La planète des luttes et des alternatives
Gustave Massiah
03-08-2014
Les luttes ne sont pas des accès de fièvre. Elles participent de l’évolution et contribuent à changer le cours de l’Histoire. Elles obligent ceux qui dirigent à composer, à accepter la contestation, et à tenter de la récupérer. Elles préfigurent des avenirs possibles à inventer. Toutes ces luttes se sont appuyées sur les pratiques sociales et le travail d’élaboration intellectuelle, en même temps qu’elles les ont renouvelés. Chaque mouvement, dès qu’il se donne pour objectif de la changer, contribue à la compréhension d’une situation et des contradictions qui la caractérisent.
Partir des résistances et des mouvements qui les portent permet de corriger les angles morts des évolutions. Cette démarche relève que la transformation des sociétés ne résulte pas de la seule action des pouvoirs dominants. Elle permet aussi de mettre en évidence les alternatives qui émergent du mouvement des sociétés et de leur inventivité. La proposition est de relier les luttes et les mouvements à l’histoire longue. La mondialisation capitaliste se déploie par phase. Dans chaque phase, il y a une rationalité, une logique systémique dominante. Les résistances sont liées aux alternatives. Elles se traduisent dans les luttes pour les politiques d’égalité des droits et dans la recherche de nouveaux rapports sociaux. Et la réalité est formée par la confrontation qui en résulte.
Dans chaque phase, les mouvements mettent en évidence les contradictions et les opportunités. La montée des peurs et des insécurités, les intégrismes de toute sorte, les mouvements identitaires et racistes relèvent aussi des mouvements antisystémiques. Les luttes n’opposent pas toujours des dominés à des dominants, des peuples à des oligarchies. Il y a aussi des luttes au sein des couches populaires, et des luttes entre les peuples. Dans un système de domination, ces luttes sont polarisées, réorientées par les intérêts dominants sous la forme de conflits, voire de guerres civiles. Le parti-pris est ici de s’intéresser aux luttes, aux résistances et aux alternatives qui s’inscrivent dans un mouvement historique d’émancipation, c'est-à-dire un mouvement qui cherche à atteindre toutes les libérations possibles. Ces libérations se réfèrent à la conquête des droits mais ne s’y limitent pas. Les mouvements relient les phases, prolongent et renouvellent les mouvements d’émancipation des phases précédentes. Un mouvement s’analyse par rapport à la logique de la phase dominante et par rapport aux mouvements historiques précédents.
Nous partirons des luttes actuelles et notamment de celles qui ouvrent un nouveau cycle de luttes et probablement un nouveau cycle de révolutions, les insurrections méditerranéennes partie de Tunisie et d’Egypte et les grandes mobilisations écologistes. Nous relierons ensuite les luttes de longue période dans leur déclinaison dans la phase néolibérale. Nous conclurons en reliant les résistances aux alternatives et en nous interrogeant sur ce qui émerge dans ce nouveau cycle de luttes.
Le nouveau cycle des luttes
Que nous apprennent les mouvements sur la situation, sur la phase actuelle de la mondialisation et sur sa crise ; sur la mise en évidence des contradictions et des opportunités. Partons des luttes actuelles. Elles permettent de lire le monde et les quatre dimensions de la crise structurelle : les crises sociales, géopolitiques, écologiques et démocratiques. Elles révèlent la triple crise emboîtée : celle du néolibéralisme, celle du système capitaliste et celle de l’hégémonie de la civilisation occidentale.
Un nouveau cycle de luttes s’ouvre avec les insurrections populaires méditerranéennes. Elles mettent en avant la justice sociale, le refus de la misère, des inégalités et de la corruption ; la revendication de systèmes démocratiques qui garantissent les libertés individuelles et collectives. En Tunisie et en Egypte, elles mettent en accusation les dictatures et le rôle que leur fait jouer l’hégémonie occidentale : garantir l’accès aux matières premières, renforcer les alliances militaires, arrêter les migrations, « contenir » l’islamisme. Ces mobilisations sont une réponse des peuples à la situation actuelle de la crise. Elles ouvrent de nouvelles voies par rapport aux tendances autoritaires et conservatrices, elles mettent en lumière l’évolution des contradictions sociales, elles révèlent la culture politique d’une nouvelle génération, elles marquent l’évolution des régions et l’ouverture d’une nouvelle phase de la décolonisation.
Le mouvement cherche ses formes dans toutes les grandes régions du monde. Il a impétueusement débordé en Europe du Sud. Dans des dizaines de villes, des campements d’« indignés » ont envahi les places. Particulièrement en Espagne, sur la place de Puerta del Sol à Madrid ; en Catalogne, à Barcelone devant le Parlement ; au Portugal sur la place Praça do Rossio à Lisbonne ; en Grèce sur la place Syntagma. Cette mobilisation a exprimé la colère face à la détérioration des conditions de vie et à la mise en place des plans d’austérité. Elle prend acte de l’incapacité des institutions et des forces politiques à apporter des réponses face à la crise économique, sociale et environnementale. Quelque formulations en témoignent : pour une vraie démocratie maintenant, il faut créer des places ; Nous ne sommes pas des marchandises dans les mains des banquiers ou politiciens ; Nous sommes des personnes courantes et ordinaires ; L’impossible ne peut qu’advenir.
