eLe rapport entre salariat et politiques du logement
Gustave Massiah et Jean-François Tibillon
13-04 -2000
Nous allons resituer historiquement l’évolution de l’habitat populaire pour comprendre comment s’est formé l’habitat tiers, le rôle il a joué dans le logement des couches populaires et comment il a été considéré à différentes périodes. Nous cherchons à comprendre la segmentation du parc en trois ensembles correspondant à trois logiques : celle de l’habitat standing, celle de l’habitat aidé et du logement social, celle de l’habitat tiers. Notre hypothèse centrale est que l’évolution du rapport entre le modèle social (le salariat) et le modèle urbain (industrialisation et mouvement moderne) explique la structuration du parc.
- Le rapport entre le salariat et les politiques du logement : une périodisation
Le logement est au cœur de la modernité. Le parc de logement est une résultante, il est issu du rapport entre le modèle social et le modèle urbain ; dans la période longue actuelle, le rapport entre industrialisation et urbanisation. Ce rapport caractérise la révolution urbaine de la fin du 19ème et du 20ème siècles. L’industrie est la figure du progrès. Elle forge la nouvelle société et son imaginaire résume l’économique et le social. Elle révolutionne la ville. Pour comprendre l’évolution du logement et de la ville, nous partirons de la seconde moitié du 19ème siècle.
Comment se forment et se transforment au cours des 150 dernières années l’habitat des couches populaires, l’habitat hors-normes et le parc social de fait. L’évolution de l’organisation sociale permet de préciser la structuration sociale, l’évolution des couches populaires et de leur habitat. L’organisation urbaine est formalisée par les modèles urbains ; elle se traduit dans la production et la gestion des parcs de logements, y compris le parc social de fait. La transformation sociale se traduit dans les politiques du logement, dans l’appréciation du droit au logement et à la ville et des conditions d’accès qui leurs sont liés.
L’articulation entre le social et l’urbain ne peut pas être comprise en dehors des projets, des stratégies de transformation. Les modèles, sociaux et urbains, constituent les représentations ; ils déterminent les politiques économiques, sociales et urbaines. Le mouvement social, dans ses différentes manifestations, s’inscrit dans l’espace des transformations. Les nouveaux modèles inscrivent dans des projets la critique et la contestation des anciens modèles. Les stratégies et les politiques se traduisent par la production de nouveaux parcs et de nouvelles villes et par la transformation des anciennes.
Le fil conducteur de la période longue est le salariat. Comme l’exprime très justement Henri Lefèvre, l’espace, la ville est la projection au sol des rapports sociaux. Non pas comme on l’a trop souvent réduit la projection au sol des classes sociales, mais celui des rapports, dans leur essence et dans leur complexité. Le salariat résume et projette le lien entre industrialisation et urbanisation.
Les ruptures qualitatives dans la nature du salariat définissent la périodisation. C’est ce qui nous conduit à proposer trois périodes. De 1848 à 1920, le salariat en tant que rapport social s’impose comme principe directeur de l’organisation sociale ; la liaison entre le salaire et le logement se construit. De 1920 à 1980, le salariat n’est plus seulement un rapport social, il devient le statut social dominant, le logement est un des éléments du salariat. A partir de 1980, nous entrons dans une nouvelle période avec la crise du salariat en tant que statut social de référence.
- 1848-1920 : le salariat s’impose en tant que statut social dominant
Le capitalisme industriel s’installe et transforme en profondeur les rapports entre les villes et les campagnes. La société se restructure autour des nouvelles classes montantes. Le patronat s’impose dans la bourgeoisie et s’installe dans son nouveau rôle d’entrepreneur ; la fraction régnante organise l’Etat de droit autour de l’école, de l’armée et des colonies. La classe ouvrière émerge dans le peuple et s’organise ; la paysannerie se replie sur ses positions. Les intellectuels font leur entrée sur le devant de la scène. Zola pourra écrire : ce qui me différencie de Balzac, c’est la présence de la classe ouvrière. Après la Commune, le syndicalisme, les mutuelles et les coopératives organisent la solidarité ouvrière.
La modernité associe l’industrie et le progrès scientifique et technique, les grandes banques et l’investissement, les ingénieurs et le calcul économique, l’état et le marché. Alors qu’architectes et ingénieurs s’opposent dans les expositions universelles, les techniques nouvelles révolutionnent les villes. Entre 1885 et 1897, douze innovations vont marquer durablement la ville moderne (l’acier dans la construction, la plomberie d’intérieur, l’électricité, l’ascenseur, le téléphone, le moteur à explosion, le tramway, etc.)
