"S'engager à Attac ou/et s'engager politiquement ?"
Par Gustave Massiah
lundi 30 juin 2003, par Administrateurs du site
Gustave Massiah vice-président Attac France
D'abord, une précision. Je pensais avoir pris mes précautions avant de signer l'appel à titre personnel ; manifestement, ça n'a pas été suffisant.
Dès le lendemain de la parution de l'appel, j'ai demandé, par lettre et par télécopie, au rédacteur en chef du Monde de bien vouloir informer ses lecteurs que : Gustave Massiah a signé le texte « La gauche que nous voulons » à titre personnel, en tant que « militant associatif ».
C'est contre sa volonté qu'il a été présenté comme « Vice Président d'ATTAC ».
ATTAC n'est donc absolument pas engagé par cette prise de position. Je suis désolé pour ceux qui se sont sentis entraînés contre leur gré.
Au delà de la vigilance et de la vigueur des réactions des militants d'ATTAC, qui reste la meilleure des garanties, il faudra préciser la manière de vivre la contradiction entre la responsabilité de ceux dont la parole peut engager ATTAC et la capacité d'appréciation et d'expression nécessaire au développement d'ATTAC.
Cette précision étant faite, je suis plus à l'aise pour entrer dans les débats qui, au delà d'une signature inopportune, abordent des questions de fond sur le positionnement d'ATTAC.
Je voudrais donc préciser mes positions sur des questions qui reviennent souvent dans les réactions sur les listes ATTAC.
Je précise qu'il ne s'agit que de mes positions personnelles, qui font partie de la diversité des positions présentes dans ATTAC.
J'insisterai sur quelques questions qui reviennent souvent : la question du développement et de la croissance, le refus radical du néolibéralisme et les revendications, la référence à la gauche, le rapport du mouvement social au politique, la reconstruction du politique.
Plusieurs personnes insistent sur le fait que la gauche, présentée de manière générique, serait automatiquement associée à la croissance et au développement qui serait la marque ultime du néolibéralisme.
C'est d'autant plus frappant que les mots de croissance et de développement ne sont pas cités dans l appel. Je ne vois pas ce qui permet d associer automatiquement toutes les positions de la gauche à une conception du développement et de la croissance. J entends bien la remise en cause radicale de ces concepts et j apprécie la charge critique et subversive qu elle peut porter, surtout s'il s agit de qualifier les conceptions dominantes et l'occidentalocentrisme qui leur est souvent attaché.
J'ai précisé à maintes reprises (et notamment dans le livre d ATTAC, Une économie au service de l Homme) ma critique de la croissance et du productivisme dans les modèles de développement capitalistes et soviétiques.
Mais, je ne crois pas qu'on trouvera de nouvelles solutions en éradiquant du vocabulaire des notions telles que le développement, la croissance, le progrès. La bataille n'est pas seulement idéologique et ne se résume pas au rejet de la croissance, elle porte sur la nature de cette croissance.
Je pense possible de définir des politiques économiques et sociales qui ne se résument pas au primat donné à la croissance, qui commencent par la lutte contre les inégalités et les discriminations, et qui se traduisent par un accès aux services essentiels et aux droits fondamentaux de tous ceux qui en sont exclus, dans les sociétés du Sud comme dans celles du Nord.
Cette option implique l'égalité d accès aux services essentiels. Elle ne pourra pas se faire sans changement radical du système, et c'est la raison pour laquelle je me situe dans cette perspective.
Mais, tout ce qui pourra être obtenu pour une amélioration des conditions de ceux qui en sont exclus doit être recherchée et toutes les luttes dans ce sens doivent être menées et soutenues. Dans l histoire du mouvement ouvrier, on n'a jamais considéré comme antinomiques l'abolition du salariat et la revendication de l'augmentation des salaires.
Sur le rapport entre le mouvement social et politique. Je suis toujours étonné par les cris d'orfraie qu'on entend dès que le mot gauche est prononcé. Chacun est libre de définir ses positions comme il l'entend, évidemment.
Pour ma part, je ne me considère pas comme à droite et je ne me situe pas dans l'ailleurs du ni droite, ni gauche. Je me considère comme résolument à gauche et je ne considère pas ce clivage comme dépassé, ce qui ne signifie aucunement le ralliement automatique et pavlovien à ceux qui définissent un camp de la gauche.
La référence aux luttes d'émancipation et de libération individuelle et collective, l'engagement pour une transformation sociale fondée sur le refus des formes d'exploitation et de domination a marqué un courant historique.
Il ne s'agit nullement d'une fidélité aux politiques souvent contestables et parfois même monstrueuses, notamment dans le cas des politiques coloniales, menées au nom de la gauche.
Il s'agit d un positionnement dans l'histoire des luttes sociales, politiques et idéologiques des cent cinquante dernières années. Il me semble nécessaire et il me plaît de m y inscrire.
Je pense donc, toujours à titre personnel, que le mouvement social doit s'emparer de l'ensemble de la question du politique. Je m'en suis expliqué, notamment dans une contribution sur le mouvement social et citoyen mondial, qui a été repris dans Grain de Sable.
J'y ai clairement affirmé mon attachement à la définition de Gramsci du mouvement politique de masse. Il y a longtemps que j'ai, pour ma part rompu avec la forme-parti.
Mais les partis font partie de la société, ce sont après tout des associations analogues à d'autres. Je leur dénie le monopole qu ils s'arrogent du politique et qui passe notamment par la désignation des candidats. Je me méfie du rapport qu'ils entretiennent avec la forme-Etat et le refus des possibilités de contrôle et d évolution de la nature des Etats.
C'est pourquoi, j'ai pris la décision personnelle, il y a près de 25 ans de ne pas adhérer à un parti et de ne pas me présenter à des élections et de m'investir, assez activement, dans le milieu associatif de solidarité, et notamment, mais pas exclusivement, de la solidarité internationale.
Ceci étant, je ne me désintéresse d'aucune manifestation du politique et je m'intéresse particulièrement à la construction d une instance politique correspondant à un nouveau monde possible. Je ne pense pas que l'engagement partidaire soit déterminant mais il n'est pas non plus négligeable.
C'est pourquoi, sans m'y engager personnellement, pour préserver l'autonomie associative, je soutiendrai tous ceux qui chercheront à définir un prolongement des mouvements sociaux et citoyens sur la scène politique traditionnelle.
Par rapport à celle-ci, quels que soient les désillusions et les enragements, je ne céderai pas à la diabolisation qui aveugle toujours, je ne céderai pas non plus à la délégation et je me déterminerai, après en avoir largement débattu et le plus collectivement possible, en fonction des situations.
La liberté est situationnelle et se gagne dans l'engagement.
