Les Grands Projets Inutiles Imposés
Forum Social Européen et Forums Sociaux Mondiaux
Gustave Massiah
8 juillet 2012
Ce deuxième Forum social européen des Grands Projets Inutiles Imposés (GPII) s’inscrit dans le processus des Forums sociaux mondiaux. Il s’en nourrit et participe à son renouvellement. Ce Forum est imprégné de cette nouvelle culture politique : les activités auto-organisées, la recherche de formes d’autorité qui ne reposent pas sur la hiérarchie, la diversité dans la convergence des mouvements.
Les Forums sociaux thématiques approfondissent l’orientation stratégique des forums sociaux mondiaux, celle de l’égalité des droits. Ils partent des questions que posent les mouvements et de la manière dont ils les posent. Ainsi, les réflexions produites par les mouvements sur les GPII renouvellent la réflexion sur les investissements et les choix économiques. Ils remettent en perspective l’utilité sociale.
Le processus des Forums sociaux mondiaux a mis en évidence le contexte qui permet de mieux comprendre le rôle que jouent les Grands Projets et ce qui permet de les considérer comme inutiles et/ou imposés. Les GPII sont directement concernés par les quatre dimensions de la crise : économiques et sociales, géopolitiques, idéologiques, écologiques. Ils sont un des principaux supports d’une économie fondée sur les inégalités sociales et la corruption ; ils sont partie prenante des contradictions géopolitiques dans la domination des pays producteurs de matières premières, de la corruption et de la concurrence aux exportations ; ils sont un danger pour les systèmes démocratiques ; ils ont des conséquences écologiques désastreuses.
Les résistances des peuples s’inscrivent dans la confrontation entre trois issues possibles de la crise : le renforcement sous d’autres formes de la dictature financière et l’inclusion de la nature dans les circuits financiers ; un réaménagement du capitalisme fondé sur une régulation publique et une modernisation sociale ; une rupture ouvrant sur un dépassement du capitalisme.
Dans la première conception, marchandisation, financiarisation, privatisation ; c’est la situation qui donne son sens actuel aux GPII. Les Grands Projets ne sont pas inutiles pour créer des marchés et des profits. La deuxième conception est celle du Green New Deal, défendue par des courants modernistes. Dans cette approche, une régulation publique faciliterait un contrôle des Grands Projets. Une redistribution des revenus pourrait faciliter la recherche d’une utilité sociale. Mais, dans cette conception, la croissance reste un préalable encore plus nécessaire et la nécessité des Grands Projets s’affirmerait encore plus.
La troisième conception, explicitée par les mouvements sociaux préconise une rupture, celle de la transition sociale, écologique et démocratique. Elle repose sur de nouvelles conceptions, de nouvelles manières de produire et de consommer. Citons : les biens communs, le buen-vivir et la prospérité sans croissance, la réinvention de la démocratie, les services publics, etc. Cette rupture est engagée dès aujourd’hui à travers les luttes, car la créativité naît des résistances, et des pratiques concrètes d’émancipation qui, du niveau local au niveau global, préfigurent les alternatives. Il s’agit pour l’instant d’une utopie concrète. Mais elle ouvre une perspective.
Les GPII permettent de mieux comprendre la manière dont s’organisent les sociétés à partir du primat du capital. Ce qui a été démasqué c’est la dictature du pouvoir financier et la « démocratie de basse intensité » qui en résulte. Les GPII sont une des possibilités d’utiliser les capitaux disponibles du fait des profits de plus en plus importants. L’investissement est justifié par la marchandisation qui est supposée résumer l’usage sans autre considération de l’utilité sociale et des conséquences. Les Grands Projets se suffisent à eux-mêmes et leurs justifications sont d’abord financières.
Les Grands Projets doivent d’autant plus être imposés qu’ils sont inutiles, que leur utilité n’apparaît pas déterminante pour ceux qui en subissent les conséquences. Ils participent dans leur conception et dans leur mise en œuvre des méthodes qui ont fait leurs preuves dans les différents projets de colonisation. Il s’agit du principe de la « terre vierge » nécessaire aux Grand Projets, c'est-à-dire d’une situation pour laquelle il n’y a pas de droits acquis, pas de droits des occupants. Cette pratique de la table rase génère un sentiment d’insécurité et pousse à la militarisation de la production et de la société.
La décision dans les GPII revient à ceux qui ont le pouvoir. Compte tenu des énormes intérêts en jeu, elle accroît la corruption qui résulte de la fusion entre le pouvoir financier et le pouvoir politique. L’économie des Grands Projets est une économie de rente. On voit fleurir des modèles qui calculent « le coût d’accès à la rente » ; c'est-à-dire le coût optimum de la corruption.
La définition d’une nouvelle économie politique des Grands Projets part de l’analyse critique de la démesure aujourd’hui dominante. Pour autant, elle ne sous-estime pas l’échelle des problèmes à traiter. Il ne faut donc pas confondre les grandes politiques, indispensables, et les GPII. Sur la question de la démesure, autant il convient de critiquer les déviations actuelles, autant il ne faut pas remettre en cause l’importance de grands défis collectifs autour desquels se construisent les sociétés. Il ne s’agit pas de proposer un monde qui, par précaution, rejetterait toute aventure. Il s’agit de mettre en débat collectif le choix des aventures et de chercher à en maîtriser les conséquences.
Le Forum Social des Grands Projets Inutiles et Imposés propose déjà une démarche en mettant en avant quatre questions :
- Quelles seront les conséquences de ce projet (sociales, géopolitiques, écologiques, démocratiques) ?
- Au profit de qui et au détriment de qui se fait ce projet (qui il affecte, quels droits il remet en cause) ?
- Quelle est la nature et quelles sont les conséquences du processus de décision (procédures démocratiques, corruption, …) ?
- Dans quel projet social, écologique, politique s’inscrit ce projet ?
Intervention de Gustave Massiah, membre du Conseil International du Forum Social Mondial (représentant du CRID) ; à la séance du Deuxième Forum Social Européen des Grands Projets Inutiles Imposés
