Interview Siné mensuel 51
L’anti-sinistrose
Interview de Gustave Massiah
Par Thierry Leclère
02-06-2016
Bon, on va pas se raconter d'histoire, c'était pas la franche rigolade, l'autre jour, en conférence de rédaction à Siné Mensuel : l'horizon bleu Marine, ça donne des boutons. Chacun y allait de son scénario apocalyptique quand Gustave Massiah a pris la parole. C'est marrant, mais quand Gus parle (Gus, c'est comme ça que tous ses amis de la galaxie altermondialiste l'appellent), le brouhaha retombe comme une crêpe. Il parle comme un sage, Gus. Il voit loin devant, comme s'il avait de longues jumelles. Peut-être aussi, parce qu'il vient de loin. Gus est une des consciences de l'altermondialisme : la solidarité internationale, il baigne dedans depuis plus de quarante ans. Ingénieur et économiste, il a toujours conjugué sa vie professionnelle avec ses engagements, du Cedetim, le Centre d'études et d'initiatives de solidarité internationale, à Attac en passant par une myriade d'autres lieux où on gamberge pour "un autre monde". Et que dit Gus de si extraordinaire dans le climat actuel de désespérance ? Que la gauche, la vraie, celle du terrain, des luttes sociales et écologiques, n'est pas foutue. Que la bataille n'est pas (forcément) perdue. Et même que "la droitisation de la société n'est pas une réalité ». Ah bon ? On se dit que Gus a dû abuser de quelques plantes euphorisantes de l'Altiplano. Pour en avoir le cœur net, on le retrouve quelques jours plus tard, au siège du Centre International de Culture Populaire (Paris, 11), un autre foyer sympathique de contestation où se réunissent les damnés et les révoltés de la terre. "Il n’y a pas de fatalité attaque Gus bille en tête et l'avenir sombre, sécuritaire, anti-social, à la sauce droitière ou extrême droitière qu'on nous décrit soir et matin n'est pas gravé dans le marbre : "Essayons plutôt de regarder les contradictions qui sont à l'oeuvre au sein du système. Depuis la crise bancaire et financière de 2008, la classe dominante n’a plus de projet de société, plus d'horizon à proposer. Donc elle durcit son attitude. Il ne lui reste plus que la répression. Pas d'emploi pour tout le monde, la santé en danger, les filets de protection qui sautent...le programme des dominants c'est "vous allez subir et nous, on va garder nos privilèges» Et l'espoir, dans tout ça ? " Dans le monde entier, il y a eu des insurrections populaires qui traduisent l'exaspération des peuples. En Tunisie, d'abord, en 2011, puis en Espagne, avec les Indignés, au Portugal, en Grèce. Ensuite, les Occupy, puis le parc Gezi en Turquie, "les parapluies" à Hong-Kong, les Carrés rouges au Québec...Chaque mouvement a sa propre histoire mais tous ont en commun le rejet d'une classe politique qui défend les intérêts de l'économie libérale. Cette classe politique n'a plus de parole propre et c'est pourquoi elle est rejetée par les citoyens dans de nombreux pays. « Certes, mais les Indignés du monde entier se sont souvent cassés les reins, y compris quand ils accèdent au pouvoir, comme en Grèce ? "Le chemin est difficile, mais dans beaucoup de pays, la bataille est en cours. Les Indignés sont venus à la suite du mouvement altermondialiste et des forums sociaux, ils en sont la prolongation. Ils sont porteurs d'une nouvelle culture politique qui prend en compte la diversité des luttes : combat écologique, droit des paysans, des peuples indigènes... sans oublier la révolution la plus importante de ces cinquante dernières années, celle des femmes. La prise en compte de tous ces combats -l'un ne devant pas supplanter l'autre-va de pair avec la critique des partis et des anciennes formes d'organisation. J'y vois l'invention d'un nouveau rapport à la politique : les Indignés veulent construire du collectif sans abandonner l'individualité de chacun. Le "je" n'est plus un individualisme, il se conjugue avec le collectif." Très bien, mais en France, la partie semble largement gagnée par le camp de la réaction qui, de Zemmour en Finkielkraut, impose ses thèmes (identité nationale, autorité, famille...) à longueur de une et d'interventions télévisées ? " Le bruit médiatique est une chose, la réalité de la société est beaucoup plus complexe. Certes, on assiste depuis des années à un matraquage idéologique pour nous faire croire que les inégalités sont naturelles, qu'elles sont biologiques. Pour ancrer aussi dans les mentalités, le besoin d'ordre et de sécurité. Mais de Notre-Dame-des-landes aux zadistes, en passant par les collectifs de logiciels libres, j’observe de nombreux points de résistance dans la société française. La bataille pour l'hégémonie culturelle -car c'est bien de ça dont il s'agit- n'est pas perdue."
Et Gus d'en appeler à l'histoire du mouvement ouvrier : seulement douze ans après l'échec sanglant de La Commune et ses milliers de morts, la création des bourses du travail en 1883 a aidé les syndicats à s'organiser et à bâtir de véritables bastions ouvriers.... Merci, Gus, pour le cachet anti-désespérance. Un par jour, docteur, ça vous soigne, mieux et moins cher que le Prozac. Gus? Il devrait être remboursé par la Sécu.
