèmes mondes, Ed. La Découverte 2009. Immanuel propose une présentation des débuts du capitalisme dans Capitalisme et économie monde 1450-1640, Ed. Flammarion 1980. Il rédige une approche synthétique et très pédagogique dans Le capitalisme historique, Ed. La Découverte 1985.
Immanuel ne s’est pas seulement intéressé à la naissance du capitalisme. Il s’est passionné et engagé dans la lutte contre le capitalisme en s’interrogeant sur la fin du capitalisme. Ayant étudié le début du capitalisme dans l’histoire des civilisations, il ne doutait pas que le capitalisme aurait une fin. Il partait pour cela de la crise de l'idéologie libérale qui a dominé le XIXème et le XXème siècle.
Pour Immanuel une idéologie est plus qu'une vision du monde ou un ensemble d'idées et de théorie : c'est une "stratégie cohérente d'intervention dans le champ social permettant d'établir des orientations politiques assez claires". Les idéologies, parce qu'elles présupposent l'existence d'un débat stratégique explicite, ne sont apparues qu'avec la Révolution française avec le clivage libéraux/conservateurs. En réaction à la double rupture amenée par la Révolution française - la souveraineté des citoyens et la normalité du changement et de la transformation politique - l'idéologie conservatrice s'est constituée en défense des hiérarchies et des structures traditionnelles et tout d'abord de la famille et des communautés locales seules à même de maintenir les équilibres fragiles des sociétés. Les libéraux, au contraire, se présentaient comme le parti du mouvement entendant changer l'état des choses par des réformes institutionnelles permanentes. S’ils ne faisaient pas confiance aux structures traditionnelles pour assurer ces évolutions, les libéraux se méfiaient de la foule irrationnelle et non éduquée. Les experts devraient être à la tête du changement, experts qui devaient dépasser l'étude des "humanités", source du savoir traditionnel, pour aller vers le savoir scientifique seul à même d'ouvrir la voie du progrès. ‘
La "révolution européenne" de 1848 a vu l'apparition d'un courant radical porteur d'une critique sociale d'ensemble. Si la révolution de 1848 fut courte, elle changea les termes du débat. Les conservateurs réalisèrent que le seul pays européen épargné par cette révolution avait été la Grande-Bretagne où pourtant les mouvements sociaux avaient été très importants. La raison leur a semblé être les politiques "conservatrices éclairées" – une série de concessions limitées - appliquées dans ce pays et cette orientation se généralisa au reste de l'Europe dans la deuxième moitié du XIXème siècle. Les radicaux, de leur côté, s'éloignèrent rapidement de la voie des communautés utopiques pour s'engager sur le terrain politique. Les libéraux, enfin, s'engagèrent également sur le terrain politique afin que les affaires importantes soient confiées aux experts, avec une orientation centriste entre conservateurs et radicaux. La voie était ouverte pour un rapprochement entre ces positions aboutissant à la domination d'un programme libéral dans les pays les plus puissants du système-monde. Ce programme portait sur l'élargissement progressif du droit de vote en même temps que la mise en place d'un système d'éducation généralisé, le renforcement du rôle de l'état assurant la mise en place de systèmes minimaux de protection sociale et la promotion du sentiment national chez les citoyens pour assurer la cohésion du système.
Pour Immanuel le courant radical - ou courant anti-systémique - apparu avec la révolution de 1848 a paradoxalement renforcé le système, au moins jusqu'en 1968, en permettant la victoire du libéralisme au lieu de le remettre en cause. La raison en serait double : les conséquences de la longue lutte pour la reconnaissance – et donc l'intégration - menée par les syndicats et les partis ouvriers, et la césure profonde entre ces organisations dominées par les ouvriers qualifiés, pour la plupart blancs et masculins, et les autres mouvements de critique radicale du système, féministes, minorités ethniques ou religieuses, ou mouvements d'émancipations nationales dans les colonies.
Pour Immanuel, la révolution mondiale de 1968 a marqué la fin de l'hégémonie libérale et a été un facteur supplémentaire de déstabilisation du système-monde. Les mouvements de 1968 ont eu lieu au moment où les coûts salariaux et fiscaux étaient à leur maximum. Ces mouvements ont permis aux forces anti-systémiques d'intégrer des problématiques qui étaient dissociées dans la période précédente, question sociales, environnementales, féministes, raciales, etc., et de s'affirmer de façon autonome. Les forces libérales et conservatrices ont pris en compte, dans une première étape, les évolutions culturelles portées par 1968 mais se sont attachées à rétablir les taux de profits en baissant le coût du travail et les impôts par des politiques initiées par Reagan et Thatcher et généralisées derrière le vocable de mondialisation. Mais ces politiques ont échoué dans leurs objectifs de relance de l'expansion économique et les attentats du 11 septembre 2001 ont permis aux conservateurs de se séparer des libéraux avec les interventions militaires unilatérales et la remise en cause de l'évolution culturelle entamée par 1968. Tous ces éléments accentuent encore le caractère instable et chaotique de la situation actuelle et ouvrent une période de fluctuations brutales dans toutes les sphères institutionnelles du système-monde.