En occupant les places, les mouvements réinvestissent le centre des villes. Les villes de l’intérieur ont joué un rôle majeur dans les insurrections. Par rapport à cette évolution, certains réseaux contestent la mobilité et avancent des propositions qui cherchent à ralentir la ville. Parmi eux, Reclaim the street inspiré des TAZ (Zones autonomes temporaires) ; le réseau des villes lentes, Citta slow qui regroupe des villes qui s’engagent à ralentir le rythme de vie et à organiser des villes facilitant la rencontre et la solidarité ; le réseau des villes en transition qui préconise de réduire les émissions de gaz à effet de serre et d’augmenter la résilience par les relocalisations.
Les mouvements ne sont pas spontanés. Ils ont été préparés par les mobilisations très actives des années précédentes et agrègent presque tous les mouvements de contestation. Au Maghreb et au Machrek, ils ont pris le relais des luttes ouvrières, paysannes et urbaines. Dans les villes de l’intérieur, ils se sont appuyés sur les syndicats locaux qui se sont autonomisés par rapport aux directions syndicales contrôlées par les clans au pouvoir. Ils se sont appuyés sur les mouvements de femmes qui lui ont donné sa profondeur. Ils ont intégré les associations étudiantes, les associations de défense des droits, les associations professionnelles (avocats, juges, journalistes). En Espagne, ils ont intégré les mouvements de jeunes comme « Juventud si futuro » et les « hackeurs » engagés dans les actions sur internet, les mobilisations contre la guerre en Irak ou contre les réformes de l’enseignement supérieur. On y retrouve les écologistes, les féministes, les travailleurs sociaux et les centres sociaux occupés et autogérés ; les associations d’éducation populaire, les associations de soutien aux migrants. Une grande partie de ces mouvements est engagée depuis plusieurs années dans le mouvement altermondialiste. Dans la région arabe, les courants islamistes qui n’avaient pas vu venir le mouvement se sont divisés ; ils sont confrontés à une évolution des sociétés qui remet en cause leurs prétentions à représenter toute la société. Cette nouvelle situation pèsera sur leurs évolutions.
La culture politique se traduit dans l’organisation des forums qui correspondent à une tentative de mise en œuvre, difficile et parfois tâtonnante. Elle résulte des quarante dernières années de remise en cause de l’autoritarisme ; des années qui ont suivi 1968, celle des zapatistes et celle de toutes les grandes mobilisations qui ont culminé à Seattle. Elle comporte au-delà de la diversité, les activités autogérées, la démocratie participative, l’horizontalité, le refus des directions autoproclamées, la liaison entre l’organisation interne et l’action externe, etc. Elles marquent l’interrogation sur les formes de pouvoir au sein des questions stratégiques. La similitude est frappante avec les formes de mobilisation qui se sont révélées sur les places à l’occasion des insurrections au Maghreb-Machrek et en Europe du Sud.
Les mobilisations écologiques se sont nourries de la prise de conscience des limites de l’écosystème planétaire. Les indices se multiplient : épuisement des ressources rares (eau, air, terre) ; épuisement des matières premières notamment énergétiques ; urgence climatique ; biodiversité. Des problèmes de différents ordres se déclinent en effet de manière singulière. Les tensions énergétiques, devenues structurelles, reposent la question de l’accès aux matières premières et de l’épuisement des ressources naturelles. La crise alimentaire, d’une exceptionnelle gravité depuis 2009, remet en cause des équilibres fondamentaux. La gravité du réchauffement climatique, de son côté, réinterroge plus violemment les limites de l’écosystème planétaire.
C’est autour des mobilisations par rapport à la Conférence de Copenhague sur l’urgence climatique et aux mobilisations qui suivent les accidents nucléaires de Fukushima que s’affirme le renouvellement de la pensée écologique. Après la convergence entre les mouvements écologistes et les mouvements de consommateurs depuis les années 1970, elles ont vu la convergence entre les mouvements sociaux et écologiques sur le climat. Elles montrent que la crise est une crise du capitalisme, celle des limites du modèle de production et de consommation. Elles montrent que c’est une crise de civilisation, dans la nécessaire redéfinition des relations entre l’espèce humaine et la Nature, fondement de la modernité occidentale et de la science contemporaine. Elle interroge aussi le rapport entre comportement individuel et action collective. Il y a une différence entre ceux qui considèrent que la dimension écologique est prioritaire et doit être traitée en tant que telle, et ceux qui considèrent qu’il n’y a pas de solution acceptable sans lier la question écologique avec la justice sociale ; sans prendre en compte la question des libertés, sans tenir compte des déséquilibres géopolitiques.
L’inscription dans les luttes de la longue période
Parmi les luttes de la longue période, nous mettront l’accent sur les luttes sociales, paysannes, urbaines, des mouvements de femmes, de la jeunesse, des droits des peuples, de la démocratie. Elles sont constantes et leurs convergences visibles constituent les forums sociaux mondiaux.
Les luttes sociales ont été constantes. Elles ont répondu à l’imposition d’une nouvelle logique dominante celle du néolibéralisme. Elles ont résisté pas à pas à la montée du chômage comme variable d’ajustement de l’économie mondiale, à la précarisation croissante, à la remise en cause de la protection sociale, et notamment des retraites, au démontage de l’Etat social et à sa privatisation en matière de santé, d’éducation, des services publics. Des mouvements de grande ampleur et des manifestations syndicales, ont marqué les années 90, notamment en 95 en Europe, aux Etats-Unis, en Corée. Elles se sont heurtées à la conversion de l’ensemble des classes politiques au néolibéralisme qui ont rendues inopérantes la traduction dans les alternances d’une part au moins des revendications populaires.