Les modèles urbains qui s’imposent ne sont pas très nombreux malgré les expérimentations (Guise, Fourier, Godin). La cité minière et ouvrière projette au sol l’organisation de l’entreprise capitaliste. Le modèle haussmannien est une révolution qui mêle la conception, la production et la gestion de la ville. Les équipements, publics et privés, organisent de nouvelles polarisations urbaines (la mairie, la gendarmerie, l’école, la poste ; et aussi, la gare, les grands magasins).
La typologie du logement et de la ville permet de différencier :
Les beaux quartiers et les immeubles haussmanniens de façades
Les immeubles de rapport ; les faubourgs ; les garnis, hôtels, chambres de bonnes ; le pavillonnaire ( ?) ; les taudis et les zones.
Alors que le rapport social salarial se consolide dans les entreprises, la liaison entre le loyer et le salaire devient déterminante. Le débat devient âpre entre ceux qui comme Engels considèrent qu’il n’y a pas de solution à la crise du logement dans le capitalisme et les utopistes pour qui le logement est au centre de la transformation sociale.
- 1920 – 1980 : le salariat, un statut social à prétention universelle
De 1920 à 1945, on assiste à l’émergence d’un modèle social, qui se définit comme social et libéral, en réponse au modèle fasciste et surtout au modèle soviétique. De 1945 à 1975 ou 1980, ce modèle devient dominant dans sous la forme de la régulation fordiste et du new-deal. Le phénomène majeur dans les sociétés industrielles est celui de l’extension du salariat. Il recouvre la stabilisation d’une large partie de la classe ouvrière ainsi que la montée des couches dites moyennes. L’équilibre entre les générations se transforme avec la scolarisation massive de la jeunesse et le poids croissant des personnes âgées. Les migrations et les diasporas jouent un rôle structurel dans les rapports entre les sociétés industrielles et le reste du monde. La période est marquée par les deux grandes guerres, les révolutions, particulièrement la révolution de 17 et l’immense mouvement de décolonisation.
La modernité met en avant le cercle vertueux : progrès économique, progrès social, progrès politique. Elle distingue l’espace de l’entreprise et du travail régit par le taylorisme de l’espace de la cité. Elle est explicitée par Ford et Keynes, de la production à la macroéconomie ; par Wilson et Roosevelt, du libéralisme au New-deal. L’état-providence se préoccupe du plein emploi et de la protection sociale. Le salariat, rapport social, devient le statut social général. La démocratie et les droits de l’homme émergent dans les représentations politiques. Les luttes ouvrières et populaires et les luttes de libération nationale définissent un autre aspect de la modernité, une articulation particulière entre la question sociale et la question nationale.
Le mouvement moderne traduit, dans l’architecture et l’urbanisme, la rationalité de la transformation sociale. Le logement est le complément naturel du salariat, il en assure la reproduction. Les normes traduisent la conception hygiéniste et moralisante de la stabilité sociale. Les modèles urbains de la ville industrielle de Garnier et de la cité jardin sont en continuité avec la période précédente. Le fordisme marque l’architecture organique de F. L. Wright. Les CIAM et la Charte d’Athènes concrétisent le mouvement moderne. Il donne sa facture, des HBM au HLM, au logement social et trouve sa forme achevée dans les villes nouvelles. Trois manières de faire la ville méritent d’être rappelées : la ville nouvelle à travers la production des zones nouvelles (rénovation, restauration, réhabilitation) ; la mise aux normes de l’habitat insalubre et l’éradication des taudis ; l’amélioration du pavillonnaire à travers l’action municipale.
C’est dans cette période que se forme, à partir de la typologie de la période précédente, la structuration de l’habitat et la segmentation du parc en trois grands ensembles.
Le standing : hôtels particuliers, haussmanien bourgeois, banlieues riches et villas, résidences, restauration des quartiers historiques, immeubles de grande hauteur, ensembles hôteliers de luxe (couches bourgeoises, cadres supérieurs, professions libérales, hauts fonctionnaires)
Le social institutionnel : au départ, cités ouvrières, cités jardins, HBM ; ensuite, HLM, locatif institutionnel aidé, pavillonnaire normalisé, ville nouvelle (le logement du peuple salarié, intégré, stabilisé) ; résidences universitaires ; les foyers stabilisés (retraite, jeunes, etc.)