L’hypothèse d’Immanuel était que nous sommes entrés dans une crise structurelle profonde qui ne se résoudra pas par une nouvelle phase du capitalisme. Il estimait qu’un nouveau mode de production allait succéder au capitalisme dans les trente ou quarante prochaines années. Mais, il soulignait que, si la fin du capitalisme est historiquement certaine, cela n’entraînait pas automatiquement l’avènement d’un monde idéal. Il pensait qu’un nouveau mode de production « post-capitaliste » pourrait être inégalitaire. Il voyait la possibilité de plusieurs bifurcations : « celle débouchant sur un système non capitaliste conservant du capitalisme ses pires caractéristiques (hiérarchie, exploitation et polarisation), et celle posant les bases d’un système fondé sur une démocratisation relative et un égalitarisme relatif, c’est-à-dire un système d’un type qui n’a jamais encore existé.
Ce qui a permis à Immanuel d’élargir son horizon et de situer ses analyses et ses systèmes-mondes à l’échelle de la planète a été sa compréhension du caractère historique fondamental de la décolonisation. Il s’est engagé pour la décolonisation, ce qu’illustrent ses premiers travaux : L'Afrique et l'indépendance, Ed. Présence africaine, 1966 et Les Inégalités entre les États dans le système international : origines et perspectives, Ed. Centre québécois des relations internationales, 1975. Il était très attentif à l’école de la dépendance et aux analyses articulant « centre et périphérie » dans l’analyse de la longue période.
Immanuel a également contribué à l’analyse des sciences sociales. Il a pour cela établi une cartographie historique des disciplines universitaires. C'est à la fin du XVIIIème siècle que les sciences empiriques se séparèrent de la philosophie et des "humanités", créant ainsi une césure entre deux cultures. La Révolution française a ouvert une nouvelle phase où l'étude des réalités sociales, économiques et politiques s'est avérée indispensable pour pouvoir agir sur celles-ci : cela a été l'émergence des sciences humaines. L'histoire, rompant avec l'hagiographie, puis l'économie, la sociologie et les sciences politiques se sont construits "entre" sciences empiriques et philosophie. Un peu plus tard, la nécessité pour les états et les intellectuels occidentaux de comprendre les autres sociétés à amener l'apparition de l'anthropologie, l'orientalisme puis les études sur le développement après la 2ème guerre mondiale. Les réalités du monde post-colonial et le développement universitaire dans le reste du monde ont entraîné une crise dans la séparation des disciplines universitaires et a permis l'apparition des théories "hérétiques" qui ont été la base sur laquelle s'est construit l'analyse des systèmes-monde. Il est possible de retrouver ces analyses dans l’ouvrage « Impenser la science sociale. Pour sortir du XIXème siècle » Ed. PUF, 1995.
Dès le début des années 1980, Immanuel a été présent dans une série de rencontres et de séminaires, au départ à Dakar, à l’initiative de Samir Amin, avec des intellectuels engagés d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine. Cette approche s’inscrivait dans la recherche de l’autonomie d’une pensée décoloniale ; elle s’est prolongée dans les forums sociaux mondiaux. Il a participé au groupe formé par quatre historiens et économistes (Samir Amin, Giovanni Arrighi, André Gunder Frank et lui-même) revendiquant l’appropriation de l’histoire longue à partir de la périphérie et de la lutte anticoloniale. C’est ce qui a débouché sur deux ouvrages : La crise, quelle crise ? Ed. Maspéro 1982 et Le grand tumulte ? Les mouvements sociaux dans l'économie-monde, Ed. La Découverte, 1991.
Au tournant des années 2000, Immanuel a été un des penseurs du mouvement altermondialiste. Il y a participé très activement en apportant une vision, nourrie par ses recherches et son engagement, caractérisée par une approche dialectique. Il était soucieux de situer le mouvement dans une dynamique historique tout en apportant une grande attention aux contradictions et aux contre-tendances. Il accordait une importance particulière à ce qu’il définissait comme un mouvement anti-systémique s’opposant à la logique dominante. Il concevait le processus comme un mouvement qui part de la lutte des classes et qui l’élargit. Pour lui, à chaque période historique, les classes principales sont antagoniques, mais elles forment des blocs de classes avec des alliances qui opposent le mouvement dirigeant le système avec le mouvement anti-systémique qui s’y oppose. Il nous a légué une méthode qui présente l’intérêt de ne pas restreindre l’analyse sociale et l’Histoire aux affrontements économiques et de laisser place aux dimensions idéologiques, culturelles et politiques. Sur ces dimensions essentielles, Immanuel a publié un de ses livres les plus percutants : L’universalisme européen, de la colonisation au droit d’ingérence, Ed. Démopolis 2008 qui dissèque les prétentions de l’idéologie dominante à capter l’universalisme.
Parallèlement, il a organisé, avec Etienne Balibar, un séminaire à Paris à la Maison des Sciences de l’Homme qui durera trois ans, de 1985 à 1987, autour du thème Race, Nation, Classe (d’où le livre Race, Nation, Classe, les identités ambigües, Ed. La Découverte 1988, réédité en 2007). Cette approche matérialiste reste toujours d’une grande actualité sur la nécessité d’élargir la lutte des classes sociales en tenant compte d’autres dimensions, notamment la question du genre qui s’est imposée, ces trente dernières années, comme une question essentielle.