Les résistances sont toujours vivaces ; les luttes ouvrières et salariées restent stratégiques et centrales. De nouvelles alliances sont en gestation, d’une part pour répondre à la dimension globale de l’hégémonie néolibérale, d’autre part pour prendre en compte les nouvelles dimensions des questions sociales et particulièrement le rapport entre le social, les libertés, le géopolitique et l’écologique. C’est l’alliance stratégique des mouvements syndicaux et des mouvements associatifs qui y répond. C’est à travers cette alliance que s’expriment les remises en cause de la pauvreté, de la misère, de l’exclusion, des répressions, de la souffrance au travail, de la corruption, des inégalités sociales. C’est à travers elle que se prolongent certaines des revendications des périodes précédentes, celle de la stabilité des revenus, de la démocratisation, du contrôle des producteurs, de l’autogestion, des conditions de travail, de la cogestion et de l’autogestion, des institutions représentatives des travailleurs, de la démocratie dans les entreprises. On en retrouve une part dans certaines grandes campagnes et associations autour de la reconnaissance du droit syndical, de l’Action mondiale contre la pauvreté, de la responsabilité sociale et environnementale des entreprises, de « l’éthique sur l’étiquette » en alliance avec des mouvements de consommateurs, de « publiez ce que vous payez » contre la corruption. Elles cherchent à appuyer les résistances sur une rénovation du droit international.
Les luttes paysannes ont été déterminantes. Elles ont montré l’opposition entre l’agriculture paysanne et l’agriculture capitaliste industrialisée, particulièrement les agro-exportateurs. Les paysanneries se sont organisées à travers La Via Campesina. Elles ont mis en avant les droits à la souveraineté alimentaire et à l’agriculture paysanne. Elles ont renouvelé les mouvements écologistes et concrétisé l’importance de la biodiversité à travers les luttes contre les semences transgéniques et l’agriculture biologique. Elles ont inventé des alliances avec les consommateurs à travers les mobilisations et aussi les multiples marchés paysans, le commerce équitable, l’agriculture biologique, la lutte contre les famines. Elles mettent en avant les questions de la terre et de l’eau en termes de droits. Les luttes contre l’accaparement des terres par des puissances étrangères s’inscrivent dans une nouvelle phase de la décolonisation.
Les mouvements des femmes sont une des composantes déterminantes des nouveaux cycles de luttes. Elles ont investi les luttes sociales, les luttes paysannes, les luttes urbaines, … Elles ont donné un nouveau sens aux luttes contre les oppressions. Elles sont directement engagées dans les pratiques alternatives, notamment dans l’économie sociale et solidaire. Elles sont en première ligne dans la bataille idéologique pour l’égalité et le respect de la diversité. Elles combinent les associations des droits des femmes et les mouvements féministes, comme par exemple la Marche mondiale des femmes. Elles inscrivent le nouveau cycle des luttes comme un mouvement historique d’émancipation.
Au cours des derniers mois, les mouvements étudiants dans de nombreux pays et notamment en Grande Bretagne et au Chili ont montré la résistance aux privatisations et à la sélection sociale dans les politiques d’éducation. Les luttes de la jeunesse concernent moins une tranche d’âge qu’une génération culturelle qui s’impose dans l’espace public. Elles mettent en évidence les transformations sociales profondes liées à la scolarisation des sociétés qui se traduit d’un côté par l’exode des cerveaux, de l’autre par les chômeurs diplômés. Les migrations relient cette génération au monde et à ses contradictions en termes de consommations, de cultures, de valeurs. Les résultats sont certes contradictoires mais réduisent l’isolement et l’enfermement. Les chômeurs diplômés construisent une nouvelle alliance entre les enfants des couches populaires et ceux des couches moyennes. Cette nouvelle génération construit par ses exigences et son inventivité, une nouvelle culture politique. Elle modifie la manière de relier les déterminants des structurations sociales : les classes et les couches sociales, les religions, les références nationales et culturelles, les appartenances de genre et d’âge, les migrations et les diasporas, les territoires. Elle expérimente de nouvelles formes d’organisation à travers la maîtrise des réseaux numériques et sociaux, l’affirmation de l’auto-organisation et de l’horizontalité. Elle tente de définir, dans les différentes situations, des formes d’autonomie entre les mouvements et les instances politiques.
Les luttes urbaines sont une réponse aux discriminations sociales et à la montée des inégalités qui se traduisent par des ségrégations, des formes de « développement séparé ». C’est un mouvement qui s’inscrit dans le temps long de l’urbanisation. Les émeutes en Grande Bretagne renvoient aux révoltes en France dans plus de 400 quartiers en 2005, récurrentes depuis celles de Los Angeles, dès les années 80, puis celles de Birmingham dans les années 90. Elles différent des émeutes urbaines de la fin des années 60, comme celle de Watts aux Etats-Unis qui concernaient plus le mouvement noir américain ; il s’agit de ce que l’on pourrait caractériser comme une nouvelle génération d’émeutes urbaines dans les villes-monde. Elles illustrent les conséquences des politiques néo-libérales en matière de chômage et de pauvreté, de l’interaction entre inégalités, discriminations et racisme. Elles renvoient aussi à l’explosion des contradictions Nord-Sud dans les villes européennes. Elles soulignent la montée en puissance des idéologies sécuritaires en réponse à l’insécurité sociale et écologique.
