Le Larzac, de 1973 a l’altermondialisation
Gustave Massiah
Président du CRID
Juillet 2003
Trente ans après celui de 1973, le rassemblement du Larzac, nous invite à une véritable plongée dans la mémoire des luttes. Il sera en partie centré sur les mobilisations contre la réunion, en septembre à Cancun, de l’OMC (Organisation Mondiale du Commerce), reliant ainsi les luttes des années 70 au mouvement altermondialisation. Cette liaison n’est pas anecdotique. Les luttes ne s’inscrivent pas dans un long fleuve tranquille ; heurtées et imprévisibles, elles mêlent la continuité et la rupture. Une démarche historique part de la situation actuelle et des questions débattues aujourd’hui pour définir les choix qui déterminent les projets d’avenir ; des retours et des éclairages sur le passé permettent de mieux apprécier le sens et la portée des luttes actuelles.
Proposons une périodisation schématique. Le rassemblement de 1973 marque l’apogée des luttes de 1968. En 1979, la phase de la mondialisation néolibérale s’impose, il s’agit d’une contre-révolution sociale et politique que je qualifierai de période de restauration. A partir de 1994, nous entrons dans la crise de la mondialisation néolibérale et dans l’émergence du mouvement altermondialisation. Evidemment, il s’agit d’une simplification, tout ne s’inverse pas à une date donnée ; dans chaque période, il existe des traînes des périodes précédentes et des préfigurations des périodes suivantes. Mais, il y a des tendances qui s’imposent et conduisent à des réorientations. Il ne faut pas négliger aussi l’évolution des représentations du temps et de l’espace. L’inscription dans la longue durée et le passage à l’espace mondial marquent fortement les luttes du Larzac et des années 70. Une nouvelle période de luttes reprend une partie des propositions des luttes passées, à leur apogée, en les réinterprétant à la lumière des échecs. Dans ce sens, une relecture des grandes luttes des années 70, particulièrement celles du Larzac, de Lip et de Malville, est très éclairante.
L’altermondialisation est caractérisée par la convergence des mouvements sociaux et citoyens et les conséquences de cette convergence sur l’évolution de chacun d’entre eux. A partir de Seattle, en 1999, on retrouve les syndicats de salariés, les organisations paysannes, les associations de consommateurs, les associations de solidarité internationale, les mouvements écologistes, les mouvements féministes, les associations de défense des droits humains, les mouvements sur l’école et la culture, les mouvements de paix. Tous ces mouvements présents sur le Larzac, en 1973, étaient engagés dans des mutations liées à la période. L’évolution du mouvement paysan est emblématique à cet égard. Elle est préparée par l’explicitation, par Bernard Lambert, de la situation des paysans travailleurs qui fonde, à partir des luttes paysannes sur le lait en 1967, une nouvelle alliance entre ouvriers et paysans. La prise de conscience de la mondialisation est, dans le Larzac, totalement complémentaire de l’enracinement local des luttes. Sur le plateau et dans toute la France, de Muruora à la Kanaky, elle se traduit par les débats sur l’utilité sociale, la consommation, la non-violence et le militaire, le progrès scientifique, et tant d’autres qui fondent la convergence des mouvements. C’est pourquoi Via Campesina occupe aujourd’hui une place stratégique dans l’altermondialisation.
Les luttes des années 70, couronnées par celle des LIP, posent clairement, de l’autogestion à la démocratie de l’entreprise, la question des rapports de production, en référence au principe de l’auto-organisation des producteurs. Ces préoccupations vont être de moins en moins visibles avec la montée du chômage et les politiques de libéralisation à base de privatisations. Elles commencent à réapparaître, sans avoir encore retrouvé le niveau d’interpellation des années 70, à travers les débats sur la responsabilité sociale des entreprises, sur l’économie sociale et solidaire, sur le commerce équitable, sur l’éthique sur l’étiquette, etc. La mobilisation de Creys-Malville, contre le surgénérateur, va jouer un rôle essentiel dans l’évolution du mouvement écologiste. Cette première grande mobilisation européenne met en lumière le refus du scientisme au service du productivisme ; le surgénérateur présenté comme un progrès pour toute l’Humanité est dénoncé comme une filière dangereuse, on retrouve bien des aspects des mobilisations actuelles contre les OGM.