Immanuel accordait une très grande importance aux révolutions culturelles. Il considérait qu’il y avait une rupture qui avait commencé avec les bouleversements idéologiques visibles dans le monde dans les années 1968. Au-delà des contre-révolutions, il faisait le lien entre les idées qui ont éclaté à ce moment avec le mouvement altermondialiste, avec le mouvement écologiste et avec les mouvements des places à partir de 2011. Il considérait que la violence des réactions idéologiques, géopolitiques, militaires, démontrait l’importance des changements en gestation. Les périodes historiques ne se succèdent pas de manière tranchée, elles s’interpénètrent et se combinent dans le temps long. L’Histoire du futur n’est pas écrite et il faut être attentif à ce qui surgit de nouveau. Immanuel était à l’écoute du monde nouveau et il le faisait sans se départir d’un très grand humour. Il avait répondu un jour dans un débat que nous avions à Porto Alegre qu’il partageait complètement l’analyse de Occupy Wall Street sur les 1% et les 99%, mais qu’il ne fallait pas oublier que 99% ne suffisait pas pour faire une majorité !
Immanuel s’engageait en suivant de près l’actualité. Depuis le 1er octobre 1998, il publiait deux fois par mois un commentaire assez court et percutant. Il avait décidé d’arrêter il y a quelques mois après avoir publié son 500ème Commentaire dans lequel il estimait qu’il y avait 50% de chances pour que les transformations de la période des années 1968 débouchent sur des transformations positives plus démocratiques et plus égalitaires. Et il concluait : il n’y a que 50% de chances, mais il y a quand même 50% de chances.
Dans la longue préface de 23 pages qu’il a rédigé pour la version anglaise du livre de Gus et Elise Massiah, Une stratégie altermondialiste, Ed. Black Rose Books en 2013, à partir des Ed. La Découverte en 2011, il explicite l’importance du mouvement altermondialiste. Il indique que le mouvement est porteur d’une rupture avec la théorie de la prise du pouvoir qui a dominé longtemps les mouvements anti-systémiques : d’abord conquérir le pouvoir d’Etat, puis ensuite changer la société. Il concluait qu’il faut partir de l’action de chacun pour contribuer à changer le cours des évènements. La plus petite contribution, comme le battement des ailes du papillon à l’autre bout du monde qui fait partie de la tempête qui vient, est nécessaire, indispensable, disait-il. Il n’y a pas de « petites » luttes, de « petites » résistances. Il y a un ensemble disparate d’actions et d’interventions qui parfois (mais pas toujours) convergent pour forcer des « grands » changements. Cette action collective et continue est l’élément déterminant pour « construire un autre monde possible, un meilleur monde »
- Immanuel Wallerstein (1930-2019)
- Une pensée-monde
- Thierry Paquot
- Dans Hermès, La Revue 2020/1 (n° 86), pages 303 à 312
1Né à New York dans une famille de juifs polonais, Immanuel Wallerstein a effectué toutes ses études à l’université de Columbia : licence (1951), maîtrise (1954) et doctorat en philosophie (1959). Il est maître de conférences jusqu’en 1971, année où il devient professeur à l’université McGill à Montréal, puis en 1976 à l’université de Binghamton (SUNY) dans l’État de New York, où il dirige le Centre Fernand Braudel pour l’étude de l’économie, des systèmes historiques et des civilisations. Il commence sa carrière de chercheur en étudiant l’Afrique coloniale et postcoloniale, celle des indépendances, sur laquelle il publie ses premiers ouvrages, mêlant déjà l’histoire, la géographie, l’économie, l’anthropologie, les sciences politiques, etc. Cette approche interdisciplinaire caractérise son œuvre, imposante et importante. Imposante, car faite de très nombreux ouvrages sérieusement documentés qui renouvellent fortement les théories tant historiques qu’économiques sur le développement du capitalisme. Importante, pour la simple raison que ses ouvrages ne visent pas seulement à s’opposer à l’académisme universitaire, mais à rendre intelligible le monde afin de contribuer à sa transformation. En cela, ses livres et plus encore ses conférences et interventions dans la presse et depuis octobre 1998 sur son blog (<www.iwallerstein.com>) participent à la formation des militants altermondialistes et aux débats d’idées, sans qui, à ses yeux, aucune avancée démocratique n’est envisageable.
