ONU, POUR UNE REFORME RADICALE
Entretien Huma Dimanche
Gustave Massiah
13-04-2012
Entretien avec Gus Massiah, membre du Conseil international des forums sociaux mondiaux.
HD. Les dernières interventions armées en Libye et en Côte d’Ivoire ont été déclenchées avec un mandat onusien alors qu’elles répondent clairement à l’agenda de quelques Etats, en l’occurrence occidentaux. L’ONU a-t-elle encore un sens ?
Gus Massiah. Churchill disait de la démocratie « c’est le plus mauvais des systèmes à l’exception de tous les autres ». Une citation qui s’applique parfaitement aux Nations unies. Il existe beaucoup d’autres formes d’organisations internationales - les alliances militaires, les firmes... - mais l’intérêt de l’ONU réside dans le fait qu’elle se réfère à la Déclaration universelle des droits de l’homme et à la Charte des Nations unies qui sont deux références positives. C’est d’autre part l’une des formes d’organisations internationales qui a enregistré la décolonisation et l’indépendance des Etats. Aujourd’hui, pourtant, une réflexion sur le système s’impose et elle doit être menée en portant la bataille sur deux fronts. D’abord, la défense de l’ONU face à ceux qui la remettent en cause : G8 et G20 en tête. Ces directoires se présentent, au nom de l’efficacité, comme plus aptes à diriger le monde face à un système onusien qui serait bureaucratique et faible. L’autre front se situe à l’intérieur même du système. Les Nations unies sont affaiblies par ceux qui la contrôlent, à savoir le bloc occidental – Etats-Unis et Europe – qui continue à contrôler le Conseil de sécurité. Ces puissances ont recours à l’ONU chaque fois que cela sert leurs intérêts, et au contraire bloquent le système quand ils vont à l’encontre de ces intérêts. Cette politique du deux poids deux mesures mine le système.
HD. Que faut-il faire aujourd’hui ?
GM. Il faut d’abord refuser absolument le droit d’ingérence qui essaie de se rétablir sous la volonté des grandes puissances qui s’en servent comme alibi pour leurs interventions. Il faut refuser cette guerre des forts aux faibles. La démocratie ne peut pas être imposée par les bombardements ni par les anciennes puissances coloniales, toujours très coloniales. Prenons l’exemple de la Libye. Le peuple libyen est aujourd’hui pris en otage entre un dictateur et le recours à de grandes puissances. L’intervention armée a eu pour conséquence de rabattre une insurrection populaire vers une guerre classique. Cela arrange à la fois Kadhafi qui peut dire qu’il s’agit « juste » d’une guerre, et les grandes puissances qui cherchent ainsi à détourner le caractère non maîtrisable des grandes insurrections populaires dans le monde arabe. Il faut sortir de ce piège. Les peuples invoquent la protection des Nations unies dans leurs tentatives de libération face à la tyrannie. C’est légitime. Nous devons le comprendre mais sans être dupes des raisons qui guident les interventions des puissances dominantes.
HD. Vous préconisez une réforme radicale de l’ONU. Laquelle ?
GM. Une réforme radicale commence par une démocratisation des Nations unies. Ne plus subordonner le droit international au droit des affaires, et au contraire subordonner des organisations comme l’OMC ou le FMI et la Banque Mondiale au système onusien. Il faut rompre avec la marginalisation de l’ONU induite par la rationalité néolibérale. Quelles sont les grandes questions que devrait se poser l’ONU ? Le règlement des conflits et la paix bien sûr mais aussi la réponse à la crise écologique ; une démocratie mondiale assurant droits et contrôle des citoyens ; et la définition d’un contrat social mondial pour un système mondial qui permette d’encourager les politiques de justice sociale, de liberté et d’indépendance. C’est cette urgence qu’ont exprimée les peuples arabes. Nous devons aujourd’hui analyser les limites des Nations unies à la lumière des périodes nouvelles qui s’ouvrent. Après l’indépendance des Etats, nous entrons dans la deuxième phase de la décolonisation : Et notamment de passer de l’indépendance des Etats à l’autodétermination des peuples qui comprend l’autodétermination externe mais aussi l’autodétermination interne, c’est à dire le droit pour chaque peuple à un régime démocratique et de justice sociale ?
HD. Quid du Conseil de sécurité où se prennent aujourd’hui toutes les décisions ?
GM. Le droit de veto doit y être supprimé, et le Conseil être constitué non pas par quelques Etats mais par des représentants des grands ensembles régionaux. Le Conseil de sécurité doit être l’exécutif de l’Assemblée générale des Nations unies et donc être sous son contrôle. Le système doit fonctionner selon le principe un Etat = une voix, et non un Etat = un dollar comme c’est le cas actuellement pour les institutions de Bretton Woods. Nous devons également encourager la mise en place d’un Conseil de sécurité économique, sociale et écologique et laisser toute sa place aux différentes formes de contrôle citoyen porté par les mouvements sociaux et citoyens.
HD. Qui peut aujourd’hui porter une telle réforme du système onusien ? Les puissances émergentes ?
GM. Non, les puissances émergentes ne le peuvent pas. Elles contestent l’hégémonie, et c’est déjà positif puisque cela ouvre des espaces de contestation de la suprématie des grandes puissances. Mais elles ne remettent pas en cause l’ordre global sur le fond. Seuls les peuples le peuvent. Si des Etats portent aujourd’hui des voix alternatives dans le système, comme certains Etats latino-américains, c’est parce que leurs représentants doivent tenir compte de l’existence de puissants mouvements populaires.
Entretien réalisé par Charlotte Bozonnet