Bien d’autres aspects mériteraient d’être repris et analysés. Dans cette période, la question de la démocratie émerge comme une question essentielle. Le bloc occidental prépare l’offensive qui sera menée à partir de 1979 ; offensive contre la décolonisation en utilisant la gestion de la crise de la dette pour remettre au pas les pays du Sud ; offensive contre le bloc soviétique appuyé sur la course aux armements. Dans les deux cas, cette offensive qui s’appuie sur les manquements aux libertés et aux droits donnent du crédit à la mise en avant d’une idéologie spectaculaire des droits de l’Homme et à la confusion organisée entre marché et démocratie.
Le rapport entre le mouvement social et le politique est aussi une question d’actualité. La période des années 70 est pleine d’enseignements à condition de les replacer dans leur contexte. Les grandes périodes de lutte sont caractérisées par la confluence des luttes ouvrières et salariales et des luttes sociétales. Ainsi, dès 1968, l’articulation entre les luttes ouvrières et les luttes étudiantes ; pendant toute la montée de 69 à 77, les luttes du Larzac, de LIP, de Creys-Malville et de tant d’autres. On peut rapprocher cette caractéristique de la conjonction, aujourd’hui, entre les luttes des salariés sur les retraites, qui posent la question des redistributions des richesses entre salaires et profits, et les luttes des enseignants exacerbées par la fracasse du système éducatif.
La question du débouché politique des luttes était, comme toujours, posée. En 1968, il n’existait aucun parti politique relais sur la scène traditionnelle, ce qui n’a pas empêché le mouvement d’aller très loin dans son affirmation et d’assumer une capacité exceptionnelle de négociation qui n’a pas été entamée par la victoire électorale de la droite. Ce qui donne leur radicalité aux luttes des années 70. Les grandes familles de la gauche commencent leur déshérence. Le communisme amorce son implosion. La social-démocratie est épuisée comme modèle de transformation sociale et entame son passage définitif dans la gestion. Le coup d’état au Chili, toujours en 73, lui avait redonné une adhésion populaire qui avait rendu amer l’échec électoral de 74. La victoire électorale de 81, alors que contrairement à 74 le mouvement social était en recul, ouvre la longue ère des désillusions.
La radicalité s’exprime dans les années 70 par une floraison d’organisations révolutionnaires. Elles expriment souvent des potentialités inexplorées de la société française. Elles explorent des voies qui vont des stratégies de débordement à des recherches d’autonomie allant jusqu’à des tentatives mimétiques de lutte armée. Le modèle organisationnel léniniste s’impose sans partage dans ces partis. Dans le PSU par exemple les courants qui se définissaient comme anti-autoritaires vont, en trois à quatre ans, adopter des comportements sectaires. Le Larzac et LIP vont être des moments exceptionnels ; l’immersion dans des larges mouvements populaires jaloux de leur autonomie va permettre à certains de ces mouvements de dépasser les rugueuses certitudes de l’avant-gardisme. La culture politique gagne en épaisseur ; le rapprochement entre chrétiens et communistes, amorcé pendant la résistance à la guerre d’Algérie, poursuivi dans le PSU, marque profondément LIP et le Larzac.
Après la restauration de 79 à 95, que reste-t-il aujourd’hui de 68 ? Pour tant de nouveaux philosophes, ralliés à la chienlit dénoncée par de Gaulle, cette période est celle de l’effondrement des valeurs traditionnelles. Pour d’autres, la montée de l’individualisme prépare la montée du néolibéralisme. Ces perceptions sont loin de l’irruption de libertés qui secoue tant de sociétés figées. Quand Marcuse interroge l’homme unidimensionnel, il relie le marxisme et la psychanalyse et ouvre la voie au renouvellement du collectif. La dénonciation du spectaculaire marchand prépare le refus de la marchandisation. Les luttes pour l’épanouissement individuel et la libération sociale des années 70, interrompues par l’offensive néolibérale et conservatrice des années 80 à 95, se prolongent en partie dans le mouvement émancipateur de l’altermondialisation et participent à l’invention des chemins de la liberté.