Le capitalisme historique
2J’ai rencontré Immanuel Wallerstein à Paris en 1980 afin de lui proposer d’écrire un ouvrage pour la collection « Actuels » que je venais de créer aux éditions Le Sycomore. Il s’était lancé dans la rédaction d’une immense fresque historique sur le « système-monde », dont seul le premier volume était paru en anglais, The Modern World-System, que je venais de lire. Il souhaitait trouver un éditeur français qui l’accompagnerait au fil du temps. Je me souviens qu’après déjeuner, nous nous promenions le long de la Seine non loin du Quartier Latin, et je lui dis que puisque le livre était en cours d’élaboration et que les tomes se succéderaient sur plusieurs années, il pourrait dès maintenant rédiger un bref ouvrage indiquant ce à quoi il voulait aboutir. Pensant que la notion de « capitalisme » n’était guère théorisée, du moins en France, où même le « Que sais-je ? » éponyme de François Perroux n’était plus disponible, j’essayais de le convaincre de s’atteler à cette tâche. Sur ce, nous nous séparâmes. En 1983, je reçus Historical capitalism avec cette dédicace tracée en français avec un Bic : « À Thierry Paquot qui a été à l’origine de cet (dixit) œuvre (voir p. 7), Immanuel Wallertsein ». Fébrilement je me reportais à la page indiquée et lus : « This Book had its immediate origin in two successive requests. In the autum of 1980, Thierry Paquot invited me to write a short book for a serie he was editing in Paris. He suggested as my topic “Capitalism”. I replied that I was, in principe, willing to do it, but that I wished my topic to be “Historical Capitalism”. » J’étais alors le directeur littéraire des éditions La Découverte et je proposais aux directeurs de la nouvelle collection « Repères » de publier ce livre. Ils acceptèrent et comme il tenait en 108 pages, j’y ajoutais une « Bibliographie sélective et commentée » sur le capitalisme. La traduction fut effectuée par un ami, Philippe Steiner, avec un ami à lui, Christian Tutin : le livre trouva son public dès sa parution en 1985, au point qu’en 1990, plus de 10 000 exemplaires avaient été vendus. Pour populariser ses thèses, je réalisais un entretien que Le Monde publia le 5 juillet 1985. À ma question, « Qu’est-ce que le “capitalisme historique” ? », il répond : « Je parle du capitalisme historique plutôt que du capitalisme tout court parce que, trop souvent, on définit le capitalisme d’une manière abstraite et on juge la réalité d’après cette définition. Pour moi, il n’y a eu historiquement qu’un seul système capitaliste et donc le capitalisme est ce qui existe dans ce système. » Il poursuit que le salariat ne consiste pas en la seule manière d’employer des travailleurs et que le capitalisme, dès son apparition au xvème siècle, est mondial – d’où sa notion de « système-monde ». Il réclame pour son développement, tant commercial que productif, un territoire plus vaste que là où il s’est d’abord manifesté. En cela, il adhère à l’étude de la civilisation matérielle inaugurée par Fernand Braudel qui réactive la notion d’« économie-monde » qu’il emprunte à Werner Sombart, économiste et sociologue allemand, un des premiers analystes du capitalisme. Le « système-monde » constitue un « monde », qui peut ne concerner qu’une partie du globe, sans être en relation avec d’autres systèmes-mondes. Il comprend une ou plusieurs économies-mondes, dont l’une peut être « capitaliste » et devenir hégémonique au sein du système-monde en question, en réduisant, par exemple, les influences des « empires-mondes » (l’empire romain ou la Chine des Han), en les déstructurant et en se les subordonnant (l’empire ottoman, par exemple). Wallerstein se fait également braudélien en se référant aux « temps sociaux différenciés » que Braudel ne cesse de combiner. « Cycles » et « tendances » n’ont pas les mêmes rythmes et ne signifient pas la même chose, de même que la notion de « crise », mise à toutes les sauces.
Fernand Braudel
3Braudel (1902-1985), on s’en souvient distingue au moins « trois paliers » dans l’histoire : « En surface, une histoire événementielle s’inscrit dans le temps court : c’est une micro-histoire. À mi-pente, une histoire conjoncturelle suit un rythme plus large et plus lent. On l’a surtout étudiée jusqu’ici sur le plan de la vie matérielle, des cycles ou inter-cycles économiques. […] au-delà de ce “récitatif” de la conjoncture, l’histoire structurale ou de longue durée, met en cause des siècles entiers ; elle est à la limite du mouvant et de l’immobile et, par ses valeurs longtemps fixes, elle fait figure d’invariant vis-à-vis des autres histoires, plus vives à s’écouler et à s’accomplir, et qui, en somme, gravitent autour d’elle [1][1]Cf. « Histoire et sociologie », par Fernand Braudel, chapitre…. » Ainsi le « capitalisme » est-il historique puisqu’il se modifie au fil des siècles en s’articulant différemment aux autres « économies-mondes » dont il change la configuration et vient en perturber les éléments constitutifs en jouant des interrelations entre « centre » et « périphérie ».
4Cette même année je demandais à Fernand Braudel une préface pour L’État de la France que j’avais conçu comme responsable de la collection « Les états du monde », mais compte tenu des délais il dut y renoncer. Je lui avais apporté un exemplaire du livre d’Immanuel Wallerstein et, le lui tendant, je lui dis : « C’est de votre disciple américain ». Après avoir vu le nom de l’auteur, il me rétorqua immédiatement : « Ce n’est pas mon disciple, c’est lui mon maître, je lui dois beaucoup ! » Ces anecdotes démontrent qu’une sommité – Fernand Braudel – reste humble et valorise un collègue plus jeune que lui et que ce dernier, dans l’édition américaine de son livre, mentionne l’éditeur débutant qui maladroitement lui avait commandé un livre… Quarante plus tard, ayant observé les mœurs du (non)-« milieu universitaire » français en tant qu’éditeur et professeur des universités, je peux témoigner que ces deux savants étaient des exceptions. Rares sont les collègues qui s’intéressent à ce que vous produisez au point de citer vos publications ! Lorsque j’imaginais Lire Braudel [2][2]Cf. Lire Braudel, Paris, La Découverte, 1998, avec les…, il allait de soi qu’Immanuel Wallerstein y écrirait. Ce qu’il fit, se permettant un léger bémol : « La Méditerranée, l’œuvre majeure de Braudel, aborde les trois temporalités dans l’ordre suivant : structure, conjoncture, événement. Là réside, à mon avis, la seule faille sérieuse dans un livre dont le pouvoir de persuasion aurait été plus grand si Braudel avait commencé par les événements, pour ensuite, traiter de la structure, et terminer par la conjoncture. »
