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Regards été 2014 – 1p – 09.06.2014 – Emancipation

Les enjeux
Revue Regards

Gustave Massiah
09-06-2014

« Le projet reste celui de l’émancipation des couches populaires ; c’est cet objectif qui sert de référence à la définition de ce que l’on peut continuer à appeler la gauche. De ce point de vue, la situation actuelle est profondément contradictoire. Je n’ose dire le meilleur mais au moins du meilleur comme du pire peuvent émerger. Rien n’est joué. Les années 30 permettent de réfléchir de façon analogique. En 1933 plusieurs futurs sont présents en même temps : le fascisme bien sûr, mais aussi le new-deal qui redéfinit un cadre au capitalisme, le front populaire, la révolution russe et la révolution chinoise, la décolonisation. Je pense que, comme dans ces années de grande crise, tout est là en même temps et aucune situation ne va l’emporter et annuler tous les autres futurs. Mais ici ou là, cela peut aller très vite.

La première chose à faire est évidemment de résister et de lutter. Sans oublier la proposition de Deleuze relayée par Miguel Benasayag : « résister c’est créer ».

Il faut aussi s’attaquer aux grandes contradictions. Celles-ci sont précisées. Il y a les contradictions sociales avec la place première que prennent les inégalités (inégalités sociales, discriminations, notamment de genre, racisme…) La seconde contradiction est liée à la crise écologique. Elle met en cause le mode de production capitaliste et productiviste et conduit à la déconstruction de la modernité occidentale et à la co-construction d’un autre chemin. Il y a bien sur les contradictions géopolitiques. Il ne s’agit pas seulement des enjeux de la guerre. Il y aussi tout ce qui se joue autour d’Internet dont on voit qu’il peut être à la fois un outil de contrôle ou de libération. Enfin, j’identifie le bloc des contradictions idéologiques avec la question double de la démocratie et de la corruption. Les mouvements qui se déploient depuis 2011 sur plusieurs points de la planète ne contestent pas seulement l’idéologie sécuritaire mais aussi le développement de la corruption née de la fusion de la classe financière et de la classe politique qui réduit l’autonomie du politique et le champ de la démocratie. On peut comprendre ainsi la défiance à l’égard des institutions politiques et de tout ce qui apparait comme le moyen pour l’oligarchie de construire son pouvoir.

La prise de conscience de ces enjeux s’accompagne de grandes interrogations sur ce que l’on peut faire et sur la stratégie en termes d’ouvertures et d’alliances possibles.

Je distingue asse clairement trois avenirs possibles.

La première possibilité est celle d’une financiarisation accrue de la nature et du vivant. Il s’agirait d’aller plus loin dans le néo-libéralisme. Cela implique la liquidation des résistances et cela pousse aux totalitarismes.
La seconde voie qui émerge au sein même de l’establishment est celle d’un green new deal. Cette voie est portée par des personnes aussi différentes que Amartya Sen, Thomas Piketty, Joseph Stiglitz, Paul Krugman. C’est une nouvelle proposition de régulation et de redistribution. Leur influence peut prendre du temps. Il ne faut pas perdre de vue que le new deal a été proposé en 1933 et ne s’est imposé qu’en 1945, après une guerre mondiale…

Enfin il y a la proposition qui correspond à l’émancipation et qui se formule autour de la réinvention de la démocratie, des biens communs, du « buen vivir ». Cela passe par des luttes et des pratiques alternatives d’émancipation concrètes et aussi par des mobilisations pour des politiques publiques d’accès au droit pour tous et l’expérimentation de nouvelles formes de démocratie.

Les enjeux de la période se redéfinissent autour de la convergence entre la révolution sociale et la révolution écologique, l’exigence démocratique et une nouvelle phase de la décolonisation.

J’aime cette phrase d’Hölderlin souvent citée par Edgar Morin «  Là où croit le danger, croit aussi ce qui sauve ». Il faut être conscient des dangers et y rechercher les possibles qui essayent de se frayer un chemin.

Gustave Massiah, membre du conseil scientifique d’Attac ; représentant du CRID au Conseil International du Forum Social Mondial.

Propos recueilli par CT

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