Les luttes pour les droits des peuples témoignent de l’inachèvement de la décolonisation et de l’importance des dimensions géopolitiques. Elles se traduisent par les luttes ininterrompues contre les dettes, contre les marchés et les institutions financières, contre les institutions internationales, contre les interventions militaires. Ces luttes renouent avec la première période de luttes contre l’offensive néolibérale dans les années 80. De nouveaux mouvements viennent souligner l’importance des sans-droits, des sans-voix, des No-Vox. Il s’agit des sans-papiers, des sans-logements, des sans-emplois, qui forment les luttes les plus constantes dans tous les pays. Les luttes pour les droits des peuples polarisent les actions de solidarité comme dans le cas du peuple palestinien et d’autres peuples. Il s’agit aussi de la défense des droits collectifs portés par les peuples andins en Amérique latine, par les Dalits en Inde. Il s’agit des luttes pour leurs droits par les migrants et les diasporas. Ces luttes sont porteuses de nouveaux droits qui avec les droits écologiques revendiquent une profonde remise en cause de l’ordre mondial et de la modernité dominante.
Les luttes démocratiques sont déterminantes. Les contradictions s’exacerbent. La montée des idéologies sécuritaires, identitaires, racisantes structurent des mouvements conservateurs agressifs et des extrémismes. Les idéologies sécuritaires revendiquent les inégalités au nom de la supériorité, l’inéluctabilité de la guerre des forts contre les faibles, la répression contre la prévention. Cette évolution rompt avec la démocratisation des années soixante, elle marque aussi la rupture avec l’idéologie spectaculaire des droits de l’Homme qui avait servi pour combattre l’Union soviétique. Elle construit une base sociale pour les régimes dictatoriaux et les guerres. Elle s’appuie sur une offensive idéologique qui prétend trouver dans les inégalités génétiques les fondements des inégalités sociales, renouant ainsi avec le racisme revendiqué et l’ordre autoritaire et totalitaire.
Un cycle de révolutions n’est pas un long fleuve tranquille et l’évolution des mouvements sociaux n’est pas linéaire. Elle dépend des situations qui amènent de fortes contradictions au sein des mouvements et entre les mouvements. Par exemple dans la réponse des mouvements de salariés aux délocalisations, dans les rapports entre paysans exploitants agricoles et travailleurs saisonniers, dans les mouvements sociaux urbains entre ceux qui mettent l’accent sur les luttes contre les expulsions, ceux qui avancent le logement social public, ceux qui cherchent à renforcer l’accès au logement à travers le marché, etc.
La question centrale qui traverse les mouvements est celle du rapport au politique. Elle se décline différemment suivant les échelles. A l’échelle mondiale, comment passer des succès dans les idées par l’épuisement du néolibéralisme révélé par la crise à des victoires politiques ? D’autant que les marchés financiers, instrumentalisant les Etats ont durci le contrôle des institutions internationales. Pour y répondre, certains prônent une internationale composée des partis et de certains Etats. Au niveau des grandes régions, les avancées sont plus culturelles que politiques ; c’est à ce niveau que les mouvements peuvent jouer un rôle d’aiguillon.
C’est au niveau national que se dénouent les situations politiques, que se définissent les rapports avec les gouvernements et les partis politiques. C’est dans chaque pays que les mouvements se partagent en fonction des situations, de manière prioritaire par rapport aux positions des réseaux mondiaux. Les interrogations sur la démocratie sont souvent aiguées. Par exemple sur les élections. Alors que certains en attendent toujours un dénouement avec le passage des mouvements aux partis, d’autres, sans les négliger pour autant d’un point de vue tactique, considèrent que les élections ne constituent pas la question et encore moins la solution aux problèmes réels des couches populaires.
Ce qui partage les mouvements c’est la question des alliances qui renvoie aux issues possibles de la crise. Si on se réfère aux analyses de la période de crise structurelle de 1914 à 1945, on peut par analogie envisager trois familles de sortie de crise : le néo-conservatisme de guerre ; la refondation du capitalisme à travers le « green new deal » ; le dépassement du capitalisme. Tous s’accordent pour refuser le néo-conservatisme de guerre avec l’austérité pour les couches populaires, les conflits et les guerres, l’insécurité croissante que ces réponses génèrent, sociale, écologique, civique et qui alimentent les « réflexes » xénophobes, racistes, islamophobes. La refondation du capitalisme tente de nombreux mouvements avec la nostalgie de la période sociale libérale, de l’Etat social et de la démocratisation. Le dépassement du capitalisme reste une référence pour des parties importantes des mouvements. Les affrontements idéologiques sur sa formalisation existent mais restent limités ; ils traversent les mouvements. Ils affleurent sur des sujets spécifiques comme par exemple l’économie verte, le nucléaire, les alternatives locales, les modes de consommation, les nationalisations.