Théoricien des systèmes-mondes
5C’est, bien sûr, son histoire du Système du monde depuis le xvème siècle à nos jours qui le rend célèbre dans le monde entier et lui assure la notoriété. Serge Latouche, pas encore « objecteur de croissance » mais déjà critique de l’économicisme, rend compte des deux premiers volumes dans la revue Tiers-Monde en 1986. S’il est impressionné par la masse de documents utilisés par l’auteur, il regrette « le culte inaltérable à la raison économique » que celui-ci pratique tout au long de son œuvre. Pour son critique, l’auteur fait de « l’économie une instance transhistorique, elle est les primum mobile de l’histoire universelle » et « les phénomènes ne sont que la forme extérieure de la nécessité économique [3][3]Cf. « Déterminisme économique et pensée anti-systémique : le… ». Wallerstein raconte l’histoire économique sans être ni un historien ni un économiste, ce qui lui permet de questionner méthodologiquement ces deux disciplines de manière féconde. Et Serge Latouche de citer la « controverse fort érudite sur la “dépression duxviie siècle” » ou la dénonciation du « mythe tenace de la révolution industrielle ». Néanmoins, il regrette l’absence d’un véritable « recul philosophique » sur les problèmes centraux qui marquent la différence entre la France et l’Angleterre à cette période-clé qu’est le xviiie siècle où l’examen des positions de Montesquieu, Constant, Tocqueville eut été précieuse. De même, il est déçu qu’un tel esprit accorde une telle place « aux thèses simplificatrices des tiers-mondistes » – il est vrai qu’il cosignera plusieurs ouvrages avec Samir Amin (1931-2018), André Gunder Frank (1929-2005) et Arghiri Emmanuel (1911-2001)…
Race, nation, classe
6Un autre livre connaît une très large audience, c’est Race Nation Classe, les identités ambiguës qui rassemble des textes d’Immanuel Wallerstein et d’Étienne Balibar [4][4]Cf. Race Nation Classe, les identités ambiguës, par Étienne…. Celui-ci dans la préface, rappelle qu’il a rencontré l’auteur de The Modern World-System en 1981 et qu’ensemble ils organisent un séminaire à la Maison des sciences de l’homme à Paris sur trois années (1985, 1986, 1987) où ils traitent successivement des thèmes suivants : « Racisme et ethnicité », « Nation et natonalisme » et « Les Classes ». À défaut d’utiliser la notion de « système-monde », Étienne Balibar explique qu’il ne se contente pas de celle de « mode de production », trop unilatérale et rigide, et lui préfère la formule plus riche de « formations sociales ». De même que pour lui, « la classe ouvrière » était divisée et que son hétérogénéité était constitutive. Il avoue ne pas être gêné par « l’économisme » que certains reprochent à Immanuel Wallerstein, le comprenant comme résultat des « processus de formation d’États, les politiques d’hégémonie et d’alliances de classes ». Par contre, il relève au moins trois désaccords, plus ou moins notables : le fait que les dominés intègrent eux-mêmes l’idéologie dominante ; que la bourgeoisie ne constitue pas une « classe mondiale » malgré le système-monde car elle agit encore localement et « au lieu de nous représenter la division du travail capitaliste comme ce qui fonde, ou institue, les sociétés humaines en “collectivités” relativement stables, ne devrions-nous pas la penser comme ce qui les détruit ? Ou plutôt comme ce qui les détruirait, en donnant à leurs inégalités internes la forme d’antagonismes inconciliables, si d’autres pratiques sociales, tout aussi matérielles, mais irréductibles au comportement de l’homo oeconomicus, par exemple, les pratiques de la communication linguistique et de la sexualité, ou de la technique et de la connaissance, n’imposaient des limites à l’impérialisme du rapport de production et ne la transformaient de l’intérieur ? » Dans la postface, Immanuel Wallerstein ne répond pas point par point à Étienne Balibar mais indique, à propos des trois thèmes retenus, que « toute description historique de leur structure et de leur développement à travers les siècles est nécessairement une idéologie du présent. » Il maintient sa position quant à l’universalisme, qui pour lui est « une croyance faite pour cimenter les rangs des cadres ». De même qu’il confirme que la bourgeoisie est mondiale et précise que les « grands capitalistes n’ont jamais hésité à faire sortir leurs capitaux de leurs pays en perte de vitesse. » Il accepte, en partie seulement, son penchant « économiciste » et explique : « Quand donc nous analysons le rôle des classes, des nations, des races au sein d’une économie-monde capitaliste, en considérant d’ailleurs le rôle des concepts autant que celui des réalités, nous parlons délibérément des ambiguïtés qui y sont intrinsèques, ce qui veut dire structurelles. Évidemment, il existe toutes sortes de résistances. Mais il faut d’abord souligner les mécanismes, les contraintes, les limites. De l’autre côté, viendra le moment de la “fin du système”, de ce long moment dans lequel, à mon avis, nous nous trouvons déjà, et alors il faut réfléchir sur les sauts possibles, les utopies devenues au moins concevables ». Cet ouvrage théorique à deux voix s’avère particulièrement stimulant tant les auteurs n’hésitent pas à secouer les certitudes et à interroger leur référence commune, le marxisme.