L’habitat tiers : (le parc social de fait), hôtels, garnis, taudis ; nouveau locatif aidé (primes et prêts) ; les nouveaux pavillonnaires de lotissements ; les immeubles anciens en copropriété ; la petite promotion immobilière (copropriété et locatif) ; les foyers ; les cités de transit ; les bidonvilles ; les zones (ouvriers et employés déqualifiés, commerçants et artisans ruinés, petits retraités, immigrés, zonards)
En résumé, ce qui domine, c’est une représentation sécurisante : la généralisation du salariat et son caractère universel ; tôt ou tard, et si ce n’est pour soi-même, au moins pour ses enfants, tout le monde aura un emploi, sera salarié, aura un logement de type HLM et la protection sociale. Le parc social de fait, un espace de transition, en attente de modernisation. En conséquence, le parc social de fait est un parc résiduel, on peut le moderniser et le ramener aux normes sans trop se soucier de l’avenir de ceux qui y logent, d’une façon ou d’une autre, ils seront un jour ou l’autre intégrés, auront leur logement et une vie normale.
- Après 1980 : la crise du modèle salarial et du logement social
A partir de 1975 ou 1980, s’ouvre une période de crise. Elle est liée à la mondialisation sans qu’il soit encore possible d’en définir la nature. S’agit-il d’une nouvelle période ou d’une transition. Dans la situation actuelle, on assiste à la crise de la décolonisation, l’effondrement de l’empire soviétique, le chômage et la précarisation dans les sociétés industrielles, la montée des inégalités dans chacune des sociétés et dans le monde.
La structuration sociale n’a pas fondamentalement changé, mais les rapports entre les classes et les catégories se sont modifiés. La fraction dominante est celle qui est liée à la financiarisation et aux échanges mondiaux, mais on doit aussi noter la montée en puissance des nouveaux secteurs liés aux nouvelles technologies. La classe ouvrière reste stratégique même si elle a perdu sa centralité dans les représentations. Les couches moyennes ont perdu leur sécurisation. Les couches sociales formées des exclus, des sans-droits et des précaires, minoritaires dans les pays du Nord, majoritaires dans les pays du Sud, sont croissantes et de plus en plus visibles.
La nouvelle modernité met l’accent sur la mondialisation et le libéralisme. Le tout-marché, la concurrence et les privatisations, la dérégulation, l’ajustement au marché mondial deviennent les marques de l’efficacité. L’individualisation et le communautarisme deviennent des valeurs de référence ; l’assistance sociale et l’humanitaire se présentent comme les nouvelles solidarités.
La ville et le logement s’éloigne du champ de l’économique pour rejoindre les politiques sociales. Le projet gestionnaire de la ville l’emporte sur celui de la transformation. Les nouveaux acteurs, collectivités locales et associations, sont confrontées à des responsabilités croissantes sans avoir les moyens pour y faire face. Elles n’ont pas la complète légitimité et sont à la recherche d’un projet social et urbain. Les modèles urbains de la mondialisation et de son dépassement n’ont pas encore émergé.
La typologie du logement et de la ville se définit par rapport à celle de la période précédente, avec s principaux changements suivants :
Habitat standing : rôle central des morceaux de ville-monde, copropriété de luxe dans les quartiers historiques
Habitat social : crise du HLM et délégitimation du social public, surloyer et accession, dégradation et réhabilitation, une partie du HLM va tomber dans le parc social de fait ; une partie du pavillonnaire de lotissement amélioré et normé rejoint le parc social normé
Habitat tiers : la réhabilitation et la résorption diminuent fortement le parc social de fait, de même que la reconquête immobilière par des investisseurs privés des immeubles dégradés. Mais, la dégradation d’une partie du parc (HLM, copropriétés, pavillonnaires, quartiers) accroît l’habitat hors-normes. On y retrouve la population qui subit directement le choc de la crise (chômeurs, précaires, SDF, immigrés, petits retraités, jeunes, ménages mono-parentaux, etc.)
Dans cette dernière période, la tendance est à la déréglementation, la dérégulation, la déconstruction ; et pour le parc social, la différenciation, le fractionnement, la segmentation. La déconnexion entre le salariat et le logement participe à la remise en cause du modèle salarial. Le parc social de fait n’est plus résiduel, il devient structurel, il se recompose. La fonction d’accueil n’est toujours pas reconnue alors que sa place stratégique est confortée.
L’avenir de cette situation n’est pas écrit. Il est peu probable que la situation soit stable et que nous soyons à un point d’arrivée. Il est probable qu’il s’agit d’une transition et d’une remise en cause d’autant plus brutale que le modèle et sa représentation étaient solides.