Les résistances et les alternatives
Dans chaque période, les luttes et les mouvements sont porteurs d’alternatives. Les résistances sont intrinsèquement liées aux pratiques alternatives. La résistance est le premier pas de l’alternative. D’abord parce que comme le disait Deleuze, « résister c’est créer ». Elles se traduisent dans les luttes pour les politiques d’égalité des droits et dans la recherche de nouveaux rapports sociaux. Les pratiques alternatives permettent de préfigurer, à travers des alternatives concrètes d’émancipation, une société d’avenir en rupture avec le capitalisme. Rappelons que les rapports sociaux capitalistes se sont construits dans les sociétés féodales. Ils étaient incomplets et embryonnaires mais ils ont préfiguré le dépassement du féodalisme. Il existe donc aujourd’hui, dans le capitalisme, des rapports sociaux qui amorcent son dépassement. Ce sont eux qu’il faut inventer et renforcer, en évitant que ces avancées ne soient retournées à leur profit par les forces dominantes du capitalisme.
Dans cette démarche, les pratiques alternatives se déploient par rapport aux trois dimensions de la transformation : le temps, l’espace et l’échelle des problèmes. Par rapport au temps, elles relient l’urgence des situations à la durée de la transformation sociale. Par rapport à l’échelle des problèmes, elles dépassent les limites de l’expérimentation en rappelant que la validation concerne l’accès aux droits pour tous. Par rapport à l’espace, elles relient, du local au global, les niveaux correspondants aux différentes politiques. Les pratiques concrètes d’émancipation peuvent irriguer des politiques locales qui relient le territoire, la population et les institutions. Les pratiques alternatives au niveau national peuvent inscrire l’accès aux droits pour tous dans les politiques publiques. Elles font progresser la démocratisation des institutions et interrogent la nature de l’État et ses évolutions. Elles peuvent se concrétiser dans des régimes démocratiques qui élargissent l’espace social, écologique et politique. Au niveau des grandes régions, les pratiques alternatives construisent de nouvelles formes de mouvements sociaux et citoyens et explorent les nouvelles institutions et les mécanismes de régulation de la mondialisation. Au niveau mondial, les pratiques inventées par la société civile démocratique internationale font progresser un droit international fondé sur la Déclaration universelle des droits de l’homme et sur des politiques mondiales, notamment en matière d’écologie et de liberté de circulation. Le mouvement altermondialiste ouvre un nouvel espace d’engagement individuel et collectif. Il inscrit l’engagement collectif dans l’action, dans des mobilisations populaires, sociales et citoyennes. Il rappelle la force de l’engagement individuel, du refus de l’inacceptable et de l’insupportable, la volonté de ne pas se faire voler sa vie, de l’inscrire dans une action collective, en dépassant la révolte individuelle par la participation à un mouvement historique. Il s’appuie sur les luttes et les pratiques alternatives de tous ceux qui résistent collectivement et qui veulent vivre dès à présent en conformité avec leurs idées.
Les grandes opportunités qui résultent de la crise sont : la régulation publique et citoyenne ; la redistribution des richesses et des revenus ; l’urgence écologique et sociale ; les représentations démocratiques et les libertés ; la nouvelle phase de la décolonisation ; la régulation publique mondiale. Le séminaire de bilan des dix ans et les forums thématiques de Porto Alegre et de Bahia ont, de ce point de vue, largement innové. Après les propositions renouvelées et approfondies sur la remise en cause du néolibéralisme et la crise, une nouvelle génération de propositions émerge dans le mouvement altermondialiste, visible à travers les thèmes mis en avant dans les forums qui ont exploré les alternatives : les biens communs, les droits et les responsabilités collectives, la gratuité, le bien-vivre, la soutenabilité, l’hégémonie politique à construire, l’organisation des États et du pouvoir politique, le nouvel ordre mondial.
Qu’est-ce qui chemine et qu’est ce qui émerge à travers les mouvements. Ce qui est en gestation dans ce nouveau cycle de révolutions n’est pas encore déterminé. Quelques pistes peuvent être dégagées. Au-delà de la démocratisation, étape nécessaire aujourd’hui, une orientation alternative à la mondialisation capitaliste est aujourd’hui en gestation. Une orientation s’est dégagée dans les forums sociaux mondiaux par rapport à la logique dominante de la subordination au marché mondial des capitaux. Il s’agit de mettre en avant, pour organiser chaque société et le monde, l’accès aux droits pour tous et l’égalité des droits. Un autre enjeu majeur est celui d’une nouvelle phase de la décolonisation qui correspondrait au passage de l’indépendance des Etats, qui a caractérisé la première phase de la décolonisation, à l’autodétermination des peuples. Cette nouvelle phase de la décolonisation ne se réduit pas à la montée en puissance des pays dits émergents. Elle se construit dans la convergence des mouvements.
La question centrale posée par ce nouveau cycle de révolutions est la question démocratique. Elle est confirmée comme un impératif qui doit être complètement repensé. Les peuples des places affirment que la revendication des libertés est universelle et définissent la démocratie comme le système qui dans chaque situation préserve et élargit les libertés individuelles et collectives. Ils expérimentent de nouvelles manières de lier l’individuel et le collectif. C’est peut-être à ce niveau que les réseaux sociaux divers portent de nouvelles cultures, à l’instar des collectifs de logiciels libres capables de mener collectivement des luttes offensives tout en sauvegardant jalousement l’indépendance des individualités. La réappropriation de l’espace public est une revendication de souveraineté populaire. Les places renouvellent les agoras. On occupe et on échange, mais ce n’est pas pour le vote, toujours nécessaire mais rarement suffisant. Ce n’est pas un changement du rapport au politique mais un processus de redéfinition du politique. A commencer par la question du pouvoir.