Impenser les sciences sociales
7Se démarquer du marxisme dogmatique va de soi, à cette époque, mais encore faut-il se positionner eu égard aux marxismes qui prolifèrent, et ce depuis la mort de l’auteur du Capital qui avouait n’avoir jamais été marxiste… La voie empruntée par Immanuel Wallerstein pour aborder la pensée de Marx et de ses épigones est celle de la naissance des sciences humaines et sociales au tournant des xviiième/xixème siècles et de leurs consolidations respectives, rivalités et complémentarités tout au long du xxème siècle. Du reste, les sciences humaines et sociales ne sont pas indifférentes aux évolutions économiques des systèmes-mondes, elles sont même tributaires d’une certaine maturation des idées qui les constitue, d’où la nécessité pour Immanuel Wallerstein d’« impenser les sciences sociales » et non pas de les penser ! Le recueil d’articles qu’il titre ainsi, et qui s’échelonnent de 1982 à 1991, est regroupé en six parties : la Révolution française qui « n’a pas énormément changé la France », mais « énormément changé le système-monde » ; l’analyse du développement, avec un article phare « À quoi sert le concept de révolution industrielle ? » ; les concepts de temps et d’espace appliqués à des réalités comme l’Inde ou l’Afrique ; un « retour chez Marx » ; et un autre « chez Braudel » ; avant, enfin, de revenir sur l’analyse des systèmes-mondes. Nous sommes en 1991, soit un an avant le Sommet de la Terre de Rio et près de vingt ans après celui de Stockholm et la publication du rapport du Club de Rome, et Immanuel Wallerstein n’aborde aucunement les questions environnementales, énergétiques, climatiques que d’autres historiens de l’économie – je songe à Paul Bairoch – mentionnent sans encore leur attribuer la place qui leur revient. Cinq ans plus tard, Immanuel Wallerstein, qui a présidé la commission Gulbenkian pour la restructuration des sciences sociales, publie le rapport Ouvrir les sciences sociales [5][5]Ouvrir les sciences sociales est un rapport qui rend compte des…. La conclusion mérite d’être citée, du moins cet extrait : « Nous souhaitions dans ce travail montrer trois choses. La première est la façon dont les sciences sociales ont été historiquement élaborées en tant que forme du savoir, et les raisons de leur division en un ensemble spécifique de disciplines relativement standardisées en un processus qui se déroula de la fin du xviiie siècle et 1945. La seconde chose a trait aux voies par lesquelles les développements du monde dans la période qui a suivi 1945 ont fait surgir des questions sur cette division intellectuelle du travail et, de ce fait, ont réouvert les problèmes de la structuration organisationnelle qui avait été mise en place dans la période précédente. La troisième chose concerne l’élucidation de séries de questions intellectuelles de base, au sujet desquelles il y a eu des débats récents importants, et la suggestion d’une position que nous jugeons optimale pour aller de l’avant. » C’est certainement au cours de ces échanges avec des scientifiques de différents continents qu’Immanuel Wallerstein imagine la « géoculture », pendant à la « géopolitique », qui « désigne des normes et des pratiques discursives largement reconnues comme légitimes au sein d’un système-monde » et l’« unidisciplinarité » qu’il n’identifie pas ni à la « multi » et ni à la « transdisciplinarité ». Pour lui, « l’unidisciplinarité renvoie quant à elle à l’idée qu’il n’existe pas aujourd’hui du moins en sciences sociales, de raison intellectuelle suffisante pour faire une distinction quelconque entre les disciplines et que toute recherche devrait être considérée comme relevant d’une seule discipline, parfois appelée les sciences sociales historiques [6][6]Cf. Comprendre le monde. Introduction à l’analyse des…. » Autant dire, celle qu’il souhaite édifier… À côté de cette réflexion sur les sciences humaines et sociales, nourries d’économie et d’histoire, Immanuel Wallerstein veut intervenir dans le débat politique de ce qu’il appelle l’après-libéralisme, persuadé que nous sortons lentement mais sûrement et convulsivement du système-monde capitaliste, sans trop savoir pour quel(s) autre(s) système(s)-monde(s) ?
L’utopistique
8Pour cela il invente un terme, l’« utopistique », et écrit : « L’utopistique se voudrait plutôt une évaluation sérieuse des alternatives historiques, l’exercice de notre jugement quant à la rationalité matérielle des systèmes historiques alternatifs possibles. » Dans ce court ouvrage, un rien jargonneux, Immanuel Wallerstein essaie d’expliquer en quoi le système-monde actuel entre en période de transition, que les privilégiés qui le dirige ne sont pas prêts à passer la main et que les dominés ne sont pas unis autour d’un projet partagé pour entamer une « guerre » de succession. Il écrit : « La période finale, la transition, est particulièrement imprévisible, mais en même temps extraordinairement perméable aux entrants individuels et de groupe, selon un phénomène que j’ai décrit plus haut comme augmentation du facteur libre arbitre. Si nous désirons nous emparer de notre chance, ce qui me semble, quant à moi, relever de notre plus strict devoir moral et politique, nous nous devons tout d’abord de bien reconnaître cette chance pour ce qu’elle est, et ce en quoi précisément elle consiste. Cela requiert la construction d’un cadre conceptuel afin que nous puissions comprendre l’exacte nature de notre crise structurelle, donc les choix historiques qui s’offrent à nous pour le xxième siècle. Une fois que nous aurons bien compris les choix, nous devrons être prêts à nous engager à fond dans la lutte, tout en sachant que nous n’avons aucune garantie de remporter la victoire [7][7]Cf. L’Utopistique ou les choix politiques du xxie siècle, par…. » La transition dont il s’agit n’a rien à voir avec la transition des écologistes et c’est bien sûr regrettable. Immanuel Wallerstein croit en un schéma théorique : on analyse la situation le plus rationnellement possible, on élabore un cadre conceptuel de substitution et on lutte pour le faire admettre. Aucun changement historique n’a jamais confirmé un tel scénario. Qui avait annoncé le « printemps arabe » ? Qui savait que les Gilets Jaunes allaient se réunir chaque semaine sur les ronds-points ? Qui aurait pu imaginer qu’en 2019 les centres commerciaux comme les gratte-ciel se sont multipliés dans le monde, alors même que leur dénonciation d’un point de vue environnemental était acquise [8][8]Cf. Désastres urbains. Les villes meurent aussi, par Thierry… ? Oui, les « puissants » ne l’ont jamais été autant et rien n’indique qu’ils perdent du terrain, bien au contraire. Quant aux mouvements revendicatifs et contestataires, ils s’effectuent localement sans répercussion planétaire. Or le système-monde est mondial. C’est pourquoi, peut-être, la lutte écologique contre le réchauffement et le dérèglement climatique est annonciatrice d’une remise en cause des structures du système-monde, sachant qu’elle peut embrayer avec les autres combats contre les inégalités économiques, pour l’amélioration des conditions de vie et le féminisme. Immanuel Wallerstein nous encourage à saisir les temporalités braudéliennes à l’œuvre dans le système-monde actuel et à imaginer des possibles qui profiteraient du jeu entre elles pour en enrayer le mécanisme et accélérer et amplifier ses dysfonctionnements. Avec l’anthropocène et les scénarios de l’effondrement, il nous faut poursuivre le travail engagé par Immanuel Wallerstein et impenser les alternatives que le système-monde en crise laissent se déployer.
Notes
Cf. « Histoire et sociologie », par Fernand Braudel, chapitre IV de l’Introduction du Traité de sociologie publié sous la direction de Georges Gurvitch, 2 vol, Paris, Presses universitaires de France, 1958-1960, repris dans Écrits sur l’histoire, Paris, Flammarion, 1969, et coll. « Champs », Paris, 1985, p. 112.
Cf. Lire Braudel, Paris, La Découverte, 1998, avec les contributions de Maurice Aymard, Alain Caillé, François Dosse, François Fourquet, Yves Lacoste, Michel Morineau, Philippe Steiner et Immanuel Wallerstein. Celui-ci écrit « L’homme de la conjoncture », p. 7-24, où je relève : « L’école des Annales se fait l’avocate de la totalité contre “la pensée segmentaire”, des fondements économiques et sociaux contre “l’événementiel”, de “l’homme global” contre l’“homme fractionné”. Contre la “pensée universalisante”, elle concentre son feu sur la variante idiographique, très répandue en France. Elle favorise l’étude de l’histoire quantitative au détriment de la narration chronologique, la fusion de l’histoire et des “sciences sociales” contre la croyance à l’unicité historique, “l’histoire structurelle” contre “l’histoire historisante”. Si l’école des Annales passe moins de temps à attaquer la variante nomothétique de la “pensée universalisante”, elle ne la considère pas moins illégitime que l’autre, ce qui appert des diverses critiques faites par Braudel à Lévi-Strauss. »
Cf. « Déterminisme économique et pensée anti-systémique : le paradoxe de Wallerstein », par Serge Latouche, revue Tiers-Monde, tome 27, no 105, 1986, p. 228-232.
Cf. Race Nation Classe, les identités ambiguës, par Étienne Balibar et Immanuel Wallerstein, Paris, La Découverte, 1988. La préface d’Étienne Balibar couvre les pages 7 à 24 et la postace d’Immanuel Wallerstein les pages 303 à 308.
Ouvrir les sciences sociales est un rapport qui rend compte des travaux d’une Commission fondée en 1993, à l’initiative de la Fondation Gulbenkian de Lisbonne et qui s’est réunie trois fois. Elle a réuni : Immanuel Wallerstein, Calestous Juma, Evelyn Fox Keller, Jürgen Kocka, Dominique Lecourt, Valentin Y. Mudimbe, Kinhide Mushakoji, Ilya Prigogine, Peter J. Taylor et Michel-Rolph Trouillot. Je le publie chez Descartes & Cie que je viens de co-fonder et demande à un jeune politiste, Jean-Michel Blanquer, de le traduire, ignorant, tout comme lui, qu’il deviendra ministre de l’Éducation nationale.
Cf. Comprendre le monde. Introduction à l’analyse des systèmes-monde, par Immanuel Wallerstein, traduit de l’américain par Camille Horsey avec la collaboration de François Gèze, Paris, La Découverte, 2006, respectivement p. 150 et p. 160.
Cf. L’Utopistique ou les choix politiques du xxième siècle, par Immanuel Wallerstein, traduit de l’américain par Patrick Hutchinson, La Tour d’Aigues, L’Aube, 2000, p. 136-137.
Cf. Désastres urbains. Les villes meurent aussi, par Thierry Paquot, nouvelle édition revue et augmentée, Paris, La Découverte, 2019.
Un changement de période
Les changements vont concerner toutes les dimensions. La phase sécuritaire du néolibéralisme, depuis 2008, est accentuée par la rupture écologique qui introduit une très grande discontinuité. Le changement écologique est déjà sensible avec le climat et ses conséquences sur la biodiversité. Ses conséquences sur l’évolution du système économique et social ne sont pas encore déterminées, ce qui est sûr c’est qu’elles seront considérables.