Planète des luttes
Les luttes ne sont pas des accès de fièvre. Elles participent de l’évolution de la société et contribuent à changer le cours de l’Histoire. Elles obligent ceux qui dirigent à composer, à accepter la contestation ou à tenter de la récupérer. Elles préfigurent des avenirs possibles à inventer. Les soulèvements arabes, les indignés à travers le monde, tentent de trouver des réponses aux crises actuelles.
Un nouveau cycle de luttes s’ouvre avec les insurrections populaires méditerranéennes en 2011. Elles mettent en avant la justice sociale, le refus de la misère, des inégalités, de la corruption ; la revendication de systèmes démocratiques qui garantissent les libertés individuelles et collectives, la dignité de chacun. Elles remettent en cause les tendances autoritaires et conservatrices, mettent en lumière des contradictions sociales. Révélant la culture politique d’une nouvelle génération, elles marquent l’évolution des régions et l’ouverture d’une phase particulière de la décolonisation, en tournant la page des indépendances autoritaires. Les courants islamistes n’avaient pas vu venir les soulèvements du monde arabe et se sont divisés ; ils sont confrontés à changements sociaux qui remettent en cause leurs prétentions à représenter, à eux seuls, toute la société.
Le mouvement cherche ses formes dans toutes les grandes régions du monde. Il a débordé en Europe et jusqu’aux Etats-Unis. Dans des dizaines de villes, des campements d’ « indignés » ont envahi les places, particulièrement en Espagne, au Portugal, en Grèce. Cette mobilisation a exprimé la colère face à la détérioration des conditions de vie et à la mise en place des plans d’austérité. Elle prend acte de l’incapacité des institutions et des forces politiques à apporter des réponses face à la crise économique, sociale et environnementale. Elle s’inscrit aussi dans un monde marqué par un affaiblissement historique de l’Occident après deux siècles d’hégémonie.
Les soulèvements ont été préparés par les mobilisations actives et diversifiées des années précédentes. Au Maghreb et au Machrek, ils ont pris le relais des luttes ouvrières, paysannes et urbaines. Ils se sont parfois appuyés sur les syndicats locaux qui se sont autonomisés par rapport aux directions syndicales contrôlées par les clans au pouvoir. Les mouvements de femmes lui ont donné sa profondeur, y compris dans des pays comme le Yémen. Ils ont intégré les associations étudiantes, les associations de défense des droits (humains, au logement, au travail), les associations professionnelles (avocats, juges, journalistes). En Espagne, s'y sont insérés les mouvements de jeunes comme « Juventud si futuro » et les « hackeurs » engagés dans les actions sur Internet, les personnes mobilisées contre la guerre en Irak ou contre les réformes de l’enseignement supérieur. On y retrouve des écologistes, des féministes, les travailleurs sociaux, les salariés des centres sociaux occupés et autogérés ; les associations d’éducation populaire, de soutien aux migrants. Une grande partie de ces mouvements, engagés depuis plusieurs années dans le mouvement altermondialiste, accentuera sa mutation.
Des alliances sont en gestation qui visent à prendre en compte la dimension globale de l’hégémonie néolibérale et des aspects parfois ignorés, particulièrement le rapport entre le social, les libertés, le géopolitique et l’écologique. La recomposition des mouvements syndicaux et leur alliance stratégique avec les mouvements associatifs pourraient exprimer des remises en cause plus efficaces de la pauvreté, de la misère, de l’exclusion, des répressions, de la souffrance au travail, de la corruption, des inégalités sociales. Les résistances cherchent à s'appuyer sur (et à impulser) une rénovation du droit social et du droit international.
Les luttes paysannes s'insèrent dans cette recomposition. Elles ont montré l’opposition entre l’agriculture paysanne et l’agriculture capitaliste industrialisée, particulièrement les agro-exportateurs. Ainsi, par exemple, les paysanneries de divers pays, organisées à travers La Via Campesina (qui regroupe, dans 70 pays, 150 organisations représentant plus de 200 millions de paysans) ont mis en avant les droits à la souveraineté alimentaire et une autre façon de cultiver la terre. Elles s’opposent avec des succès variables aux syndicats de grands exploitants et aux agroexportateurs. Elles ont renouvelé les mouvements écologistes et mis l’accent sur la biodiversité à travers les luttes pour une agriculture biologique et contre les semences transgéniques. Elles ont inventé des alliances avec les consommateurs, dans des mobilisations communes et à travers les marchés paysans, le commerce équitable, l’agriculture biologique, la lutte contre les famines. Elles mettent en avant les questions de la terre et de l’eau en termes de droits – et la renationalisation des ressources de leur sol, contre l’accaparement des terres par des puissances étrangères néo-coloniales.
Les mouvements des femmes ont investi les luttes sociales, paysannes, urbaines, une avancée historique vers l’émancipation. Associations des droits des femmes et mouvements féministes se rejoignent par exemple dans la Marche mondiale des femmes créée en 1998. Très engagées dans les pratiques alternatives, notamment dans l’économie sociale et solidaire, de plus en plus de femmes sont en première ligne dans la bataille idéologique pour les libertés, l’égalité et le respect de la diversité, même si elles continuent à se heurter aux résistances patriarcales.
Les luttes des jeunes, elles aussi, mettent en évidence les transformations profondes liées à la scolarisation. Celle-ci se traduit dans la mondialisation capitaliste par l’« exode des cerveaux » du Sud vers le Nord et par l’explosion du nombre de chômeurs diplômés. Les migrations mondialisent les modes de consommation et les contradictions des modes de développement. Une nouvelle génération culturelle s’impose dans l’espace public : du Royaume-Uni au Chili en passant par la Croatie, les mouvements étudiants dans de nombreux pays ont montré la résistance aux privatisations et à la sélection sociale dans les politiques d’éducation.
Face aux discriminations sociales et racistes aggravant les inégalités, on assiste aussi à la dénonciation des ségrégations - un mouvement qui s’inscrit dans le temps long de l’urbanisation. Les émeutes d’août 2011 au Royaume-Uni renvoient aux révoltes en France dans plus de 400 quartiers en 2005, récurrentes depuis celles de Los Angeles, dès les années 1980, puis celles de Birmingham dans les années 1990. Elles différent des émeutes urbaines de la fin des années 1960, comme celle de Watts aux Etats-Unis qui concernaient le mouvement noir américain ; il s’agit d'une génération d’émeutes urbaines dans les villes-monde. Elles illustrent les conséquences des politiques néo-libérales en matière de chômage et de pauvreté, l’interaction entre inégalités, discriminations et racisme – où immigrés et musulmans se retrouvent stigmatisés. Partout, des sans-droits, des sans-voix se soulèvent, des sans-papiers aux sans-logements, en passant par les sans-emplois. La montée en puissance des idéologies sécuritaires en réponse à l’insécurité sociale et écologique renvoie aussi à l’explosion des contradictions Nord-Sud dans les villes européennes.
Le maintien des inégalités entre régions du monde et de la domination, désormais remise en cause, du Nord et l’importance des dimensions géopolitiques irriguent les mobilisations populaires. Elles se traduisent par les luttes ininterrompues contre les dettes, contre les marchés et les institutions financières, contre les institutions internationales, contre les interventions militaires, pour les droits des peuples, ceux du peuple palestinien notamment. Mais il s'agit aussi de la défense des droits collectifs portés par les peuples andins en Amérique latine, ou encore des luttes portées par les migrants et les diasporas, de manière spécifique, dans toutes les régions du monde. Ces luttes se confrontent aux idéologies sécuritaires et racistes qui légitiment les inégalités au nom de la supériorité des forts contre les faibles, la répression contre la prévention. Cette évolution rompt avec la démocratisation des années 1960 ; elle marque aussi la rupture avec l’idéologie des droits humains qui avait servi pour combattre l’Union soviétique. La construction d’un nouvel ennemi à dimension planétaire, baptisé « terrorisme islamiste », sert de couverture pour les guerres préventives et prétendument « humanitaires ».
Un cycle de révolutions n’est pas un long fleuve tranquille et l’évolution des mouvements sociaux n’est pas linéaire. Elle dépend des situations qui peuvent amener de fortes contradictions au sein des mouvements et entre les mouvements. Par exemple dans la réponse des mouvements de salariés aux délocalisations, dans les rapports entre paysans exploitants agricoles et travailleurs saisonniers, dans les mouvements sociaux urbains entre ceux qui mettent l’accent sur les luttes contre les expulsions, ceux qui avancent le logement social public, ceux qui cherchent à renforcer l’accès au logement à travers le marché, etc.
Les résistances et les alternatives
Des polarisations mais aussi de grandes opportunités résultent de la crise. Une génération inédite de propositions émerge dans le mouvement altermondialiste, visible à travers les thèmes mis en avant dans les forums qui ont exploré les alternatives : les biens communs, les droits et les responsabilités collectives, les mutations du travail, la reterritorialisation, la gratuité, le bien-vivre, la soutenabilité, l’hégémonie politique à construire, l’organisation des Etats et du pouvoir politique, le nouvel ordre mondial.
Les mobilisations liées à la Conférence de Copenhague de 2009 sur l’urgence climatique et celles qui ont suivi les accidents nucléaires de Fukushima en mars 2011 ont vu le renouvellement de la pensée écologique et des convergences entre les mouvements écologistes et les mouvements de consommateurs depuis les années 1970, ou entre les mouvements sociaux et écologiques sur le climat. Montrant les limites d'un modèle de production et de consommation, elles révèlent qu'il s'agit plus que d'une crise du capitalisme, une crise de civilisation : il faut redéfinir les relations entre l’espèce humaine et la nature, fondement de la modernité occidentale et de la science contemporaine ; mais aussi interroger le rapport entre comportement individuel et action collective. Le débat traverse les mouvements écologistes. Certains considèrent que la dimension écologique est prioritaire et doit être traitée en tant que telle, alors que d'autres estiment qu’il n’y a pas de solution acceptable sans la lier avec la justice sociale et les libertés et sans tenir compte des déséquilibres géopolitiques.