Il est probable que nous vivrons le passage à une nouvelle phase du mode de production capitaliste, comme entre 1914 et 1945, a rupture avec le passage au capitalisme fordiste et keynésien, à partir de 1929, et la politique de Roosevelt avec le new deal. L'hypothèse du passage à une nouvelle phase du mode de production capitaliste est très probable ; elle est amorcée avec les nouvelles formes de production, notamment le numérique. Elle est aussi interpellée par les changements dans les classes principales. Nous en avons quelques pistes. Dans la classe dominante, par la contradiction entre la financiarisation de la bourgeoisie et la culture des nouveaux dirigeants, cadres et managers du numérique. Dans la classe ouvrière, par la contradiction entre l'évolution des formes du salariat et le précariat.
L’hypothèse n’est peut-être pas seulement celle d’un changement de phase du capitalisme. Immanuel Wallerstein avance l’hypothèse qu’il s’agit d’une crise structurelle qui met en cause les fondements du mode de production capitaliste. Il considère que le mode de production capitaliste est épuisé et que dans les trente prochaines années, il ne devrait plus être dominant. Mais, cette crise du capitalisme ne déboucherait pas sur le socialisme. C’est un autre mode de production, inégalitaire mais différent qui lui succéderait. Dans cette hypothèse, le capitalisme ne disparaîtrait pas, mais il ne serait plus le mode de production dominant dans les formations sociales, un peu comme l’aristocratie n’a pas disparu en laissant la première place à la bourgeoisie. De nouvelles classes sociales principales seraient en gestation dans nos sociétés. Le nouveau prolétariat viendrait du précariat et associerait les précaires et certaines formes du salariat. Les nouvelles classes dirigeantes pourraient être issues des techniciens et des cadres comme on peut le voir à travers les mutations sociales entrainées par le numérique. Les bourgeoisies parasitaires et rentières ne seraient plus dominantes et pourraient laisser la place à de nouvelles classes dirigeantes. Le néolibéralisme pourrait être toujours présent, mais ne serait plus complètement dominant. Il a déjà perdu une large part de sa légitimité et il a besoin de durcir ses moyens de répression pour maintenir son pouvoir.
Quelle que soit l’hypothèse, celle du passage à une nouvelle phase du mode de production capitaliste ou celle du passage à un nouveau mode de production, les changements seront considérables et se traduiront par des années de transition riches en bouleversements sociaux et idéologiques. Les conséquences seront considérables au niveau de l’écologie et du changement climatique, au niveau social pour les inégalités et les discriminations, au niveau des guerres et de la nature des régimes politiques, de la définition même des démocraties.
Cette perspective est confirmée par les bouleversements géopolitiques qui sont en cours. Ils concernent directement les guerres qui accompagnent les bouleversements de l’ordre mondial et notamment la nature des régimes politiques et la démocratie. Les Etats Unis sont toujours dominants économiquement et militairement, mais leur hégémonie est contestée. La confrontation principale se déplace vers l’Asie et oppose les Etats Unis et la Chine. L’Europe est marginalisée et la guerre accroît ses divisions. Les Etats Unis explorent une alliance avec l’Australie et le Japon qui tente la Grande Bretagne. La Chine renforce les BRICS avec le Brésil et l’Inde et explore son élargissement. De nouvelles puissances renforcent leurs positions régionales. L’inde en Asie du Sud, la Thaïlande et l’Indonésie en Asie du Sud-Est, l’Australie dans le Pacifique, la Turquie et l’Arabie Saoudite au Moyen-Orient, L’Afrique du Sud, le Nigéria et le Kenya en Afrique.
La souveraineté est une valeur de référence de plus en plus prisée. Elle renforce les identitarismes et le poids des intégrismes dans les religions. Elle se traduit par la montée des autoritarismes[1] de différentes natures. Les libertés et la démocratie restent des valeurs de référence, mais en tant que valeurs abstraites. La méfiance par rapport aux régimes politiques est devenue générale. Elle se traduit par une grande défiance par rapport aux institutions internationales.
La situation est caractérisée par la montée en puissance de nouveaux blocs émergents. Ce sont des situations qui se traduisent historiquement par des périodes de tensions, de conflits et aussi de guerres. D’autant que cette évolution est très rapide à l’échelle historique, en quelques dizaines d’années et non en siècles[2]. Le Sud global se présente à la fois comme un bloc unique émergent et comme une diversité des Etats-nations du Sud et de leurs intérêts nationaux. Depuis 2013, la Chine, l’Inde et le Brésil sont collectivement en train de dépasser les pays occidentaux développés en termes de commerce et de production mondiale.[3] L’affirmation politique d’un Sud Global et la volonté du multilatéralisme coexistent avec la montée des organismes régionaux dans l’ordre mondial. Il y a un besoin urgent de réformes pour faire face à un monde en évolution rapide, pour arriver à une architecture globale. Il faut répondre aux défis principaux : le maintien de la paix ; la réduction des inégalités et des discriminations ; le défi écologique ; la redéfinition de la démocratie[4]. L'ONU pourrait jouer un rôle essentiel dans la promotion de ces réformes nécessaires.
[1] Kavita Krishnan, la souveraineté est-elle la mantra de l’autoritarisme ?
[2] Khalid Malik, La grande transition : le non-alignement et la montée des pays du Sud Other-News The Great Transition: Non-alignment and the Rise of the Global South
[3] PNUD, L'essor du Sud : le progrès humain dans un monde diversifié. Rapport sur le développement humain, 2013
[4] Kavita Krishnan, la multipolarité est-elle la mantra de l’autoritarisme ?