Ce qui est en gestation dans ce cycle de révolutions n’est pas encore déterminé. Quelques pistes peuvent être dégagées. Une orientation alternative à la mondialisation capitaliste est en gestation. Comment passer à l’échelle mondiale, des succès dans les idées à des victoires politiques ? Plusieurs débats, comme celui sur la démondialisation, se proposent d'y contribuer. C’est au niveau national que se dénouent les situations politiques, que se définissent les rapports avec les gouvernements et les partis politiques. C’est dans chaque pays que les mouvements se partagent en fonction des situations
Ce qui partage les mouvements c’est la question des alliances qui renvoie aux issues possibles de la crise : le néo-conservatisme de guerre ; la refondation du capitalisme à travers le « green new deal » ; le dépassement du capitalisme. Le néo-conservatisme de guerre appuie l’austérité pour les couches populaires sur l’insécurité croissante (sociale, écologique, civique) qui alimente les « réactions » xénophobes, racistes, islamophobes. La refondation du capitalisme tente de nombreux mouvements avec la nostalgie de la période sociale libérale, de l’Etat social et de la démocratisation. Le dépassement du capitalisme reste une référence pour des parties importantes des mouvements. Les affrontements idéologiques sur sa formalisation existent mais restent limités ; ils traversent les mouvements. Ils affleurent sur des sujets spécifiques comme par exemple l’économie verte, le nucléaire, les alternatives locales, les modes de consommation, les nationalisations, etc.
Pour l'altermondialisme, il s'agit de s'opposer à la logique dominante de la subordination au marché mondial des capitaux et au pseudo-libre échange entre inégaux. Le critère, qui devrait servir à organiser les sociétés et le monde et à délimiter les formes de contrôle citoyen, est, celui de l’accès aux droits pour tous et l’égalité des droits – du local au planétaire. Il s'articule sur la sauvegarde de l’environnement et la garantie des libertés et débouche sur un autre enjeu majeur : celui d'une relance de la décolonisation. Cette phase qui ne se réduit pas à la montée en puissance des pays dits émergents, correspondrait au passage de l’indépendance des Etats, propre à la première phase de décolonisation, à l’autodétermination des peuples. Elle se construit dans la convergence des mouvements et par le contrôle social des Etats comme des marchés – aux niveaux pertinents de souveraineté populaire et de contrôle citoyen.
La question centrale posée par ce cycle de révolutions est la démocratie, un impératif qui doit être repensé. Les « peuples des places », les indignés affirment que la revendication des libertés est universelle et définissent la démocratie comme le système qui, dans chaque situation, préserve et élargit les libertés individuelles et collectives. Ils expérimentent des manières de lier l’individuel et le collectif. C’est peut-être à ce niveau que les réseaux sociaux divers portent de nouvelles cultures, à l’instar des collectifs de logiciels libres capables de mener collectivement des luttes offensives tout en sauvegardant jalousement l’indépendance des individualités. La réappropriation de l’espace public est une revendication de souveraineté populaire. Les places renouvellent les agoras. On occupe et on échange, mais non pas pour le vote, toujours nécessaire mais rarement suffisant. Ce n’est pas un changement du rapport au politique mais un processus de redéfinition du politique, à commencer par le pouvoir.
Un cycle de révolutions n’est pas un long fleuve tranquille et l’évolution des mouvements sociaux n’est pas linéaire. Elle dépend des situations qui peuvent amener de fortes contradictions au sein des mouvements et entre les mouvements. Par exemple dans la réponse des mouvements de salariés aux délocalisations, dans les rapports entre paysans exploitants agricoles et travailleurs saisonniers, dans les mouvements sociaux urbains entre ceux qui mettent l’accent sur les luttes contre les expulsions, ceux qui avancent le logement social public, ceux qui cherchent à renforcer l’accès au logement à travers le marché, etc.
La question centrale qui traverse les mouvements est celle du rapport au politique. A l’échelle mondiale, comment passer des succès dans les idées à des victoires politiques ? D’autant que les marchés financiers, instrumentalisant les Etats ont durci le contrôle des institutions internationales. Pour y répondre, certains prônent une internationale composée des partis et de certains Etats. C’est au niveau national que se dénouent les situations politiques, que se définissent les rapports avec les gouvernements et les partis politiques. C’est dans chaque pays que les mouvements se partagent en fonction des situations, de manière prioritaire par rapport aux positions des réseaux mondiaux. Les interrogations sur la démocratie sont souvent aiguées. Par exemple sur les élections. Alors que certains en attendent toujours un dénouement avec le passage des mouvements aux partis, d’autres, sans les négliger pour autant d’un point de vue tactique, considèrent que les élections ne constituent pas la question et encore moins la solution aux problèmes réels des couches populaires.
Ce qui partage les mouvements c’est la question des alliances qui renvoie aux issues possibles de la crise : le néo-conservatisme de guerre ; la refondation du capitalisme à travers le « green new deal » ; le dépassement du capitalisme. Le néo-conservatisme de guerre appuie l’austérité pour les couches populaires sur l’insécurité croissante (sociale, écologique, civique) qui alimente les « réactions » xénophobes, racistes, islamophobes. La refondation du capitalisme tente de nombreux mouvements avec la nostalgie de la période sociale libérale, de l’Etat social et de la démocratisation. Le dépassement du capitalisme reste une référence pour des parties importantes des mouvements. Les affrontements idéologiques sur sa formalisation existent mais restent limités ; ils traversent les mouvements. Ils affleurent sur des sujets spécifiques comme par exemple l’économie verte, le nucléaire, les alternatives locales, les modes de consommation, les nationalisations, etc.
